Le programme Education et formation pour un développement endogène (EFORD) est une aubaine pour de nombreux jeunes déscolarisés d’intégrer les Centres d’éducation de base non formelle(CEBNF) pour bénéficier en outre, d’une éducation, d’une formation professionnelle. Dans cet entretien, le coordonnateur, Mamoudou Diallo, nous explique les tenants et les aboutissants dudit programme, sa contribution à l’autonomisation et à l’insertion professionnelle des jeunes…

Sidwaya(S.): Présentez-nous le programme EFORD ?
Mamoudou Diallo (M.D.) : Le programme EFORD est une alternative éducative dans le secteur de l’éducation non formelle, qui doit permettre la professionnalisation de l’éducation non formelle en vue d’assurer un développement économique, social, culturel, environnemental, endogène, basé sur les potentialités des régions. Le programme est entièrement bâti sur une étude qui a révélé les potentiels des régions. Aussi, bien des potentiels économiques que des potentiels humains émergents dans ces régions. Il est question de savoir comment mettre tout cela en réseau pour bâtir un développement véritablement endogène.

C’est la réflexion qui a été menée pour envisager le programme Education et formation pour un développement endogène (EFORD). Ce programme a eu trois phases. La phase  1 était celle de la construction des infrastructures. La cible était d’abord, les enfants vulnérables, c’est-à-dire les enfants déscolarisés ou non scolarisés, dans des contextes de trafic d’enfants ou de travail des enfants. Il fallait lutter contre cela. Voilà comment est né le programme. D’abord, il fallait mettre ces jeunes dans les Centres d’éducation de base non formelle(CEBNF) pour non seulement leur donner une éducation au cours de laquelle, ils devaient avoir un choix éclairé du potentiel de leurs régions, du type de formation professionnelle qu’ils allaient suivre en vue de se former et participer au développement de leurs régions.

S. : Pensez-vous que les jeunes ont fait le bon choix en optant pour ces centres qui utilisent les langues locales dans l’apprentissage…
M. D. : Oui. Après ce choix éclairé au niveau des CEBNF,  les enfants devraient aller maintenant vers la formation professionnelle non formelle que sont les Centres de formation professionnelle non formelle (CFPNF). Ces centres étaient le deuxième pallier, à savoir le deuxième niveau. A l’issue de la formation au niveau des CFPNF, les jeunes devraient être capables de créer et de gérer leurs propres entreprises viables, économiquement rentables et écologiquement positives. Voilà l’idée. Ils entraient ainsi dans le monde du travail, dans l’entreprenariat agro-sylvo-pastoral. La formation continue devait ainsi être le troisième pallier pour ces jeunes. La formation continue devait aussi intéresser les producteurs, les organisations paysannes, etc. Le programme EFORD est financé par trois partenaires (la coopération autrichienne, la coopération danoise et la coopération suisse) et bien sûr, l’Etat burkinabè. Le coût total des trois phases est de plus de 5 milliards de F CFA. Nous sommes presqu’à la clôture de la troisième phase qui s’étend de juin 2013 à mars 2018 pour un coût total pour cette seule phase, de 2 176 578 600 F CFA. Nos autres partenaires sont les collectivités, les communautés.

S. : Le projet arrivera bientôt à son terme. Les objectifs initiaux ont-ils été atteints ?
M. D. : Nous sommes largement dans nos objectifs. Nous avions deux objectifs fondamentaux. Le premier était d’accroître l’appropriation par les acteurs de la formation dans les CFPNF. Le second objectif était d’accroître l’autonomie, la fonctionnalité et l’autosuffisance financière des centres. Le programme est essentiellement axé sur les centres.
Du point de vue de l’objectif 1, en termes de résultats, nous devions produire des référentiels de formation pour que les jeunes puissent véritablement se former. Nous devions aussi permettre une bonne visibilité de ces centres afin qu’il y ait beaucoup plus d’apprenants. Du point de vue du résultat 1, nous avons tous les référentiels de métiers dans lesquels les apprenants doivent être formés aussi bien en langue nationale qu’en français. Cet objectif est atteint. Du point de vue de la visibilité, nous avons déployé un lobbying des centres tel que, même si nous ne pouvons pas dire que nous refusons du monde, nos objectifs sont atteints en termes de recrutement. L’autre objectif qui a été atteint est l’accompagnement des sortants dans leur installation. Depuis que les centres existent depuis 2009 jusqu’à ce jour, il n’y a pas un seul sortant des centres qui a fini sa formation et qui n’a pas été accompagné…

S. : De quels genres d’accompagnements bénéficient-ils ?
M. D. : Les apprenants montent leurs projets d’installation eux-mêmes, depuis le centre, en concertation avec leurs parents. Ils disent d’où ils viennent, ce qu’ils envisagent faire. Ils montent ainsi leurs projets et nous les accompagnons financièrement. Nous avons un apport que nous leur donnons uniquement dans leur compte bancaire et nous les suivons. Du point de vue de l’objectif 2, les centres sont hyper équipés. Aujourd’hui, les centres sont équipés d’un plateau technique tel qu’ils peuvent très bien s’auto-suffire. Les acteurs locaux (les parents des apprenants, les collectivités locales…) participent à tout ce que nous faisons. Sincèrement, en termes de résultat du point de vue de l’autonomisation, si c’est bien géré et qu’on rentre dans la logique de notre vision de départ, ce que nous avons installé aujourd’hui doit permettre, à moyen terme, l’auto-prise en charge des centres.

S. : Quels sont les critères de recrutement des apprenants ?
M. D. : Le recrutement des apprenants est simple. Nous avons des CEBNF. C’est le niveau de base qui devrait permettre un choix éclairé des apprenants qui sont dans ces centres sur leur future formation professionnelle en lien avec les potentialités de leurs régions. C’était le point d’ancrage du recrutement. Il y a les centres permanents d’alphabétisation et de formation, qui sont un autre point. Il y a aussi les déscolarisés précoces pour qui nous faisons de la sensibilisation et de l’information sur toutes les formes et les canaux possibles. Aujourd’hui,  c’est assez ouvert d’ailleurs.

S. : A la clôture du projet CEBNF, des encadreurs ont exprimé leur mécontentement quant à des primes impayées. Qu’en est-il exactement ?
M. D. : Il faut faire la différence parce que les mécontentements qui ont été entendus, concernaient les formateurs des métiers des CEBNF. Ils étaient des contractuels du projet Ecole satellite-Centre d’éducation de base non formelle (ES-CEBNF) et payer sur la base du budget de l’Etat. Ce n’est pas toujours qu’on ait des ressources au niveau de l’Etat. Donc, il y a eu des problèmes de budgétisation des indemnités de fin de contrat de ces jeunes à la fin du projet. Alors que selon la règlementation, il y a une indemnité de fin de contrat. La budgétisation n’a pas connu une inscription en 2016. Voilà l’origine des plaintes. Mais, tout a été réglé aujourd’hui au niveau des CEBNF et personne ne peut dire le contraire.
Mais au niveau du programme EFORD, c’est tout à fait le contraire. Les contractuels étaient pris en charge sur les fonds des partenaires et ces fonds existent. Il n’y aura pas un seul contractuel à la fin de ce mois, à la clôture du programme qui n’aura pas ses indemnités de fin de contrat, ses primes d’ancienneté et son dernier salaire. Ils auront tout, puisque l’argent est là.

S. : A ce jour, combien de jeunes ont pu être insérés dans le monde de l’emploi ?
M. D. : Depuis l’installation des centres en 2009, il n’y a pas un seul apprenant qui a fini sa formation et qui n’a pas reçu un appui financier pour s’installer sur la base du projet qu’il a monté lui-même et qu’il connaît très bien. Aujourd’hui, nous avons 430 apprenants des deux centres de formation de Koutoura et Hoogo Sambowel qui ont été installés dans les domaines de l’embouche, de l’élevage, de l’agriculture, de la médecine traditionnelle et des plantes médicinales. Le 29 mars 2018, nous allons installer les dernières promotions qui ont fini leur formation dans les deux centres et qui sont au nombre de 126. Du coup, nous aurons 556 personnes installées.
Nous avons la liste de tous ceux qui ont été installés, leurs contacts, nous connaissons leurs difficultés et nous savons où ils sont. Nous sommes à un taux de succès de plus de 70%. Si nous faisons une petite extrapolation, c’est plus de 1 190 personnes, puisque certains se sont mariés et parfois avec un ou plusieurs enfants. Ils arrivent à se prendre en charge et à employer d’autres personnes. En termes d’insertion professionnelle, nous avons beaucoup réussi. Je suis convaincu qu’en termes d’insertion des jeunes,notre contribution au PNDES est l’une des plus fortes. Il faut même aller au-delà et voir combien de contractuels et de jeunes ont eu du travail et qui ont participé à la vie de certaines familles. Au cours de ces trois  dernières années, le programme a recruté plus de 20 contractuels. Ce sont des emplois collatéraux, mais qui sont assez importants.

S. : Le taux d’insertion professionnelle des jeunes de ce programme est satisfaisant. Peut-on dire qu’il a permis de lutter contre le recrutement des jeunes dans les filières terroristes ?
M. D. : C’est très juste ! En réalité, le terrorisme est un problème de sous-emploi, de manque d’emploi et de désœuvrement. Il y a aussi un peu de stéréotype que l’on a de certaines personnes, de certaines communautés. Plus une personne arrive à s’occuper d’elle-même et de son avenir, moins, elle va vers le mal. Mais, les jeunes sont par essence des énergies intellectuelles et physiques pleines. Si on n’occupe pas ces énergies pour leur propre bien, ils vont se tourner vers le mal. L’une des manières de lutter contre le terrorisme, c’est de lutter pour l’insertion professionnelle des jeunes et pour qu’ils trouvent leur place dans la société. Si l’on arrive à cela, chacun va bien choisir sa vie.

S. : A quelques jours de la fin du programme, quel message avez-vous à l’endroit des acteurs qui ont contribué à sa mise en œuvre ?
M. D. : L’objectif d’un projet, c’est de s’internaliser, de prendre pied dans le dispositif éducatif normal. Il ne doit pas vivre éternellement sous la forme d’un projet. Notre perspective est que cela soit ancré et que ce soit le dispositif le plus normal de formation qui est validé. Il faut qu’il soit pérennisé. Il faudra que les gens continuent dans cette vision et dans cette valeur. Former quelqu’un qui doit rester lui-même dans sa dimension intrinsèque spirituelle et culturelle tout en développant les compétences pour sa région.

C’est pourquoi, nous formons en langue nationale. Le domaine de la formation agro-sylvo-pastorale n’est pas un domaine prisé. La demande n’est pas forcément le secteur de développement économique et social. Il faut accompagner les gens vers des secteurs qui, apparemment, ne sont pas intéressants, mais qui sont de toute évidence, des secteurs économiquement porteurs et viables. Il faut accompagner les jeunes dans cela. Nous l’avons prouvé. De nombreux jeunes qui sont partis dans ce secteur ne le regrettent pas du tout.  Il faut tenir cette dynamique. Troisièmement, nous souhaitons que les structures de financement  puissent accompagner ces jeunes qui sont au départ, des jeunes déscolarisés, défavorisés. A ce titre, il ne faut pas leur demander en plus de cela des cautions, des garanties. Il faut avoir confiance. Si l’Etat accompagne un tout petit peu ces jeunes, vous verrez beaucoup sourire et faire plaisir à leurs familles.
C’est simple. On n’a pas besoin de beaucoup de millions. Nous avons accompagné des gens à 600 000 F CFA et aujourd’hui, ce sont les meilleurs dans leurs localités. Il faudra que l’on change de paradigme. En matière d’insertion professionnelle, il faut plus voir la problématique de l’insertion avant de commencer la formation. Si cette problématique est réglée et très claire pour chacun, les gens s’inscriront parce qu’ils sont sûrs de réussir. Aux partenaires, je leur demande d’accompagner autant qu’ils peuvent toutes les structures qui vont prendre en charge ce flambeau que nous allons remettre à d’autres. Mais, nous allons demander d’aller vers la formation duale. Dans le secteur agro-sylvo-pastoral, la formation duale est très faible. Dans les entreprises, il n’y a pas de problème.
Cela existe. Mais dans le secteur agro-sylvo-pastoral, le milieu très professionnel dans ce domaine reçoit peu de personnes puisque chacun préfère recruter ses parents, ses amis dans son parc, son champ ou sa ferme. Mais en réalité, il faut des professionnels. Il faut accompagner le milieu avec une formation duale de va-et-vient entre la théorie et la pratique.
Si nous arrivons à réussir ce coup, nous aurions réussi des merveilles sans beaucoup trop dépenser. J’aurais un pincement au cœur, si les résultats patents du programme à travers les centres dont les jeunes sont fiers et heureux succombent par manque d’appui, manque d’accompagnement ou de délaissement. Nous avons tous une responsabilité d’accompagner les jeunes et je suis satisfait de ce que nous avons fait.

Interview réalisée par : Abdel Aziz NABALOUM

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