Produits forestiers non ligneux:L’ «or» des femmes du Nord

Dans les zones rurales du Burkina Faso, la pauvreté a un visage féminin. Pour changer leurs conditions de vie, les femmes multiplient les initiatives. Dans la région du Nord, elles font de la transformation et de la commercialisation des produits forestiers non ligneux, une activité majeure pour leur autonomisation économique.

A Loungo, village situé à 10 Kilomètres de la commune rurale de La-Todin, province du Passoré, les femmes ont décidé de vaincre la pauvreté. Réunies au sein du groupement féminin Kiswensida, elles comptent sur la générosité de Dame nature pour transformer leur vie. Elles ont ainsi fait de la transformation des ressources naturelles leur gagne-pain. Kiswensida est spécialisée dans la production de miel et la transformation de l’amande de karité. Rencontrée dans son unité de transformation, la vingtaine de femmes s’active à transformer l’amande en beurre de karité. Les vrombissements des moteurs ne les perturbent guère.

Ecouler les produits est aussi un défi pour les femmes…

Cette unité équipée de machines modernes leur procure des revenus importants, affirment-elles. La transformation de ce Produit forestier non ligneux (PFNL) a changé leur vie, selon Zoénabou Ouédraogo, la présidente de Kiswensida. Jadis ménagère, la vieille Zoenabou et ses « sœurs » ne pouvaient palper 1000 francs CFA. Mais aujourd’hui, elles soutiennent financièrement leurs époux, assurent les frais de scolarité de leurs enfants, approvisionnent leurs foyers en vivres, etc. « Le reste de l’argent est déposé sur notre compte bancaire, pour permettre aux membres et au groupement de disposer de ressources financières importantes », explique la sexagénaire Ouédraogo, entre deux éclats de rire. Au Nord, la transformation et la commercialisation des PFNL est l’apanage des femmes.

Des variétés de produits

Cette activité génère des revenus importants, qui leur permettent de vaincre la pauvreté. Couscous de maïs, jus et confiture de zanban, «wèda» en mooré, granulé de wèda, le zamnè, thé de moringa…C’est une panoplie de produits, qui s’offrent aux Burkinabè. Dans son unité de transformation Song-Taaba, sis au secteur n°13 de Ouahigouya, Joséphine Sawadogo, transforme, depuis 2006, le graines de néré en soumbala et divers produits dérivés : de la moutarde de soumbala, des grumeaux, de la poudre assaisonnée de soumbala… Des biscuits de baobab, des jus de pulpe de baobab, des sirops et la confiture de baobab sont également transformés dans son «industrie ». La bouteille de sirop coûte 2 000 francs CFA. Pour 250 g de soumbala, il faut débourser 1000 F CFA. 33 cl de jus de pulpe de baobab est revendu à 300 F CFA. « Le soumbala et le jus s’achètent bien. Par mois, nous vendons environ 25 à 30 cartons de 24 bouteilles de jus qui coûte 6 000 à 7 000 F CFA le carton. Pour le soumbala, ce sont environ 10 sacs de 100 kg par mois qui sont revendus entre 60 000 et 70 000 F CFA», explique l’ex-institutrice. Employeuse d’une quinzaine de femmes, sa vie a véritablement changé, se réjouit-elle.

Avec un chiffre d’affaires d’environ 900 000 F CFA par mois, c’est une fierté pour dame Sawadogo d’aider d’autres femmes à sortir des « griffes » de la pauvreté. Pour accroître leurs revenus, les femmes rurales explorent de plus en plus, la solution de la transformation des PFNL. Souadou Ouédraogo tire sa pitance du neem. Savon de toilette à base de neem, de balanitès, de miel, de beurre de karité sont, entre autres produits qu’elle fabrique. Elle écoule 500 à 600 boules de savon par mois. Son chiffre d’affaires mensuel: 300 000 F CFA. Dans son « Groupement féminin solidaire », les 18 membres tirent satisfaction de l’activité. « En fonction de leurs efforts, chaque femme qui nous aide dans la fabrication peut s’en sortir avec 15 000, 20 000 F CFA voire plus par mois», susurre l’ex- ménagère.

360 000 ménages touchés

Les PFNL sont les fruits des arbres de la forêt, tels que le miel, les dattes sauvages, les lianes, le baobab, le néré, le tamarinier, le karité, etc. Ils constituent des filières importantes, sources de revenus et de création d’emplois, qui occupent environ 80% des femmes rurales. En 2017, les activités de collecte et de transformation des PFNL ont généré environ 566 353 emplois, dont 387 694 emplois féminins. Dans les Hauts-Bassins, elles ont créé 89 316 emplois dont 67 659 emplois féminins. Au Sud-Ouest, 78 000 emplois dont 59718 féminins, au Centre-Ouest 68 894 emplois dont 53 697 féminins… L’importance des PFNL dans les moyens d’existence des ménages vulnérables au Burkina est indéniable, atteste le directeur de la promotion et de la valorisation des PFNL, Saïdou Soro. Chantal Bougouma a 29 ans. Elle est chef de l’entreprise artisanale de transformation artisanale « Avenir ».

Depuis une décennie, elle s’est spécialisée dans la transformation des pains de singe en biscuits. Lucrative, son activité lui a permis de financer ses études et sa formation d’enseignante. Désormais, élève en classe de Terminale en cours du soir, elle ne cache pas sa joie de faire un chiffre d’affaires mensuel de 50 000 F CFA. « Après les dépenses liées aux charges, j’arrive à payer mes 3 employés et à épargner. Cette activité est vraiment lucrative», affirme-t-elle. Granulé de citron, biscuits de pomme de terre, bouillie et farine infantile, pain de singe, couscous de pomme de terre, ont fait la renommée de la présidente de Faso Risongo et de la coopérative Nerwaya, Binta Sawadogo. La coopérative, qu’elle dirige, regroupe 18 unités de transformation de la région du Nord. Avec une vingtaine d’années d’expérience, grâce à ses sociétés au secteur n°13 et 15 de Ouahigouya, elle se frotte les mains. Elle confirme : « Mon activité a vraiment grandi. J’ai débuté avec 200 000 F CFA. Aujourd’hui, mon chiffre d’affaires s’élève à des millions F CFA. J’ai pu financer les études de mes trois enfants. La première est attachée de santé en service dans une société internationale et la dernière est aux USA». Au secteur n°15, son unité de fabrication de farine infantile a une capacité de 30 tonnes par an. Au secteur n°13, 14 tonnes de farine sont transformées annuellement en couscous, grumeaux, des jus des PNFL, poudre de baobab, etc. Cette femme d’affaires ajoute : « L’équipement et la construction s’élèvent à plus de 27 millions de F CFA ».

Grâce à son « succès », elle emploie 29 femmes. De nombreuses dames, employées dans les unités, sont devenues autonomes et contribuent aux charges de leurs familles respectives, foi de Binta Sawadogo. « Près de 360 000 ménages interviennent dans le domaine. Or, le ménage, c’est la femme », explique le directeur de la promotion et de la valorisation des PFNL.

114 milliards de F CFA pour l’économie nationale

Fatoumata Ouédraogo a fait de la transformation du baobab en poudre son gagne-pain. « Si le marché est bon, je peux vendre une tonne de poudre de baobab. Cette année, j’ai déjà écoulé plus d’une demie tonne», se réjouie-t-elle. Mais bien que les PFNL s’avèrent être des sources importantes de protéines, de fibres et de vitamines, riches en oligoéléments, ils sont peu valorisés dans les systèmes d’alimentation, déplore la présidente de la coopérative Nerwaya.

Selon le secrétaire exécutif du Comité permanent inter Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS), Djimé Adoum, 40% de la population de l’espace couvert par l’organisation souffre encore d’une malnutrition chronique, malgré la croissance de la production agricole de la région ouest-africaine. D’où la nécessité pour lui, d’impulser une dynamique régionale à la transformation des PFNL et leur consommation en vue d’améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle et les moyens d’existence des communautés rurales. Daouda Ouédraogo est friand des PFNL (pain de singe, Zamnin, jus de wèda..). Pour lui, ils doivent être dans les habitudes alimentaires des Burkinabè qui y accordent peu d’importance. Malgré le peu d’engouement des populations pour leur consommation, leur apport à l’essor économique est considérable. Selon le rapport sur l’étude des aspects socioéconomiques des PFNL, leur contribution au PIB a été de 3,85% en 2016. En 2017 également, les 9 filières de PFNL, dont le karité, le baobab et le néré, ont contribué à hauteur de 271 850 000 de F CFA à l’économie nationale. La filière karité, à elle seule, y a contribué à 114 milliards F CFA, précise M. Soro. Ce qui prouve non seulement que ces produits contribuent à générer et à accroître les revenus pour les femmes rurales et à créer des emplois au Burkina, insiste-t-il.

Soutenir l’entreprenariat féminin

Malgré les efforts des femmes rurales pour la valorisation des PFLN, leur consommation est limitée par des pesanteurs d’ordres socioéconomique, matériel et culturel. Mais, en milieu rural, toutes les activités génératrices de revenus sont basées sur les PFNL, foi de M. Soro. Selon la présidente de l’association Relwendé, Mariam Ouédraogo, le circuit d’écoulement demeure aussi un casse-tête chinois. « Il y a des produits comme le zamnin qui ne s’exporte pas. L’exportation du soumbala et du pain de singe est infime, contrairement au beurre de karité, au miel et au moringa », confie Saïdou Soro. Pour lui, les Burkinabè sont en train de comprendre que ces produits contribuent à la santé. « Les Burkinabè doivent consommer ces produits naturels que nous transformons. Ils sont dépourvus de toutes substances chimiques», plaide la présidente de la coopérative Nerwaya. A ces difficultés, s’ajoute le manque de magasins pour stocker les produits, le manque de matériels (séchoirs, tables de séchage, presse pour les jus…), de fonds, et l’accès aux microcrédits pour passer de la production artisanale à industrielle. La réponse à ses préoccupations, selon Binta Sawadogo, permettra à des milliers de femmes de se doter d’unités modernes pour se conformer aux exigences de la qualité.

« J’ai monté l’an dernier pour financement d’un projet de transformation de la poudre de baobab, mais jusqu’à présent j’attends toujours la suite », lance pour sa part, Fatoumata Ouédraogo. Pour la cheffe de service protection, promotion et autonomisation économique de la femme de la région du Nord, Carine Sorgho, leur rôle consiste à soutenir l’entreprenariat féminin. Il s’agit de leur permettre de bénéficier du sous-projet « Entreprendre au féminin », qui consiste à les former dans la transformation et la commercialisation des produits et à leur octroyer des technologies adaptées, telles que les décortiqueuses et les concasseuses. En 2014, révèle-t-elle, près de 60 groupements ont reçu des moulins pour la transformation, 20 décortiqueuses, 155 fûts pour le stockage des matières premières et 190 marmites. L’objectif est de contribuer à la croissance économique des femmes rurales, insiste-t-elle.

« Mieux, nous les avons accompagnées à formaliser leurs entreprises. En 2014, on dénombrait 23 femmes chefs d’entreprises, 29 en 2015, 30 pour l’année 2016, 2017-2018, 45 femmes ont formalisé leurs sociétés», soutient Carine Sorgho. En attendant des appuis multiformes, les femmes rurales disent être satisfaites de leur participation à la vie de leurs familles. A la direction de promotion et de valorisation des PFLN, d’autres stratégies sont adoptées pour développer la filière, la professionnalisation des acteurs, la promotion et l’accès aux marchés. «Certaines personnes viennent prendre nos matières premières pour les transformer ailleurs, car nous n’avons pas suffisamment d’industries pour absorber nos productions», déplore Saïdou Soro. Il convient, selon lui, d’aller à l’industrialisation pour «sécuriser notre matière première». Toute chose qui permettra d’accroître davantage le revenu des transformatrices.

Abdel Aziz NABALOUM
emirathe@yahoo.fr

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