Le Président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a pris part à la 49e session ordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO et au sommet extraordinaire de l’UEMOA tenus respectivement les 4 et 5 juin 2016, à Dakar. De retour au Burkina Faso, il a accordé un entretien à la presse. Dans cet entretien, il fait le bilan de sa participation et évoque aussi le cas de l’ancien Premier ministre, Yacouba Isaac Zida, actuellement en séjour illégal au Canada.

Sidwaya (S.) : Vous avez pris part à deux rencontres de haut niveau à Dakar. Quelles sont les grandes décisions qui ont été prises en ce qui concerne la CEDEAO et l’UEMOA?

Président du Faso (P.F.) : D’abord je dis que nous sommes allé à Dakar pour la 49e session ordinaire de la CEDEAO et pour une conférence extraordinaire des chefs d’Etat de l’UEMOA. Il s’agissait au cours de ses deux réunions, de discuter des questions politiques dans les différents Etats. C’était l’occasion pour nous, non seulement de féliciter le président Patrice Talon qui venait d’être élu président de la République du Bénin et également le président Issoufou qui a été reélu chez lui au Niger.

Le constat général dans notre sous-région, c’est que la démocratie est en bonne marche. Nous avons salué ces succès démocratiques et les élections qui se sont déroulées dans la paix et dans la quiétude. Le second aspect au niveau de la CEDEAO, nous avons eu la prestation de serment du nouveau président en exercice de la Commission qui est, monsieur Alain De Souza, qui assume maintenant pleinement cette mission. Nous avons fait un tour d’horizon de la situation au sein de la CEDEAO, caractérisée par des difficultés dues à des répercutions du ralentissement économique au plan mondial. Car les cours du pétrole et des matières premières ont chuté. Et cela a impacté de façon importante sur le taux de croissance de la CEDEAO, entraînant une augmentation de la pauvreté dans cette zone. Contrairement à l’UEMOA où sur le plan de la situation générale, le taux de croissance est de 7% pour l’année 2015. Nous pensons également que l’inflation est à 1%. Cela veut dire que globalement, l’UEMOA se porte nettement mieux que la CEDEAO.
Au niveau de l’UEMOA, nous avons également examiné la mise en œuvre du Tarif extérieur commun (TEC). Nous avons constaté que sur les quinze Etats, il y a neuf qui ont commencé à le mettre en œuvre et qu’il était important que tout le monde se mette à jour. Les prélèvements communautaires également sont un problème. Comme vous le savez, c’est ça qui permet à l’organisation de fonctionner. Malheureusement, il y a des Etats qui, depuis plusieurs années, n’ont pas reversé ces tarifs. Nous avons demandé véritablement à ce que nous fassions des efforts si nous voulons faire vivre l’institution. Nous avons salué le fait que le Nigéria ait versé 50 millions de dollars pour une contribution, même si la dette globale équivaut à peu près à 300 millions de dollars vis-à-vis de la CEDEAO.
Une des préoccupations que nous avons eue également, c’est celle relative à la sécurité. La lutte contre le terrorisme est aussi une question que nous avons examinée aussi bien au niveau de la CEDEAO que de l’UEMOA. A l’UEMOA nous avons eue un plan d’action qui a été mis en œuvre et décliné en tout état de cause. Pour ce plan d’action, nous avons pris l’engagement que nous devons travailler à ce que, comme nous l’avons toujours dit, que ce soit au niveau des renseignements, de l’entrée dans les pays, qu’il y ait une mutualisation de nos moyens. Que ce soit sur les documents de sécurisation, pièces d’identité, passeports, qu’un travail soit fait. Que ce soit sur le plan frontalier que ces actions soient menées.
Je dois dire que globalement, ces deux réunions se sont déroulées dans un très bon climat et cela a été l’occasion pour nous, au niveau de l’UEMOA, de réaffirmer deux positions essentielles. Nous avons demandé qu’il y ait une rationalisation des structures de l’UEMOA. Cette étude a été faite et déposée. Elle devait être examinée par les chefs d’Etat. Et nous avons regretté que ce soit le jour de la conférence qu’on nous distribue ces documents. Par conséquent, nous avons demandé à ce que ces documents soient renvoyés à nos ministres respectifs pour qu’ils les examinent de manière à ce que nous puissions, à une prochaine conférence, en discuter.
Ce faisant, toutes les nominations qui devaient être faites au niveau de l’UEMOA ont été suspendues jusqu’à ce que cette organisation soit faite. Le second point important, c’est le Prélèvement communautaire de solidatité (PCS). Le rapport prévoyait que ce prélèvement soit réduit pour le ramener en 2019 à 0,5%. Là également, le Burkina Faso s’est exprimé. Nous avons dit que si nous mettons un prélèvement de solidarité, c’est parce qu’évidemment, il y a des Etats qui peuvent contribuer beaucoup plus pour aider ceux qui n’ont pas de moyens à pouvoir également se développer. Mais si nous réduisons de façon drastique ce prélèvement, ça veut dire que d’autres Etats serviront de marchés pour d’autres. Et ce n’est pas normal.
En ce moment, il n’y a plus de solidarité. Nous avons demandé à ce que le PCS soit maintenu à 1% jusqu’à ce que nous ayons le résultat de la restructuration. En ce moment, nous pouvons voir les moyens dont dispose l’UEMOA pour pouvoir assurer ses missions. Notre voyage à Dakar a également été l’occasion pour nous de rencontrer la communauté burkinabè dans ses composantes, aussi bien estudiantine que des travailleurs qui y vivent. Nous avons constaté leur écoute sur la situation nationale et tout leur engagement à apporter leur contribution au développement de notre pays.

S. : La nouvelle présidente en exercice de la CEDEAO demande des troupes pour pouvoir lutter contre le terrorisme au moment où le Burkina veut ramener certains de ces hommes à  la maison. Est-que vous allez consentir à cette demande?

P.F. : D’abord, le Burkina Faso a deux choses. La première, c’est que nous avons demandé au niveau de la MUNISMA au Mali,  de pouvoir rapatrier un certain nombre de nos militaires à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso. Comme vous le savez, nous avons engagé cette discussion avec le représentant de l’ONU à Dakar, mais également avec le président Ibrahim Boubacar Keïta. Nous sommes d’accord que ces dispositions vont être prises pour que nous puissions sécuriser notre frontière du Nord. Egalement, il a été dit qu’il fallait relever le mandat de la MUNISMA pour qu’elle ne soit pas simplement une force de maintien de la paix, mais que ce soit aussi celle qui puisse riposter  en cas d’attaque pour permettre une lutte conséquente contre le terrorisme.

A ce niveau, ce travail va être fait vis-à-vis de l’ONU pour pouvoir faire en sorte que ce niveau puisse être relevé. En ce qui nous concerne, des idées ont effectivement été émises. Elles consistaient à dire qu’il faut faire une force dédiée où chaque pays apporterait des troupes pour participer à la lutte contre le terrorisme. Je peux dire qu’aucune décision particulière n’a été prise sur la question. C’est une question qui va rester à l’étude. Donc, je ne pourrai pas vous dire que le Burkina Faso enverra des troupes dans ce sens.

S. : A la rencontre avec la communauté burkinabè au Sénégal, il a été question de l’ancien Premier ministre, Isaac Zida. Qu’en est-il exactement?

P.F. : Disons que nous avons répondu aux questions qui nous ont été posées. Je crois que vous n’êtes pas étranger dans ce pays. Mieux que quiconque, vous savez ce qu’il y a. J’ai toujours dit que nous avons donné une autorisation d’absence au Premier ministre Zida qui est expirée depuis le 19 février 2016. Et j’ai toujours rappelé devant la presse qu’il était forcément indispensable  et obligatoire qu’il rentre. Quand on assume des responsabilités à un certain niveau, on a un devoir de rendre compte, d’explication. Si vous êtes accusé de quelque chose et que vous n’êtes pas là, vous assumez forcément le dossard que vous devez assumer. Et j’ai expliqué clairement en ce concerne le Premier ministre Zida.

Avant même son départ, les questions qui concernent la gestion des finances aussi bien au niveau de la Présidence qu’au niveau de la Primature, à titre personnel dans mon bureau, nous en avons discuté et  je lui ai dit qu’il était important qu’il reste et qu’il prépare ses réponses avant de partir. Il a insisté qu’il n’avait pas vu sa famille pendant longtemps et qu’il voulait deux semaines pour y aller et qu’il serait de retour. Le constat, nous sommes aujourd’hui en juin et le Premier ministre Zida n’est pas encore au Burkina Faso.

S. : Est-ce qu’il y aura un ultimatum?

P.F. : Nous n’avons pas d’ultimatum à donner à Zida. Je pense qu’il y a des règles élémentaires qui sont là. Si elles ne sont pas respectées, nous sommes obligés de considérer comme tout militaire, que c’est une désertion en période de paix. Et nous assumerons nos  responsabilités en la matière, parce que, par delà, il y a quand même un manquement à l’autorité. Lorsque nous lui avons écrit tout  récemment, j’ai demandé à notre ambassade au Canada de lui porter à mains propres la lettre. Je disais que s’il ne régularise pas sa situation, évidemment, il serait considéré comme un déserteur. C’est à ce moment que nous avons reçu une lettre du Premier ministre Zida, nous demandant de le mettre en position d’évacuation sanitaire. Nous lui avons dit que l’évacuation sanitaire répond à des règles. Nous n’avons pas de dossier médical. De quelle maladie s’agit-il, nous ne savons pas. Nous lui souhaitons certainement un prompt rétablissement, mais je veux dire que nous considérons simplement que ce n’est pas la bonne procédure pour faire encore traîner des situations inutilement. En tout état de cause, il lui est loisible de rentrer, il répondra au peuple. Si ça nécessite que la justice s’en mêle, elles s’en mêlera. Au-delà de cela, il y a rien du tout pour l’instant.

S. : Est-ce que vous allez demander au gouvernement canadien de vous rapatrier le général en désertion en tant que tel?

P.F. : C’est une question de justice. On n’en est pas encore là. Quand on en arrivera, vous saurez ce qu’on fera. Tout est transparent. Donc, il n’y a pas de problème.

S. : Le président de l’Assemblée nationale était récemment à Abidjan. Etait-il de son rôle, quand il a accompagné certains membres de l’exécutif pour demander à ce que la Côte d’Ivoire aide le Burkina à relever son économie?

P.F. : Non! Nous ne comptons pas non plus forcément sur la Côte d’Ivoire pour relancer l’économie du Burkina Faso. Nous sommes dans une zone intégrée. Nous sommes ensemble, je dirai, dans l’UEMOA; nous sommes ensemble dans la CEDEAO. Il est évident que nous devons travailler ensemble afin que nos économies se supportent mutuellement. Je pense qu’il est de mon droit effectivement, parce que le Premier ministre également avait un certain nombre de chantiers, de demander au président de l’Assemblée de conduire une délégation. Parce que, c’est quand même, quoiqu’on dise, la deuxième personnalité aussi de l’Etat. Quand j’étais président de l’Assemblée, j’ai eu, au titre de la présidence, à exécuter des missions au nom du président du Faso. Je vois parfois des gens qui me disent: y a-t-il deux Premiers ministres au Burkina Faso? Il n’y a qu’un seul. Il n’y en a pas deux. L’Etat est organisé de manière à ce que quand le Premier ministre est absent, moi, je ne peux pas voyager. Quand je suis absent, lui aussi, il ne peut pas voyager. Donc, forcément, il faut qu’à un moment donné, nous sachions que la séparation de pouvoirs, ce n’est pas des murailles de cime. Et que de ce point de vue là, il est tout à fait loisible que je puisse demander au président de l’Assemblée de conduire une délégation. Et je voudrais dire que depuis un certain temps, nous avons un accord de coopération avec la Côte d’Ivoire et que probablement d’ici le mois de juin ou juillet, nous devons réunir la commission de nos deux pays pour discuter des projets communs que nous pouvons réaliser ensemble. Donc, je voudrais à ce niveau rassurer les uns et les autres qu’il n’y a pas deux Premiers ministres au Burkina Faso. Le président de l’Assemblée a sa mission. Le Premier ministre aussi a la sienne. Mais je veux dire que nous ne sommes pas dans une muraille fermée. Et je pense que nous devons dans la courtoisie républicaine, faire fonctionner l’Etat dans tous ses compartiments.

Propos recueillis par:
Bakary SON (De retour de Dakar)

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