Lâchage de moustiques transgéniques : Target malaria, un « remède » redouté

Les méthodes de lutte contre le paludisme se multiplient, mais la maladie persiste. Cela s’explique surtout par la résistance du germe et de l’agent vecteur aux différentes méthodes employées. Face à cette situation, des chercheurs burkinabè de l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) ont décidé de changer leur fusible d’épaule. Ainsi, ils ont intégré un projet de lutte contre la maladie, à travers la modification génétique du moustique mâle sauvage. Ce projet dénommé « Target malaria » se veut ambitieux, mais ne fait pas l’unanimité.

Au plus 10 000 moustiques transgéniques seront lâchés par « Target Malaria ».

Une porte hermétiquement fermée, et sur le mur de la devanture, un insigne sécuritaire bien visible. Nous sommes devant l’insectarium du projet « Target Malaria », situé dans l’enceinte de la direction régionale de l’Ouest de l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS), sise à l’ex-école Jamot, au secteur n°2 de Bobo-Dioulasso. Le responsable des lieux, le Dr Moussa Namoutougou en tête, nous franchissons la  première porte. Nous nous inscrivons, dans le cahier de visite. Nous

Dr Moussa Namoutougou coordonne les activités de l’insectarium.

enfilons ensuite, les blouses blanches, pour se plier aux mesures sécuritaires d’hygiène.

C’était le vendredi 25 mai 2018, aux environs de 11 heures. Des ventilateurs installés  dans le couloir principal menant aux différents compartiments du laboratoire repoussent tous les insectes qui tentent de quitter leurs geôles. « Toutes les mesures sont prises pour qu’aucun insecte ne puisse s’échapper du laboratoire », nous informe notre guide. Nous entrons dans une première chambre : celle de la reproduction des moustiques locaux.

Là, nous constatons des larves de moustiques nageant dans des bacs à eau, et des cages blanches renfermant des moustiques plus adultes. Dans une chambre intermédiaire jouxtant la première, se passe le tri des moustiques mâles. La dernière étape nous conduira dans la chambre où s’opère l’implantation du gène spécifique sur les moustiques mâles locaux. Deux jeunes chercheurs munis de microscopes sophistiqués nous invitent à jeter un coup d’œil au produit final. On parle maintenant de moustiques transgéniques.

Cet insectarium constitue, en effet, le cœur scientifique du projet « Target Malaria », du moins au Burkina Faso. « Target Malaria », est ce projet de recherche sur le paludisme qui fait couler beaucoup d’encre et de salive depuis ses débuts en 2012. D’un côté, il y a les meneurs du projet, et de l’autre  les sceptiques.

Des marches et des sorties médiatiques ont même été organisées à Bobo-Dioulasso et à Ouagadougou pour protester contre sa mise en œuvre. La dernière grande manifestation en date du samedi 2 juin 2018 a été la  marche organisée par des Organisations de la société civile (OSC) et des acteurs « anti-OGM ». Une marche au cours de laquelle ils ont remis un mémorandum au gouvernement.

Le Collectif citoyen pour l’agro-écologie (CCAE), une OSC, fait partie des « anti-Target ». Quelques leaders de ce groupe étaient à Bobo-Dioulasso, le 20 juillet 2018,  dans le cadre de  leurs « prêches » contre le projet. Ali Tapsoba, le porte-parole du collectif,  et deux de ses camarades nous ont reçu.  Que reprochez-vous au projet Target Malaria ? « Nous avons plutôt des interrogations, des inquiétudes  qui, jusque-là, n’ont pas eu de réponses », réplique M. Tapsoba. Néanmoins, les « sceptiques » reconnaissent la qualité des chercheurs burkinabè, et particulièrement ceux engagés dans ce projet.

Et d’avouer qu’ils ont été impliqués dans le processus de concertation, dès les débuts du projet.  Mais Ali Tapsoba et ses camarades de lutte sont inquiets de la non-maîtrise de la technologie par la recherche burkinabè, le manque d’études d’impacts préalablement pour écarter d’éventuelles résistances des moustiques transgéniques aux traitements de molécules.

A ces deux premiers points, viennent se greffer les doutes sur des éventuelles conséquences écologiques, et le problème « d’éthique ».  « Il pourrait arriver aussi que ces moustiques OGM,  dans la nature, puissent héberger d’autres virus pires que le germe du paludisme », lâche-t-il, l’air serein, sans oublier le bouleversement de la chaîne écologique que peut entraîner une éventuelle suppression de l’espèce de moustique concernée.

« La suppression brusque des espèces de moustiques est susceptible de laisser  un vide écologique  qui sera occupé par d’autres espèces peut-être plus dangereuses», s’inquiète Ali Tapsoba. Les activistes auraient préféré que l’on mise sur les méthodes déjà existantes et une bonne politique nationale d’hygiène et d’assainissement, que « d’embarquer dans un bateau à destination inconnue ». « Notre souhait aurait été que l’on finisse totalement le transfert de compétences avant que nos chercheurs ne se jettent dans cette science à issue inconnue », renchérit-il.

Et d’aller plus loin, en se questionnant sur la motivation réelle du financement du projet, vue sa provenance. « Bill Gates, qui est le bras financier de ce projet, est un capitaliste à fond. On sait qu’il ne fait jamais un investissement sans retour attendu », fait remarquer  le militant « anti-OGM ». Qu’à cela ne tienne, la position des sceptiques reste tenace, du moins jusqu’à ce que leurs inquiétudes trouvent réponses. « Nous demandons de stopper purement et simplement le projet de lâcher de moustiques, le temps que nous comprenions les tenants et aboutissants », martèle M. Tapsoba.

Chaque camp défend sa  position. Le Dr Abdoulaye Diabaté est le chercheur principal du projet. Il bat en brèche les arguments avancés par le camp adverse. « Target Malaria », rappelle-t-il, est un consortium à but non lucratif composé de chercheurs  d’Afrique (Ouganda, Mali, Burkina Faso, Ghana) et d’autres contrées du monde.  Et l’objectif de ce consortium, selon lui, est de développer un outil innovant de lutte anti-vectorielle basé essentiellement sur le génie génétique.

Le volet scientifique du projet, à suivre le chercheur, est prévu pour se dérouler en trois étapes. La première consiste à obtenir des mâles stériles au laboratoire, portant un gène spécifique auto-limitatif. La deuxième quant à elle, conduit au moustique  « mâle biaisé ». D’un point de vue économique, les deux premières étapes ne sont pas viables, vue l’obligation de procéder fréquemment  à des lâchers. D’où une  troisième étape qui viendra compenser l’insuffisance des deux premières.

On parlera alors de « mâle biaisé autonome ». La particularité de cette dernière version de moustique mâle est  qu’il est capable de propager le gène d’intérêt spécifique à travers les populations sauvages, au-delà des localités de lâchage. En plus de cette autonomie, ce mâle, lorsqu’il s’accouple avec une femelle sauvage, produira une progéniture uniquement mâle. De la première à la troisième étape du projet, il reste encore du temps. Un temps que M. Diabaté évalue approximativement entre huit et dix ans.

Des exemples d’essais qui n’ont pas prospéré

Sur le côté sécuritaire, le chercheur sénior qu’il est ne semble pas douter de la technologie. Preuves scientifiques à l’appui, il ne craint pas que ces moustiques aient des prédispositions à véhiculer d’autres pathologies. Premièrement, justifie-t-il, « le caractère auto-limitatif du gène spécifique est tel que la première version de moustiques transgéniques n’a pas la capacité de propager le gène d’intérêt spécifique en question dans les populations de moustiques sauvages ».

Cela permet à l’équipe de contenir dans un premier temps le gène, uniquement dans l’environnement expérimental. Au-delà, le caractère stérile de cette première version de moustique, ajoute-t-il, leur hôte toute possibilité d’avoir une progéniture avec des femelles sauvages.

Des marches ont été organisées pour protester contre la poursuite du projet.

Quant à une éventuelle prédisposition du moustique « OGM » à transmettre d’autres pathologies, Abdoulaye Diabaté se veut objectif: « La transformation génétique s’opérant sur les mâles, il n’y a aucun risque de transmission de maladie car le moustique mâle ne pique pas ». Une autre hypothèse à faible probabilité, vue la rigueur dans la séparation des moustiques au laboratoire,  évoque le Dr Diabaté, c’est que l’on associe  « par inadvertance » des femelles dans la transformation.

Même si cela  advenait, à l’entendre, le pire est à écarter. « Toutes les analyses que nous avons effectuées au laboratoire n’ont montré en aucun cas, que les femelles transgéniques étaient plus dangereuses que les femelles sauvages », affirme-t-il. La biologie du moustique, indique en outre celui dont la thèse a exclusivement porté sur la résistance aux insecticides des moustiques, est telle que toute transmission passe forcément par les glandes salivaires.

Le gène en question se manifestant uniquement sexuellement, se conforte Dr Diabaté avant d’ajouter qu’il n’y a aucun risque d’interférence de ce gène avec les piqures de moustique. « Les questions sécuritaires sont extrêmement importantes pour nous dans toutes ces étapes.

C’est la raison pour laquelle, nous avons décidé de ne pas directement commencer par le produit final », avance-t-il. Des experts nationaux et internationaux, après maints audits,  donné leur feu vert pour la poursuite du projet. L’Agence nationale de biosécurité (ANB) a donné aussi son quitus le 10 août 2018. Les premiers lâchers devraient normalement intervenir dans les prochains jours.

Mais le délai de lâchage, à écouter Abdoulaye Diabaté, est fonction de deux facteurs, les conditions météorologiques  et le niveau de production des moustiques. Pour les activistes, poursuivre ce projet frise simplement l’entêtement. Car, des essais du genre qui n’ont pas prospéré sous d’autres cieux. Ils en veulent pour preuves, des cas d’échecs enregistrés sur le continent américain. « Ils ont expérimenté des lâchers au Brésil en 2013 dans le cadre de la lutte contre la dingue, et vous pouvez le vérifier, il y a eu plutôt de la résistance », soutient Ali Tapsoba.

Et de poursuivre : « En Californie, on a essayé également les moustiques OGM, à travers des lâchers à petite échelle et les Californiens ont fait une pétition pour demander l’arrêt du processus ». Plus près, il évoque l’échec récent du « coton BT» qui, selon lui, devrait servir de cas d’école. A partir de l’expérience du « coton Bt», Ali Tapsoba reste convaincu qu’un profane devait se méfier désormais de la technologie du « génétiquement modifié ».

« Que vous alliez au Brésil, aux Îles Caïmans, avec Oxitec (Ndlr : société de biotechnologie britannique), les moustiques génétiquement modifiés ont été utilisés dans le cadre de la lutte contre la dingue », rétorque le Dr Diabaté. « Si un jour le projet venait à avoir raison, nous applaudirons, mais si par malheur, il venait à avoir tort, on ne pourra pas nous reprocher de n’avoir pas joué notre rôle de veille », prévient Tapsoba.

« L’ANB n’a pas suffisamment joué son rôle (…) »

La présence  de l’ANB devrait pourtant  suffire à éviter  ce scepticisme. Mais il n’en n’est pas question pour les protestataires, vu certains antécédents que trimballe le garant de la biosécurité burkinabè. « Dans l’histoire du coton BT, nous avons vu que l’ANB n’a pas suffisamment joué son rôle de régulateur, mais a plutôt pris fait et cause pour le Bt », se rappelle Ali Tapsoba.

Le porte-parole du Collectif citoyen pour l’agro-écologie (CCAE), Ali Tapsoba: « Nous sommes pour la science, mais pour la science éthique, au service de l’humanité».

Une occasion pour lui d’interpeller l’instance afin qu’elle ne retombe pas dans les mêmes « travers ». Et Ousmane Tiendrébéogo, Secrétaire général (SG) du Syndicat national des travailleurs de l’agropastoral (SYNTAP), un de la protestation, d’enfoncer le clou. Le leader du monde rural se dit écœurer de la prestation de l’ANB.

Se prononçant sur le coton transgénique, l’agence, selon lui, est jusqu’à présent « une farce ». Quant au  processus de « Target Malaria », il le qualifie  de tâtonnement. L’équipe du projet, par mesure de transparence, dit avoir impliqué tous les acteurs dès les débuts du processus. C’est en cela que le deuxième volet, dénommé « engagement avec les parties prenantes », trouve toute sa signification.

Dr Léa Paré, socio-anthropologue et chercheure en sciences sociales à l’IRSS, est la responsable de cette composante du projet. Les  communautés de base, souligne-t-elle,  sont au centre de leur recherche. Dr Paré regrette que très  souvent « lorsqu’on parle du projet Target Malaria, la perception se limite immédiatement à celle du moustique génétiquement modifié».

Toutes leurs activités, à l’écouter, se font avec l’accord des populations locales. « Lorsque nous arrivons dans un village, nous commençons par les responsables traditionnels et coutumiers. Suivis des chefs de concessions, et après nous tenons des réunions publiques avec toute la population », explique-t-elle.

Les méthodes les plus adaptées, poursuit Léa Paré, sont ainsi utilisées pour expliquer le contenu de la recherche aux communautés de base. Comme un autre gage de la bonne foi du projet, indique-t-elle,  des comités de plaintes ont été initiés sur les sites pour recueillir et résoudre les éventuelles incompréhensions entre l’équipe de recherche et la population.

Dépassionner le débat

Les activistes affirment avoir croisé des sceptiques dans ces mêmes communautés. Chose que réfute Dr Léa Paré. « De mon expérience de chercheur en sciences sociales, je dirai plutôt que les populations sont en mesure de comprendre la science. Il suffit seulement de trouver les bonnes manières de la leur expliquer », rétorque la spécialiste en analyse socio-anthropologique des problèmes de santé en Afrique.

Pour elle, les scientifiques ne doivent pas travailler en vase clos et mettre les populations devant le fait accomplis. « La science se fait dans les laboratoires et non dans la rue. Lorsque nous rentrons dans des spéculations qui n’ont aucun fondement solide, cela peut créer la psychose», lance Abdoulaye Diabaté. Le projet, assure Léa Paré, est toujours dans la dynamique de dialogue et d’information, avec ceux qui protestent.

Les propos des chercheurs sont corroborés par les représentants des populations rencontrés sur les sites de lâchage. Soungalo Traoré est le président du Comité villageois de développement (CVD) de Sourkoudingan, un village situé à une trentaine de km de Bobo-Dioulasso sur l’axe menant à Karangasso Sambla. Le CVD reconnait qu’au début, les populations avaient des inquiétudes sur le projet.

« A chaque fois qu’ils veulent mener une activité, ils viennent nous informer et demander notre accord», relate-t-il. N’étant pas scientifique, M. Traoré dit être mal placé pour prévoir des conséquences éventuelles de cette recherche. « Si les autorités compétentes ont autorisé l’importation des œufs de moustiques, elles sont censées avoir évalué tous les risques », affirme-t-il. Une chose dont il est sûr: « D’autres localités ont servi de cadres d’essais  scientifiques dont les résultats profitent aujourd’hui à tous ».

Kessira Sanou, lui, est un notable du village de Bana, situé sur le même axe. « Avant de lancer le projet, ils nous ont appelés au laboratoire pour voir les moustiques. Nous avons donné notre accord parce que ces moustiques ne sont pas dangereux», résume le notable.

Alpha Sékou BARRY

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