A Koloko, l’enlèvement des filles mineures est une pratique courante. Ces dernières années, les élèves sont les premières victimes de ce phénomène qui met un terme à leur scolarité. Malgré les multiples campagnes de sensibilisation des autorités locales et des ONG, le phénomène prend des proportions inquiétantes dans cette commune rurale frontalière du Mali.

Le procureur près le tribunal de grande instance de Orodara, Abdoulaye Simporé, a indiqué que le rapt est puni par la loi.

Il est 11h 30 minutes, le vendredi 20 août 2018 à Koloko, commune rurale de la province du Kénédougou où vivent, à majorité, des Sénoufou. Le soleil est presqu’au Zénith. L’hivernage bat son plein. Dans cette localité frontalière du Mali, le rapt des jeunes filles mineures est d’actualité. Le constat est encore plus triste dans les lycées et collèges de la commune. Agée de 12 ans, Afou Sanogo en a été victime. Elève en classe de 6e, elle déclare avoir été enlevée par des jeunes, en plein jour au marigot. « J’y étais un jour pour laver des graines de néré. Soudain, trois jeunes ont surgi à moto sur les lieux. Ils me sont tombés dessus et m’ont chargée à l’arrière de la moto en direction du Mali », raconte-t-elle. Son père, Noumoutié Sanogo, dit avoir beaucoup souffert de cet enlèvement. La situation de Nafissatou Traoré est encore plus troublante.

L’air innocent, son large sourire laisse transparaître une âme en peine. Cette dernière est élève en classe de 4e dans un autre établissement scolaire. Elle se confie, mais refuse toute prise de vue : « Un homme m’a fait des avances au champ. Quand j’ai posé le problème à mes parents, ils se sont opposés à notre relation. C’est ainsi qu’il a décidé de m’enlever et m’a dit que si je refusais, il me tuerait. J’ai pris peur et je me suis laissé faire. Mais avant que nous n’allions à Wolonkoto, il a été voir un marabout et on a été interpellé par la police, vers quatre heures du matin ».

L’enlèvement de Nafi a suscité de vives réactions et a même été porté devant le tribunal de grande instance de Orodara, qui a condamné le ravisseur à cinq ans de prison avec sursis, doublé de l’interdiction de contacter la fille. Comment cette pratique est-elle organisée ? A Koloko, il n’est pas facile d’avoir des éclairages sur le phénomène auprès des populations, qui font preuve de méfiance face au sujet. Toutes nos tentatives d’avoir des informations sur le phénomène auprès des habitants ont été infructueuses. Finalement, c’est au service départemental de la femme, de la solidarité nationale et de la famille de Koloko, que nous trouvons gain de cause. A en croire le premier responsable, Bassirou Badjo, l’enlèvement des filles mineures est « très criant » dans sa zone de couverture, singulièrement à Koloko. Et d’ajouter que le phénomène est encore pire dans les lycées et collèges.

16 enlèvements en 9 mois

A ce propos, il a laissé entendre qu’en pleine année scolaire, il est parfois saisi par le lycée départemental ou des parents de filles victimes d’enlèvement. « Nous avons des filles de la classe de seconde qui ont même été enlevées et emmenées au Mali », précise-t-il. Selon M. Badjo, durant l’année scolaire 2017-2018, son service a enregistré 16 cas d’enlèvement dont 11 filles scolarisées. Parmi les élèves enlevées, trois sont tombées enceintes, une a abandonné ses études avant la fin de l’année scolaire et une autre a passé une année blanche. Une situation que déplore M. Badjo, car empêchant les jeunes de poursuivre ou d’achever leurs études.

Toute chose qui bafoue leur droit à l’éducation. En outre, il a indiqué que tous les cas enregistrés ne reflètent pas la réalité. Cette opinion est partagée par Daouda Diarra, 1er adjoint au maire de la commune rurale de Koloko. Peu bavard, celui-ci ne nie pas l’existence du phénomène dans sa cité. Personnellement, il dit déplorer cette pratique qui gagne du terrain en milieu scolaire dans sa commune. Pour venir à bout de ce « mal », M. Diarra propose que l’on mette l’accent sur la sensibilisation. Ce travail, a été entamé par les autorités communales avec l’appui du service départemental de la femme, de la solidarité nationale et de la famille et les forces de sécurité. D’un endroit à un autre, nous voici au lycée départemental de Koloko. La cour est vide de son monde habituel à cause des vacances scolaires. C’est dans ce calme apparent que le proviseur, Jérôme Sanou, nous reçoit dans son bureau. A l’écouter, le rapt des filles mineures, notamment celles scolarisées, est une réalité dans son établissement. «Chaque année nous enregistrons en moyenne trois ou quatre filles, victimes de cette pratique », confie-t-il. Au titre de l’année scolaire 2017-2018, son lycée, relève-t-il, a connu quatre cas d’enlèvement dans trois classes, notamment en 4e, 2nde et 1re.

Une autre victime qui a requis l’anonymat et n’a pas voulu se prononcer sur son enlèvement.

Mais avec l’appui de l’Action sociale, ils ont pu faire réintégrer trois filles. Une seule est portée disparue et les recherches sont restées vaines. M. Sanou souligne également que l’année surpassée, ce sont quatre cas qui ont été répertoriés dans son établissement. Le phénomène, a-t-il mentionné, réduit considérablement les chances de scolarisation et le maintien des filles à l’école dans cette localité. Le lycée départemental de Koloko n’est pas le seul à vivre cette situation. La responsable du service de l’Education des filles à la direction provinciale de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle du Kénédougou, Dan Ténè Sanon déclare qu’en 2017, une fillette de 11 ans de la classe de CM1 de l’école primaire publique de Guéna, dans la commune rurale de Kourinion, a été enlevée et violée par un homme de 50 ans. La fillette est, par la suite, tombée enceinte et a accouché.

La tradition pointée du doigt

L’affaire, a-t-elle dit, est au niveau du parquet à Orodara et jusque-là, le procès n’a pas encore eu lieu. « Ce sont des exemples parmi tant d’autres », martèle Mme Sanon. Selon elle, il existe des cas d’enlèvement de filles dans la province, mais qui ne sont pas portés à la connaissance des autorités compétentes.

A l’entendre, les chefs d’établissements scolaires communiquent peu autour du phénomène. Cependant, les avis sont divergents. Karim Ouattara, président de l’association des parents d’élèves du lycée départemental de Koloko, a une autre lecture. Il pointe un doigt accusateur sur les parents qui, selon lui, seraient en partie responsables de cette situation. « Tout tourne autour de la question de tuteurs », a-t-il martelé. A l’entendre, certains parents refusent de confier leurs enfants à des tuteurs pour qu’ils ne soient pas maltraités. « Les élèves n’ont pas de tuteurs, notamment les filles scolarisées qui viennent des villages environnants. Elles logent seules et sont abandonnées à elles-mêmes. Que voulez-vous ? », se désole-t-il. Selon lui, tout peut arriver, car les filles sont exposées à toutes sortes de risques, tels les viols et les enlèvements. A Koloko, plusieurs raisons sont souvent avancées pour justifier l’enlèvement des filles mineures. Mais, à en croire certaines indiscrétions, la tradition y est en partie pour quelque chose.

A ce sujet précis, le chef de service départemental de la femme, de la solidarité nationale et de famille de Koloko confie : « chez les Sénoufo à Koloko, lorsqu’une femme est promise à un homme, il y a une condition qui est posée. Lorsque cette dernière fait des enfants et que ceux-ci sont des filles, la première doit obligatoirement revenir dans la famille de sa maman, voire chez son oncle maternel ». En outre, il a rappelé que c’est la manière de faire qui a changé, sinon jadis, le phénomène ne concernait que les jeunes filles en âge de se marier. Un autre fait, qui nous a été signalé lors de notre passage à Koloko, est celui relatif à l’envoûtement des filles enlevées.

Un sujet sur lequel certaines personnes interrogées refusent de se prononcer, faute de preuves. Mais les suspicions ne manquent pas. Le proviseur du lycée départemental de Koloko, pour sa part, affirme : « on a l’impression qu’elles sont sous l’emprise de quelque chose. Elles ne peuvent même pas s’exprimer ». Et de renchérir : « Nous sommes en milieu traditionnel tout peut arriver… ». Un autre habitant de la localité précise : « ils (les ravisseurs) mettent souvent des produits dans la viande ou le repas et leur donnent à manger. On ne peut pas le démontrer sinon beaucoup d’hommes ici envoûtent les filles ».

La question de l’envoûtement est difficile à démontrer, opine David Ayoro, préfet du département de Koloko. « Il y a une fille qui nous a dit un jour qu’elle préfère se donner la mort, si on l’empêche d’aller avec son ravisseur. Comment peut-on agir ainsi ? », s’est-il interrogé. Interrogés, des ravisseurs sont restés motus et bouche cousu. Ils se refusent à tout commentaire de peur de se faire identifier. Sur notre insistance, l’un d’eux a accepté se confier dans l’anonymat : « moi je n’ai pas envoûté ma femme. Je l’ai tout simplement enlevée pour contourner le refus du mariage par ses parents».

A Koloko, il nous est revenu également qu’après leur enlèvement, certaines filles sont souvent confrontées à des cas de grossesses précoces, voire non désirées. Pour parer à cette situation, selon le chef de service départemental de la promotion de la femme, de la solidarité nationale et de la famille, Bassirou Badjo, les filles interceptées sont automatiquement soumises à un test de grossesse pour une meilleure prise en charge. Le vrai danger viendrait du caractère transfrontalier du phénomène. A écouter les témoignages, la plupart des ravisseurs, après leur forfait, se réfugient soit au Mali soit en Côte d’Ivoire.

La rigueur de la loi

L’enlèvement des jeunes filles est un phénomène bien connu par le procureur du Faso près le Tribunal de grande Instance d’Orodara, Abdoulaye Simporé. Pour celui-ci, les enlèvements des filles mineures sont monnaie courante et font l’objet de nombreuses plaintes judiciaires. « Nous avons des statistiques mais celles dont nous disposons ne reflètent pas la réalité, car tous les cas d’enlèvements ne sont pas portés à notre connaissance », a-t-il avancé. Il a précisé toutefois que d’octobre à décembre 2017, quatre cas d’enlèvement ont été enregistrés au niveau de son service et trois cas en 2018. Il s’agit de cas d’enlèvement de mineures sans contrainte.

« La plupart des cas que nous enregistrons, c’est lorsqu’il n’y a pas eu de conciliation dans certains services comme l’Action sociale qu’on les réfère à nous », a-t-il ajouté. Il a indiqué que la majorité des sept cas enregistrés sont des filles scolarisées. Selon le procureur, les filles victimes d’enlèvements abandonnent généralement l’école et c’est ce qui crée souvent des tensions au niveau de la famille. Pour ce qui est du cas de la commune rurale de Koloko, il se souvient avoir géré un seul dossier venant de ladite localité l’année dernière où une fille a été enlevée par un jeune avec le consentement de la mineure. Après maintes recherches, les parents sont allés saisir l’Action sociale qui, à son tour, leur a référé le dossier.

Au procès, a-t-il dit, le ravisseur a été condamné à 60 mois avec sursis. Pour le cas spécifique, le procureur a laissé entendre que la fille a coopéré et a accepté rejoindre la famille. Sinon, a-t-il relevé, « on a vécu des cas ici où au moment du déferrement du ravisseur, la fille veut aussi aller en prison avec ce dernier. Elle ne veut plus aller à l’école si on ne libère pas son ‘’gars’’, car elle pense que ce sont les parents qui sont à la base de sa séparation avec lui ». Selon le magistrat Simporé, l’enlèvement des jeunes filles mineures ou rapt est une infraction punie par la loi. Il est défini par l’article 398 de l’ancien Code pénal qui stipule : « Est puni par la loi d’un emprisonnement de 5 ans à 10 ans quiconque par violences, menaces ou fraudes enlève ou fait enlever une mineure ou l’entraine, la détourne ou la déplace, la fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où elle était mise ».

Mais la peine s’aggrave lorsque la fille est âgée de moins de 13 ans. Par contre, fait remarquer le procureur, l’enlèvement ne peut pas donner lieu à une poursuite s’il n’est pas exercé sur la personne d’une mineure. Au regard de l’ampleur du phénomène dans certaines localités du Kénédougou, l’homme de droit estime que l’accent doit être mis sur la sensibilisation. Un avis partagé par Sié Pascal Poda, directeur provincial de la Femme, de la Solidarité nationale et de la Famille. Par ailleurs, celui-ci a relevé au passage que le gouvernement a déjà pris le problème à bras-le-corps sur l’ensemble du territoire national à travers un projet dénommé « Sukaabe Rewlè » qui traine cependant à voir le jour.

Apollinaire KAM
kam.apollinaire.703@gmail.com

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