Editorial : Les non-dits du vote de la diaspora

C’est en 2009 qu’une modification de la loi électorale (loi 019) a accordé le droit de vote à la diaspora burkinabè à travers le monde. C’est une juste reconnaissance d’une obligation constitutionnelle qui stipule en son article premier, que l’ensemble de nos compatriotes ont une égale vocation à jouir de tous les droits et de toutes les libertés reconnus par la loi fondamentale.

L’unanimité (les motivations sont forcément différentes d’une chapelle à l’autre) s’est dégagée autour de la question au sein de la classe politique et de la société civile sur le fait qu’il faut y aller et vite. Dès lors, les résidents des villes ivoiriennes de Koupéla, de Garango ou de Koudougou (créées parfois depuis les années 30 et habitées majoritairement par les communautés burkinabè), par exemple, nourrissent l’espoir de pouvoir glisser leur bulletin dans l’urne comme une étape du parachèvement de leur appartenance à la mère-patrie. Après le premier rendez-vous manqué en 2015 à l’occasion des élections législatives et présidentielle couplées, les regards et les espoirs se sont portés sur les prochaines échéances électorales de 2020.   Seulement, au fur et à mesure que ce nouveau deadline se profile, ce qui semblait être un consensus national, est diversement apprécié au sein de l’opinion nationale.

D’un côté, il y a ceux qui, renvoyant le chef de l’Etat à ses engagements antérieurs, réclament l’effectivité de ce droit de vote en 2020, sans autre forme de procès.  Ce sont les vœux exprimés jeudi dernier par le Chef de file de l’opposition à l’issue d’une audience au palais présidentiel. De l’autre, il y a ceux qui, se basant sur le règlement de certaines «questions opérationnelles» (avec quel document voter ? où voter ?…) et sur la conviction que la diaspora ne serait pas au parfum des réalités locales et ne devrait pas, pour cela, se prononcer sur les affaires du pays, ne voient pas d’un mauvais œil, un autre report de ce rendez-vous de 2020. Les deux postures peuvent se défendre. Même en décidant de faire abstraction de toutes les questions opérationnelles et des moyens à mettre en œuvre, le droit de vote de la diaspora demeure une question délicate dont le traitement requiert beaucoup de tact, au-delà de la volonté politique qui, au Burkina Faso, est largement en faveur de l’effectivité de ce droit.

En témoigne l’érection en janvier 2018, d’un ministère chargé de la diaspora avec pour mission principale, la préparation du vote des Burkinabè de l’étranger en 2020. Sur le continent par exemple, 41 des 54 pays ont accordé le droit de vote à leur diaspora. A l’arrivée, une trentaine de pays africains (26 précisément) font effectivement voter leurs compatriotes établis à l’étranger. C’est le non exemple du Nigeria où sa riche diaspora, qui prête souvent main-forte à l’Etat fédéral, attend encore aux portes des urnes. A l’instar du géant au pied d’argile, le Burkina Faso peut légitimement craindre un bouleversement des équilibres politiques par le truchement du vote de la diaspora. Il peut redouter certaines contingences au sein de sa plus grande communauté à l’étranger au bord de la Lagune Ebrié.

La Côte d’Ivoire pourra-t-elle garantir un processus électoral sans couacs qu’elle n’a pu s’offrir elle-même à une certaine période de son histoire politique récente ? Rien n’est certain. Mais la question qui interpelle tous les Burkinabè, par-dessus les délais et dates butoirs, est celle de la préparation du vote des Burkinabè de la diaspora. La loi électorale ne règle pas toutes les questions soulevées, si bien que des non-dits subsistent encore. Qu’envisage le gouvernement pour les nombreux compatriotes ne vivant pas dans les juridictions des 32 ambassades et 9 consulats généraux du pays à l’étranger ?

Quelles offres politiques pour la diaspora avec des partis politiques dont certains sont encore muets sur le sujet dans leurs projets politiques ? Combien de partis politiques pourront-ils s’offrir le luxe d‘une campagne électorale en Ethiopie, au Soudan ou dans le Bronx à New York ? Les coûts prohibitifs de ce vote de la diaspora qui ont été dissuasifs à un moment donné, ne pèseront-ils pas à nouveau ? Il y a bien de risques du concept sociologique de la reproduction dans le cas de figure, car ce sont «les mêmes» qui pourront tirer leur marron du feu. Ces questions auront leur importance dans la suite du processus du vote des Burkinabè de l’étranger. Et, des réponses diligentes qu’on leur apportera, dépendra l’échéance de 2020.

Mahamadi TIEGNA
mahamaditiegna@yahoo.fr

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