Un planteur de Man, Gougri Harouna (milieu) : « Nous avions l’impression d’avoir été oubliés dans les forêts »

Alors que le 7e  sommet  du Traité d’amitié et de coopération (TAC) s’ouvre aujourd’hui 23 juillet 2018 à Yamoussoukro en terre ivoirienne, Sidwaya est allé à la rencontre des Burkinabè qui travaillent dans les champs de café-cacao dans les régions de Duékoué et Man à l’Ouest du pays. Cette diaspora qui tire ses marrons du feu dans l’agriculture, vit  toutefois, la peur au ventre : se faire exproprier les terres acquises auprès de propriétaires terriens.

Duékoué, près de 500 km à l’Ouest d’Abidjan. La fine pluie qui s’abat sur la ville, en ce mardi 17 juillet 2018, lui donne une fière allure. A la gare routière, vendeuses ambulantes et autres « tabliers » se bousculent, presqu’inaudibles. Leurs voix se noient dans le bruit de ronflement des cars et des camions qui observent un arrêt. Mais ce climat qui règne dans le milieu des affaires en ville n’est pas toujours le même dans les campements des plantations de café-cacao ou d’hévéa.

Dans ces zones rurales où réside un grand nombre de Burkinabè, parti à l’aventure, les relations entre autochtones et migrants burkinabè connaissent parfois des tensions, selon le chef suprême autoproclamé des communautés burkinabè de la région du Guémon dont Duékoué est le chef-lieu. Théodore Zoubiéssé Tamini, de son vrai nom, est un ex-employé de la Compagnie forestière ivoirienne (CFI). Né le 21 juillet 1932, il s’est installé depuis 1962 à Duékoué. Un long séjour qui lui a permis d’avoir une meilleure connaissance des questions foncières et de s’exprimer avec aisance lorsqu’il aborde les origines des litiges entre communautés étrangères et propriétaires terriens ivoiriens.

« La majorité de nos compatriotes ont acquis des dizaines, voire des centaines d’hectares, sans le moindre document devant attester leur droit de propriété.  C’est ainsi que certains enfants, une fois leur père décédé, reviennent pour remettre en cause la vente du terrain, sachant bien que l’acquéreur ne dispose pas de document de preuve », explique Zoubiessé Tamini.  Alors que, poursuit le notable, ce sont les mêmes enfants qui poussent parfois leurs parents à hypothéquer les terres pour honorer leurs scolarités. Il detient cette certitude de sa participation à la résolution de conflits.

En effet, le représentant de la communauté burkinabè jouit d’une crédibilité auprès de l’ethnie Guéré originaire de la zone, au point qu’il siège aujourd’hui au sein du comité local chargé de statuer sur les litiges. « Ce tribunal populaire » présidé par le chef de la localité est composé de 12 membres. Les litiges fonciers s’expliquent aussi, de l’avis de Yassia Ouédraogo, planteur à Duékoué, par la forte pression démographique. «Contraints par le chômage, les jeunes diplômés retournent au village dans le but de s’adonner à des activités agricoles afin de subvenir à leurs besoins.

Malheureusement, ils se rendent compte souvent, à leur arrivée, que l’héritage de la famille a été vendu aux étrangers, notamment les Burkinabè venus faire fortune dans la forêt », fait savoir ce compatriote originaire de Ouahigouya dans le Yatenga qui totalise 20 hectares de plantation à Duékoué et environs. Face à cette réalité, témoigne M. Ouédraogo, ces intellectuels chômeurs usent de tous les moyens, s’attachant les services de juges, pour tenter d’exproprier les acquéreurs de terrains. 

Le délégué CSBE Duékoué-Man, Lamine Yaméogo, souhaite que l’Etat ivoirien reconnaisse davantage la contribution des producteurs Burkinabè à son économie nationale

Boukari Bagaya, délégué consulaire nouvellement élu, est convaincu que la crise post-électorale de 2011 est pour quelque chose dans la détérioration du climat des relations entre Burkinabè et Ivoiriens dans la zone de Duékoué, bastion des forces rebelles à l’époque. « Après la crise, des démarches ont été entreprises pour apaiser les cœurs, panser les plaies afin de parvenir à une  réconciliation entre les différentes communautés étrangères et les populations locales notamment les Guéré. Mais cela n’a pas donné les résultats escomptés », regrette-t-il. Celui-ci d’ajouter que les faits et gestes observés chez les uns et les autres sur le terrain peuvent attester de cette réalité. Cette lecture est partagée par le président des jeunes de Duékoué, Oumarou Bélem. «Lorsqu’un jeune burkinabè est en conflit avec son camarade ivoirien, ceux-ci ont tendance à extrapoler le différend à l’échelle des deux communautés », précise M. Bélem. 

Après Duékoué, cap sur Man, dans la région du Tonkpi. Ici comme ailleurs, le foncier demeure le dénominateur commun des problèmes que vivent les Burkinabè en terre ivoirienne. Harouna Tanga Gougri y est installé. A la tête de la Coopérative et propriétaire de plusieurs dizaines d’hectares de plantations, il était visiblement très ému lorsqu’il nous a reçus le 18 juillet 2018 à son magasin en plein cœur de Man. « Avant, nous avions l’impression d’avoir été oubliés par nos autorités», dit-il, se félicitant de l’initiative du « Journal de tous les Burkinabè ». A en croire Ismaël Sana, jeune burkinabè résidant à Man, l’analphabétisme de ses compatriotes est aussi un mal qui les conduit parfois injustement en prison. « En cas de litige, pendant les  interrogatoires au palais de justice, ne comprenant pas une autre langue que le mooré, pour s’exprimer et se défendre, certains sont déférés », relate le jeune Ismaël qui vole parfois au secours de ses compatriotes. 

Pour   Boukari Kaboré, exerçant dans la filière café-cacao à Man, Ivoiriens et Burkinabè vivent en parfaite harmonie de façon générale. Les mésententes qui naissent de la gestion foncière, bien que tumultueuses, ne doivent pas leur faire perdre de vue l’essentiel. « Les deux peuples sont condamnés à vivre ensemble. De nombreux jeunes burkinabè vivent en couple avec des filles autochtones et ces liens de sang doivent résister à toute épreuve», interpelle-t-il. Sur les attentes des planteurs par rapport au TAC, ce dernier est formel. « Nous qui sommes dans les forêts, n’avons pas encore ressenti les effets du TAC depuis sa signature en 2008. Nous souhaitons que les deux pays dépêchent des missions sur le terrain pour s’enquérir de nos nouvelles et toucher du doigt la réalité », plaide M. Kaboré. Quant à Lamine Yaméogo, représentant le Conseil supérieur des Burkinabè de l’étranger (CSBE) dans les régions du Guémon et du Cavaly, il espère un jour voir les autorités ivoiriennes incarner la vision du père-fondateur Felix Houphouët Boigny qui disait que « la terre appartient à ceux qui la mettent en valeur ». S’agissant de l’affaire du Mont Péko, nos sources indiquent que certains des compatriotes déguerpis pour occupation illégale du parc ont connu des difficultés diverses. « Nous avons dû nous cotiser pour les aider soit à rejoindre des parents dans d’autres régions de la Côte d’Ivoire ou à défaut rentrer définitivement au bercail », confie Boukari Bagaya, délégué consulaire de Duékoué.  Mais sur la question, Yassia Ouédraogo affirme que les occupants ont été tout simplement rattrapés par l’histoire. « Pendant la crise, le contrôle du pays ayant échappé à l’Etat de Côte d’Ivoire, les gens ont profité pour aller occuper les forêts classées, oubliant que la guerre allait prendre fin un jour ou l’autre », a-t-il soutenu. Concernant la disposition de la nouvelle constitution selon laquelle la terre ne peut appartenir qu’aux Ivoiriens, les ressortissants étrangers peuvent se faire délivrer un certificat leur conférant la location de terrain sur une durée de 99 ans, foi du chef des Burkinabè de Duékoué. Il faut noter que nos tentatives de rencontrer les autorités préfectorales sont restées vaines.

Beyon Romain NEBIE

A Duékoué (RCI) 

 

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