Les relations entre la Tunisie et le Burkina Faso ainsi que celles avec les autres pays d’Afrique se portent bien.  Et la Tunisie est en train d’œuvrer pour les parfaire et compter davantage dans le concert des nations. C’est ce qu’affirme, entre autres, l’ambassadeur du pays de Beji Caïd Essebsi au Burkina Faso, Mohamed Kahloun, dans cette interview qu’il a accordée au quotidien Sidwaya.

 Sidwaya (S) : Comment se porte l’axe Tunis-Ouagadougou ?

Mohamed Kahloun (M.K.) : La profondeur des liens bilatéraux est favorisée par l’appartenance au même espace géographique et aux mêmes valeurs de la démocratie et des droits humains. Ouagadougou était et demeure une destination privilégiée pour la Tunisie. Elle vient être renforcée par l’ouverture d’une ambassade résidente en novembre 2016, et c’est un grand honneur pour moi d’être le premier ambassadeur tunisien résident auprès du pays des Hommes intègres. Elle s’explique aussi par la visite d’amitié et de travail du chef du gouvernement, Youssef Chahed, au Burkina Faso les 4 et 5 avril 2017 à la tête d’une grande délégation d’hommes d’affaires et d’opérateurs économiques tunisiens. Occasion au cours de laquelle il a inauguré l’ambassade en présence du Premier ministre, Paul Kaba Thiéba et du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Alpha Barry.

De son côté, Paul Kaba Thiéba a effectué une visite de travail en Tunisie, où il a pris part aux travaux du forum économique «Rencontres-Afrique 2017» en octobre 2017, dont le Burkina Faso était le pays invité d’honneur. Un autre facteur très important qui a rendu l’axe Tunis-Ouaga important, c’est la desserte de la capitale burkinabè par la compagnie aérienne Tunis air avec une fréquence de trois vols par semaine. Une quatrième fréquence est à l’étude.

En effet, la question des connexions aériennes entre nos deux pays sont l’un des principaux vecteurs de croissance de notre coopération économique efficiente et durable. La suppression par les deux pays, des formalités de visa pour leurs citoyens, dans le cadre de la réciprocité fait également des deux capitales des destinations privilégiées. En outre, les deux pays jouent un rôle actif au niveau continental et dans leurs sphères.

 

: Quels sont les différents axes de la coopération bilatérale entre la Tunisie et le Burkina ?

K.: Je pars toujours d’une base réelle et tangible. La 7ème session de la Grande commission mixte tenue à Tunis en septembre 2016 était très constructive et a tracé les différents axes de la coopération bilatérale entre nos deux pays. Les deux parties se sont mis d’accord sur l’existence de plusieurs opportunités de coopération et de partenariat dans les deux sens et se sont mis d’accord pour leur exploitation réciproque.

Il s’agit notamment : du doublement du quota pour les étudiants burkinabè, de la mise sur pied de relations de coopération et de jumelage entre les centres de formation professionnelle dans les deux pays et dans les secteurs des travaux publics et du tourisme, de la formation des cadres burkinabè des différents secteurs comme le transport, les finances, l’enseignement, le tourisme…, de la formation de médecins spécialistes burkinabè et l’accueil du maximum de patients burkinabè pour des consultations et soins médicaux ainsi que l’étude des possibilités disponibles pour la fabrication de médicaments et la réalisation de laboratoires.

L’on note également la volonté d’encourager l’établissement de relations de partenariat entre les entrepreneurs fonciers dans les deux pays pour la promotion des logements sociaux au Burkina Faso, l’assistance dans la réalisation des études relatives à l’assainissement et l’exploitation des structures spécialisées et sa restauration, l’appui au programme de réhabilitation des entreprises industrielles au Burkina Faso et l’établissement de relations de coopération et de partenariat entre les centres techniques et des structures de soutien aux petites et moyennes entreprises.

: Pouvez-vous citer des domaines précis dans cette coopération ou des résultats concrets ont été enregistrés par les deux parties ?

K.: Je cite le secteur des travaux publics et des bâtiments dont plusieurs sociétés tunisiennes opèrent au Faso depuis longtemps à savoir, SOROUBAT ET BEN CHAABANE… , la formation professionnelle et technique, notant qu’actuellement 165 stagiaires burkinabè reçoivent des formations qui s’étalent sur deux ans et demi en Tunisie en infrastructure et réseaux d’accès, en marketing et multimédia, en photovoltaïque, en industrie d’habillement, en emballage et conditionnement, en production de chaussures, en esthétique, en coiffure, formation en bâtiment…. Il faut aussi noter l’enseignement supérieur, sachant que chaque année la Tunisie accorde plus de 40 inscriptions aux étudiants burkinabè au Premier cycle, Master et Doctorat dont 10 inscriptions avec bourse, l’évacuation sanitaire vers Tunis. Par ailleurs, Tunis Air assure la liaison entre Tunis et Ouaga trois fois par semaine, ce qui a encouragé les opérateurs économiques à se déplacer dans de bonnes conditions. La signature de différents accords de coopération entre les Chambres de commerce des deux pays en marge du forum économique Tuniso-Burkinabè tenu à Ouagadougou lors de la visite d’amitié et de travail du chef de gouvernement tunisien au Faso en avril 2017 s’inscrit aussi dans ce cadre.

 Dans quels autres secteurs la coopération bilatérale entre les deux Etats pourrait être élargie ?

 K.: Bien sûr, le secteur de l’agriculture, du tourisme et de l’artisanat, des mines, des TIC…surtout que la Tunisie dispose d’une large expérience en la matière et des potentiels humains qualifiés capables de booster la coopération bilatérale dans ces secteurs qui comptent parmi les piliers de base de l’économie dans nos deux pays respectifs.

 La Tunisie et le Burkina font face à la menace terroriste. Est-ce qu’une coopération militaire est envisagée dans ce sens pour lutter efficacement contre ce fléau ?

 K: Tout d’abord, je saisis cette occasion pour réitérer notre condamnation avec la plus grande fermeté, les lâches attentats perpétrés sur le sol burkinabè par les terroristes, soit contre les forces de sécurité et de défense, soit contre des civils innocents. Par la même occasion, j’exprime notre solidarité avec le gouvernement et le peuple burkinabè  dans leur combat contre le terrorisme, tout en présentant nos condoléances aux familles des victimes et souhaitant prompt rétablissement aux blessés. La lutte contre le terrorisme et le crime transnational organisés, fléaux dont les deux pays ont été victimes, doivent continuer de manière déterminée au niveau de chaque pays. Le terrorisme représente une menace pour tous les Etats et tous les peuples, il met en danger la sécurité des pays, les valeurs de la société et les droits et libertés des citoyens. Notre pays a été le théâtre de plusieurs attaques terroristes visant les forces sécuritaires et militaires, les personnalités politiques, les touristes et la population civile. Face à la persistance et l’évolution de ces attaques, la Tunisie a réussi, à travers ses forces sécuritaires et militaires, à neutraliser plusieurs terroristes et à démanteler des cellules terroristes mettant en échec de nombreux projets subversifs. Parallèlement, l’Etat n’a cessé de développer ses capacités nationales par le biais de la coopération régionale et internationale qui restent nécessaires et essentielles afin de faire face à cette menace et démanteler les réseaux de financement des groupes terroristes qui restent liés au crime organisé.

Au plan régional, la lutte contre l’extrémisme et le radicalisme religieux nécessite la conjugaison de tous les efforts en vue d’assurer le développement humain et préserver l’identité culturelle des peuples. Consciente de la dangerosité de ce fléau et des menaces qu’il représente quant aux valeurs humaines et des principes des droits de l’Homme consacrés par notre Constitution et les conventions internationales, la Tunisie est déterminée à faire face à ce phénomène dans le cadre d’une stratégie nationale de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme qui implique tous les acteurs nationaux.

Afin de réaliser cet objectif, le conseil de sécurité national a décidé lors de sa réunion tenue le 12 février 2015 sous la présidence du président de la République, l’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme. Notre pays a mis cette stratégie à la disposition du Burkina Faso, et est disposé pour une coopération étroite dans le domaine sécuritaire et militaire.

S: En tant que premier ambassadeur de la République tunisienne résidant au Burkina Faso, quelle impulsion entendez-vous donner à cette coopération ?

K.: Mon objectif principal est d’œuvrer au renforcement et à la diversification de la coopération bilatérale en vue de l’édification d’un partenariat mutuellement avantageux reflétant les potentialités de coopération qui existent entre les deux pays frères. Dans ce cadre, le programme de l’ambassade s’articule autour de trois axes prioritaires : la participation effective des opérateurs économiques tunisiens au processus de développement du Burkina Faso et notamment à travers une contribution active aux secteurs prioritaires tels que déclinés dans le Plan national de développement économique et social (PNDES), la participation aux foires et manifestations à caractère économique et culturel organisées en Tunisie et au Burkina Faso et la mise sur place de programmes d’actions conjoints visant la multiplication de contrats directs entre les opérateurs économiques et le renforcement de la présence burkinabè en Tunisie notamment à travers l’augmentation du nombre d’étudiants inscrits dans les universités publiques tunisiennes.  La formation professionnelle sera aussi un secteur privilégié.

S: Les attentats de 2015 ont eu un coup dur pour le tourisme en Tunisie. Peut-on dire aujourd’hui que la donne a changé ?

 K.: Tout à fait, la donne a changé et nous avons enregistré en 2018, l’arrivée en Tunisie de plus de sept millions de touristes venus des quatre coins de la planète. La situation sécuritaire est en nette amélioration grâce à la prestation si professionnelle et patriotique de notre armée nationale et républicaine et des forces de sécurité mais grâce, également, à la volonté commune de refus catégorique du peuple tunisien de l’extrémisme violent et de la culture du terrorisme qui reste toujours étrangère à notre histoire qui témoignait une grande tolérance. La Tunisie est devenue de nouveau la destination privilégiée pour jouir de vacances agréables et découvrir les richesses culturelles, historiques et archéologiques de notre pays. Un autre facteur très important qui attire les touristes, c’est le tourisme médical où la Tunisie est classée 2ème dans la région méditerranéenne après la France en ce qui concerne la thalassothérapie. L’accueil chaleureux, l’hospitalisation et la générosité des Tunisiens font de la Tunisie une destination de rêve.

s: Votre pays se tourne ces dernières années vers l’Afrique au Sud du Sahara. Il a même obtenu le statut de membre d’observateur de la CEDEAO. Qu’est-ce qui sous-entend cette option ?

K.: La Tunisie fait partie de l’Afrique et a même donné son nom à notre continent. Elle attache beaucoup d’importance à la coopération avec les pays africains notamment l’Afrique subsaharienne avec lesquels notre pays partage beaucoup de potentialités dans plusieurs secteurs (formation professionnelle, enseignement supérieur, santé…). Et pour faciliter l’intégration, la Tunisie a supprimé le visa d’entrée pour plusieurs pays africains comme le Burkina Faso, le Niger, le Mali, la Cote d’Ivoire, le Sénégal et a ouvert des lignes aériennes pour desservir les capitales de ces pays. La Tunisie , fermement attachée à sa dimension africaine, s’emploie à se positionner en Afrique en tant que hub pour les investissements et plateforme régionale dans le domaine des TIC, en usant de ses ressources humaines, son cadre règlementaire et institutionnel, sa nouvelle loi sur l’investissement et son intégration à l’économie mondiale. Et ce, pour parfaire un partenariat inclusif et multidimensionnel, à travers le renforcement de la présence diplomatique  et commerciale et la consolidation du réseau de connexions aériennes. Dans ce cadre s’inscrit notre option d’intégrer à la CEDEAO, en obtenant le statut d’observateur le 4 juin 2018, ainsi que l’adhésion de la Tunisie, en 2018, au marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA).

S: La dernière conférence annuelle des chefs de postes diplomatiques et consulaires tunisiens qui s’est tenue du 23 au 30 juillet 2018, a eu pour thème « La diplomatie, une action soutenue pour faire réussir les prochaines échéances : sommet arabe de 2019, sommet de la Francophonie en 2020 et accès de la Tunisie à un poste non-permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU pour la période 2020-2021 ». Qu’est-ce qui explique cette offensive diplomatique de votre pays à l’échelle internationale ?

K.: Permettez-moi, tout d’abord, de préciser que ce nouveau dynamisme régional et international de la Tunisie reflète son expérience unique sur la voie de la construction démocratique en se basant sur le consensus national comme moyen pour gérer les divergences politiques, sécuriser le processus de transition et assurer son irréversibilité. Ceci nous a permis de réaliser de grands acquis politiques, à commencer par une nouvelle Constitution moderne, et l’organisation d’élections législatives et présidentielle que le monde entier a témoigné de caractère libre et transparent. L’approche consensuelle a renforcé la confiance des Tunisiens dans leur capacité à surmonter les difficultés et à relever les défis. Elle a valu au Quartet du dialogue national, le prix Nobel de la Paix pour l’année 2015, qui constitue le couronnement d’un effort collectif permettant de réajuster la trajectoire du pays.

La Tunisie est une démocratie naissante, ouverte sur le monde. Grâce à son engagement constant pour le dialogue et l’entente, elle a développé, au niveau national, un savoir-faire propre pour dégager des solutions consensuelles et réconcilier des opinions divergentes. Elle souhaite mettre cette expérience au service de la communauté internationale, et contribuer activement à la résolution globale et durable des conflits, crises et questions à l’ordre du jour du Conseil de sécurité. Le choix de la Tunisie pour abriter, en mars 2019, la prochaine session ordinaire du Sommet arabe et, en 2020, le sommet de la Francophonie atteste que la Tunisie a retrouvé sa position aux plans régional et international et témoigne de la confiance dont elle jouit auprès de ses partenaires. L’adhésion de la Tunisie au Conseil de sécurité des Nations unies en tant que membre non-permanent pour la quatrième fois, sera une occasion idoine pour faire valoir son expérience en matière de dialogue national, et partager son approche consensuelle au sein de cet organe en privilégiant la concertation et le consensus. L’action de la Tunisie au sein du Conseil de sécurité reposera sur les constantes de sa politique étrangère imprégnée des objectifs et principes de la Charte des Nations unies, de la corrélation étroite entre la paix, la sécurité, le développement et la démocratie, et d’une approche globale des relations internationales. La Tunisie entend plaider, en sa qualité de membre du Conseil de sécurité, en faveur du « dialogue pour une sécurité collective et de la coopération pour une prospérité partagée ». La Tunisie a repris sa place sur la scène internationale et l’accueil à Tunis de ces échéances confirme la confiance des Etats et des Organisations internationales et régionales en la Tunisie.

s: Comment la Tunisie compte-t-elle s’y prendre pour réussir le Sommet arabe et celui de la Francophonie ?

 K.: Comme je viens de le dire, notre pays a des traditions en ce qui concerne l’organisation des conférences et des sommets. La Tunisie a accueilli les Sommets de la Ligue arabe plusieurs fois, et a été même le siège temporaire de cette organisation durant plus de 10 ans. Elle représente également un cadre favorable pour l’union et le compromis arabes malgré les circonstances instables dans la région ces dernières années. La Tunisie réitère son fort attachement à la Francophonie qui a une dimension historique particulière en Tunisie et notamment en Afrique, au regard du rôle prédominant qu’a joué le leader Habib Bourguiba dans la création de la Francophonie institutionnelle. Cette dernière célébrera d’ailleurs son 50ème anniversaire en Tunisie, pays-hôte du Sommet des chefs d’Etat et gouvernement en 2020. Dans son allocution, à la séance de clôture duXVIIe Sommet de la Francophonie, organisé les 11 et 12 octobre 2018 à Erevan, en Arménie, le président Caïd Essebsi a insisté sur la détermination de la Tunisie à faire réussir cet important rendez-vous biennal de la Francophonie. La Tunisie, a-t-il dit, s’engage à ne ménager aucun effort pour la réussite de cette importante échéance afin qu’elle soit porteuse du message que la Francophonie d’aujourd’hui voudrait transmettre au monde, en tant que vecteur de paix, de stabilité et de développement mais aussi en tant qu’interprète des aspirations et des espoirs de nos peuples et de notre jeunesse. Je souligne, également, que les préparatifs pour la bonne organisation et la réussite du Sommet de 2020 sont d’ores et déjà lancés, tant au niveau de la substance que des aspects logistiques, avec la mise en place imminente d’un Comité national d’organisation. Rappelons que la Tunisie accueillera le bureau de l’OIF pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (MENA) à partir de 2019. Cette échéance sera l’occasion, aussi, pour consacrer davantage la dimension africaine de la Francophonie qui sera, également un cadre idoine pour hisser au plus haut niveau la coopération entre les pays africains frères.

Honoré KIRAKOYA

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