Procès du putsch : Echanges houleux autour de la paternité du coup d’Etat

Le général Gilbert Diendéré a laissé entendre que le coup d’Etat de l’ex-RSP a «sauvé» le Burkina de la «révolution de Zida».

Le général de brigade Gilbert Diendéré était toujours à la barre du tribunal militaire de Ouagadougou, le vendredi 7 décembre 2018 pour répondre, entre autres, des faits d’attentat à la sûreté de l’Etat, meurtre, trahison, incitation
à la commission d’actes contraires à la discipline, coups et blessures volontaires.

Le vendredi 7 décembre 2018, le général de brigade Gilbert Diendéré totalisait 9 jours consécutifs d’audience à la barre du tribunal militaire de Ouagadougou. Jusque-là, les différentes parties n’ont pas encore épuisé la phase préliminaire d’instruction du dossier du putsch de septembre 2015. Et encore, ce vendredi, Me Pierre Yanogo de la partie civile était encore à se demander qui est le véritable «père» du putsch de septembre 2015 au Burkina Faso. «Personne n’a revendiqué avoir fait le coup.

Même ceux qui ont agi ont dit l’avoir fait sous ordre. Mais dites-nous, vous qui êtes un général de cette armée et qu’on dit super renseigné, qui a fait le coup», a-t-il demandé à l’accusé. Le général de brigade de rétorquer : «Ce n’est pas à moi de le dire. Une instruction a été faite depuis trois ans, c’est à elle de dire qui l’a fait». Me Yanogo a questionné le général pendant plus de deux heures de temps, donnant souvent l’impression d’insister sur des aspects apparemment insignifiants.

Le président du tribunal a dû par exemple intervenir pour demander à l’avocat et à l’accusé de ne pas parler tous à la fois. «Quel regard avez-vous des hommes qui ont posé cet acte ?», a questionné l’avocat. «Ce sont des hommes comme tous les autres, qui ont agi dans une situation déterminée et qui se retrouvent avec moi dans le box des accusés», a répondu le général Diendéré. Les deux acteurs se sont livrés à un jeu de questions-réponses.

L’avocat est revenu sur plusieurs points des déclarations de l’accusé pour, soit poser des questions, soit demander des précisions. Et à chaque fois, le général n’a pas fait dans la langue de bois comme avec les précédents avocats de la partie civile. «Vous dites avoir accepté de prendre la direction du pays parce que le pouvoir était vacant…», a rappelé Me Yanogo. Et l’accusé de rectifier immédiatement ces propos : «Ce sont les médiateurs qui l’ont dit, donc je considère que ça l’était».

Me Yanogo lui a signifié que c’est l’ex-RSP qui avait arrêté les autorités et refusait de les libérer, alors pourquoi parler de vacance du pouvoir. Gilbert Diendéré l’a de nouveau renvoyé aux médiateurs qui ont prononcé ce terme, notamment le président Jean-Baptiste Ouédraogo et Mgr Paul Ouédraogo. «Mais ceux qui ont employé ce terme vous ont d’abord demandé de libérer les autorités et vous avez refusé», a ajouté l’avocat. Le général lui demandera de nuancer l’utilisation du terme «vous», en précisant que «ce sont les hommes» qui avaient arrêté les autorités.

«On était dans un Etat d’exception»

L’avocat a poursuivi dans sa dynamique pour faire remarquer à l’accusé que le président du CNT, Chériff Sy, avait déjà fait une déclaration dans laquelle il disait assumer l’intérim du président Kafando. «Pourquoi malgré la déclaration du président du CNT, vous faites lire le communiqué qui vous désigne chef de l’Etat», a insisté Me Yanogo. Gilbert Diendéré a soutenu que la situation était particulière. Au demeurant, a-t-il signifié, la constitution du pays n’était pas respectée depuis octobre 2014. «On était dans un Etat d’exception», a-t-il lancé.

Non content des réponses du général, Me Pierre Yanogo va finir son intervention par une observation d’ordre général. L’avocat a évoqué la situation «inconfortable» de certains accusés, embarqués dans ce dossier pour avoir joué une partition peut-être minime. «Beaucoup d’accusés n’étaient au courant de rien. Présentement, ils encourent de lourdes peines.

Certains ont été radiés de l’armée, d’autres n’ont plus de revenus. Mais personne ne reconnaît la paternité du coup d’Etat. On retient que c’est ceux qui ont arrêté les autorités qui l’ont fait. Ils ont obéi, peut-être à tort, mais ils risquent gros. Pourtant, quand ce fut fait, c’est le général qu’on a vu à la tête, faisant des concertations pour un gouvernement. C’est à eux que ça allait profiter. Ça me dérange», a déclaré l’avocat de la partie civile. Le président du tribunal a ensuite donné la parole aux conseils du général Diendéré.

Les citations du président Roch et du Mogho Naaba

A tour de rôle, les avocats, Latif Dabo, Maria Kanyili, Olivier Yelkouni, Bartelé Mathieu Somé et Jean Yaovi Degli sont intervenus, répondant à des points soulevés par le parquet et la partie civile.
Face à ses avocats, le général Diendéré était bien moins tendu pour répondre aux questions. Me Latif Dabo lui a demandé d’expliquer pourquoi il avait voulu citer le président Roch Marc Christian Kaboré et le Mogho Naaba, tout en sachant que ces personnes ne pouvaient pas comparaître devant le tribunal militaire.

«Au moment des évènements, le Mogho Naaba a reçu les officiers à son palais où il y a eu signature de l’accord. L’original du document se trouve à son niveau. Son Excellence le président Roch Marc Christian Kaboré a été plus ou moins informé du contexte qui prévalait. Je savais qu’ils ne pouvaient pas comparaître devant le tribunal militaire, mais j’avais espéré qu’on puisse aller les écouter ou prendre leurs témoignages», a-t-il répondu.

Me Dabo lui a ensuite demandé de répondre aux allégations qui voudraient qu’en complicité avec sa co-accusée Fatoumata Thérèse Diawara et l’Ivoirien Zakaria Koné, il ait envisagé de faire rentrer environ 2 000 commandos sur le sol burkinabè. «Trouver 1 000 personnes c’est un problème, n’en parlons pas de les faire entrer sur un territoire.

Je n’ai jamais eu l’idée de faire rentrer ne serait-ce qu’une seule personne pour nous aider à faire quoi que ce soit», a assuré Gilbert Diendéré. Me Kanyili a, pour sa part, déclaré que si jusque-là, la paternité du coup d’Etat n’est pas encore établie, «c’est tout simplement parce qu’il n’a pas été planifié». Me Olivier Yelkouni et Me Bartelé Mathieu Somé sont revenus sur les vices qui ont entaché l’instruction du dossier et qui leur font dire que les juges instructeurs ont instruit uniquement à charge contre leur client.

Me Somé a notamment relevé les «atteintes graves» aux droits de son client, privé pendant la phase d’instruction de l’assistance de ses avocats étrangers. L’avocat togolais, Me Degli a, lui, dénoncé la promiscuité entre la partie civile et le parquet, relevant qu’il n’est pas du rôle des premiers de soutenir le parquet dans l’instruction. L’interrogatoire du général Gilbert Diendéré se poursuit ce lundi 10 décembre 2018.

Fabé Mamadou OUATTARA

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