Le directeur régional de la santé du Sahel, Dr Hamed Sidwaya Ouédraogo, soutient que la gratuité est un sujet de préoccupation au regard de son caractère social.

Instituée par décret en avril 2016, la gratuité de soins au profit des femmes et des enfants de moins de cinq ans vise à réduire la mortalité maternelle et infantile au Burkina Faso. Dans la région du Sahel, la mesure gouvernementale est saluée par les bénéficiaires. Cependant, les ruptures récurrentes de certaines molécules, ainsi que l’augmentation de la charge du travail due à l’insuffisance du personnel et du plateau technique ne permettent pas la prise en charge optimale des patients. Aperçu sur une mesure diversement appréciée !

Mariama Hama a été référée au Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Sebba, après une nuit passée au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) urbain pour une menace d’accouchement prématuré. Hospitalisée à la maternité depuis quatre jours, elle dit bénéficier de la gratuité des soins, même si par moments, elle est obligée d’acheter certains produits hors du CMA.

Quant à Aminatou Oumarou du village de Datambi à 70 km de Sebba, elle était à son 13e jour d’hospitalisation après avoir accouché de jumeaux, une fille et un garçon. « La tension artérielle était trop élevée avant l’accouchement. A l’issue de l’accouchement, nous avons remarqué des œdèmes aux pieds et une anémie associée », indique la responsable de la maternité du CMA de Sebba, Mme Adama Yogo.

Et de noter qu’elle a dû bénéficier d’une transfusion sanguine. En outre, sa fille souffre d’une infection survenue sept jours après sa naissance. Aminatou Oumarou et son enfant sont prises en charge gratuitement. Cependant, dame Aminatou révèle que sa famille s’est vue obligée d’acheter à maintes reprises certains produits dans une officine privée.

Malgré tout, Aminatou Oumarou et Mariama Hama saluent l’initiative gouvernementale «qui soulage énormément les pauvres populations».
En effet, selon les statistiques du bureau du Centre d’information sanitaire et de la surveillance épidémiologique (CISSE) de la direction régionale de la santé du Sahel, d’avril 2016 au 30 septembre 2018, plus d’un million cinq cent mille enfants, âgés de moins de cinq ans, ont été pris en charge.

Quant aux femmes enceintes, plus de sept cent cinquante mille soins pendant la grossesse et environ cent soixante-dix mille accouchements et interventions obstétricales ont été réalisés. Sur la même période, plus de quatre milliards francs CFA ont été dépensés dans le cadre de la gratuité et l’Etat a remboursé près de trois milliards cinq cent millions francs CFA. Ces données concernent les quatre districts sanitaires du Sahel et le Centre hospitalier régional (CHR) de Dori.

« On ne peut plus parler de gratuité à 100% »

Certes, la gratuité des soins est louable, mais sa mise en œuvre est entravée par des obstacles. «Avec la rupture prolongée des médicaments, on ne peut plus parler de gratuité à 100%», déplore un agent de santé qui a requis l’anonymat. «Si un parent doit aller chercher plus de la moitié des produits nécessaires pour les soins de son enfant dehors, nous ne sommes plus dans la gratuité», a-t-il ajouté.

La rupture concerne Ies antibiotiques, les anti-palustres et même les seringues, les gants et les transfuseurs. A la suite des échanges avec des agents de santé, il ressort que ce sont les mêmes molécules qui manquent dans les différentes formations sanitaires visitées. Généralement, le fer-acide-folique comprimé pour prévenir l’anémie chez la femme enceinte et le phloroglucinole comprimé pour soulager ses maux de ventre sont en rupture, d’après le responsable de la maternité du CSPS de Seytenga, Luc W. Zoungrana.

Des femmes enceintes venues faire leur CPN au CSPS urbain
de Gorom-Gorom.

A cela s’ajoutent le métronidazole injectable, le muconazole ovule, le métronidazole ovule, le ceftriaxone injectable. Les sirops pour enfants sont très souvent en rupture également. «Ce n’est pas simple. Il y a des moments où au niveau du dépôt, il n’y a même pas de paracétamol», fait remarquer la responsable de la maternité du CSPS urbain de Gorom-Gorom, Annick Rolande Sawadogo.

A en croire le chef d’agence commerciale de la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques et des consommables médicaux (CAMEG) de Dori, Dr Miwonovi Amoussou, plusieurs raisons expliquent les ruptures. En partie, a-t-il poursuivi, c’est la créance des différentes structures sanitaires auprès de la CAMEG qui est vraiment très élevée. «La CAMEG a des engagements vis-à-vis de ses fournisseurs et si nous n’arrivons pas à les payer, il va sans dire que nous ne pourrons plus nous approvisionner», prévient Dr Amoussou.

Dans les faits, les formations sanitaires prennent les produits à crédit durant une période donnée et c’est après que les remboursements sont faits. «Nous souhaiterions que l’Etat prenne des dispositions pour que les règlements se fassent dans les délais. Sinon fonctionner durant trois à quatre mois à crédit, ce n’est pas du tout facile , se lamente M. Amoussou.

Abus

Pour certains acteurs, la rupture de molécules dans le cadre de la mesure de gratuité des soins pourrait s’expliquer en partie par une double incompréhension de la mesure. Selon le médecin responsable du CMA de Sebba, Dr Eric Dabiré, il existe un problème d’incompréhension, d’une part, par les agents de santé et, d’autre part, par les bénéficiaires. «Le mécanisme de gratuité voudrait que les agents de santé rationnalisent les prescriptions, de sorte à éviter certaines ruptures», a estimé notre interlocuteur.

Cela est corroboré par un accompagnateur de malade : «Chaque jour que Dieu fait, on prescrit beaucoup de médicaments mais tous les produits ne sont pas administrés à l’enfant. Chaque agent de santé qui est de service prescrit son
ordonnance».
Par ailleurs, estiment les agents de santé, les bénéficiaires abusent de la mesure. En effet, la responsable de la maternité du CSPS urbain de Sebba, Odette Nombré, s’intrigue du fait que certaines femmes enceintes, après la Consultation prénatale (CPN) les attestant saines, réclament d’autres consultations pour prendre des produits.

«Une femme peut se faire consulter 3 à 4 fois par mois», raconte la sage-femme. Abondant dans le même sens, le président du Comité de gestion (COGES) du CSPS de Seytenga, Hama Cissé, soutient que dans son milieu, la plupart des femmes à qui on prescrit des médicaments ne les utilisent pas. «Elles prétendent que c’est gratuit donc il faut venir prendre et aller stocker à la maison», nous renseigne-t-il.

Des agents au four et au moulin

Selon les informations recueillies auprès des agents de santé, il y a un réel engouement de la population pour la mesure de gratuité en ce sens que la fréquentation des formations sanitaires a connu une hausse considérable. Du coup, ils confirment qu’avec la gratuité, la charge du travail a augmenté tandis que le personnel est resté le même ou a diminué du fait des affectations et des départs pour formation dans les écoles professionnelles. Le chef de service de la maternité du CHR de Dori, le Dr gynécologue obstétricien Salé Mady Keïta, révèle que son service manque d’attachés en chirurgie et en anesthésie.

Pour pallier la situation, «on fait recours à d’autres services du CHR pour nous appuyer». Pour sa part, l’Infirmier chef de poste (ICP) du CSPS de Seytenga, Douramani Kergueye, soutient que seulement trois agents travaillent à la maternité. «On est débordé car assurant près de 400 CPN, plus de 80 accouchements par mois, sans oublier les consultations externes, les planifications familiales et les autres activités qui se greffent telles que les campagnes», relate-t-il.

157 femmes évacuées à Dori

Si les agents de santé ont la volonté, ils sont néanmoins confrontés à un autre problème majeur. Ils pointent du doigt l’insuffisance sinon le manque d’équipements médicotechniques dans certaines formations sanitaires. Aux dires de Dr Eric Dabiré, l’une des plus grandes difficultés au CMA de Sebba, c’est l’absence d’imagerie médicale (radio et échographie).

Avec une voix empreinte de tristesse, il informe que de janvier à novembre 2018, ce sont 157 femmes enceintes et allaitantes et 80 enfants de moins de cinq ans qui ont été évacués au CHR de Dori à 100 km de Sebba. Il a en outre expliqué que par manque de sang, certains bénéficiaires de la gratuité sont également évacués. Pour Dr Keïta, il faut au maximum 30 mn pour commencer une intervention urgente une fois que le diagnostic a été posé.

«Malheureusement, nous n’avons pas de fil de suture au niveau de notre dépôt et de casaque (habit de chirurgien pour opérer) depuis plusieurs mois», fait savoir le gynécologue obstétricien. Les patients sont donc obligés d’acheter certains produits eux-mêmes. Pour ce faire, a insisté Dr Keïta, une femme peut débourser jusqu’à 40 000 F CFA pour être prise en charge, malgré la gratuité.

C’est pourquoi, le secrétaire général adjoint du Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA) de la province de Séno, Hyacinthe Sawadogo, préconise l’ancien système, à savoir les Soins obstétricaux et néonatals d’urgence (SONU) qui demande une contribution de 11 000 FCFA pour les césariennes.

«La charrue avant les bœufs»

Le secrétaire général du
SYNTSHA de la province de l’Oudalan, Amadou Maïga : «Pour faire face au manque de personnel, on était obligé de faire recours à un retraité».

A la lumière de toutes ces difficultés, le répondant du SYNTSHA de la province de l’Oudalan, Amadou Maïga, témoigne qu’en réalité, l’esprit de la gratuité est une doléance du Syndicat depuis très longtemps. Mais, il regrette la façon dont elle est mise en application. «C’est comme si on mettait la charrue avant les bœufs», soupire-t-il. «Les gens ont décrié la manière dont la gratuité a été élaborée. Ils n’ont pas été totalement associés.

Au niveau central, c’est ce qu’on nous dit et nous le constatons sur le terrain», rapporte le syndicaliste. En se basant sur la double équivalence en matière de santé, Dr Eric Dabiré souligne que tous les travailleurs de la santé auraient dû être associés à la mesure en vue d’éviter les problèmes qui entravent la bonne exécution de la gratuité. «Si vous réduisez la barrière financière des malades, le nombre de consultants augmente. Par conséquent, le nombre de travailleurs doit augmenter. A défaut, c’est la charge de travail qui augmente et il va de soi que la rémunération aille avec», fait valoir le médecin responsable du CMA de Sebba.

Dans le but de prendre en charge efficacement tous les patients, surtout ceux concernés par la gratuité, les acteurs de la santé ont formulé quatre recommandations majeures à l’endroit du gouvernement. Pour eux, il est question de renforcer le personnel, le motiver, relever le niveau du plateau technique et approvisionner à temps les dépôts en produits pharmaceutiques. Mieux, avec les différents contrôles dont ils n’ont pas de feed-back, ils préconisent une redevabilité pour une application plus vertueuse de la mesure.

Au problème d’insuffisance de personnel, le directeur régional de la Santé du Sahel, Dr Hamed Sidwaya Ouédraogo, affirme que ses services travaillent à accroître le nombre d’agents et il est envisagé la construction de nouvelles formations sanitaires pour réduire la charge de travail. Pour les aspects monétaires, il a laissé entendre que lorsque les prestations augmentent, normalement, les ristournes des agents devraient aussi croître et constituer un facteur de motivation.

En ce qui concerne la disponibilité des produits pharmaceutiques, Dr Ouédraogo a indiqué que la conjugaison de plusieurs problèmes ont conduit aux ruptures fréquentes de molécules, notamment leur gestion au niveau des dépôts de médicaments essentiels génériques qui ne sont pas dans les normes et le rapportage des données de la gratuité qui n’est pas tout le temps bien fait, pourtant le payement des factures est fonction de ces statistiques.

Hormis cela, poursuit Dr Ouédraogo, la CAMEG connaît par moment des ruptures de certains produits à son niveau. «Pour la région du Sahel particulièrement, nous envisageons en 2019, apporter des produits via des grossistes non CAMEG pour pallier les ruptures. Nous comptons sur le Programme d’urgence pour le Sahel à cet effet», a informé le directeur régional de la santé du Sahel. Pour ce qui est du relèvement du plateau technique, Dr Hamed Sidwaya Ouédraogo a révélé qu’en 2017, plus de huit cents millions de F CFA ont été investis dans les formations sanitaires du Sahel.

Cependant, il déplore l’inexistence d’une banque de sang dans la région. Toute chose qui, selon lui, devrait trouver solution en 2019 avec la construction d’un dépôt préleveur et répartiteur de sang à Dori. Evoquant la redevabilité, il a jugé la requête légitime. «Les agents ont raison parce que lorsqu’on est inspecté, le souhait est d’avoir un retour pour savoir si on a agi dans le bon sens ou pas», a-t-il convenu. C’est pourquoi, il a promis accentuer la communication sur la gratuité des soins en 2019.

Souaibou NOMBRE
Snombre29@yahoo.fr


Des accouchements à domicile, malgré la gratuité

Certaines femmes dans les zones rurales ne fréquentent pas les formations sanitaires pour le suivi des grossesses, à tel point que les accouchements à domicile sont monnaie courante, malgré la mesure de gratuité. En revanche, d’autres suivent normalement les CPN, mais accouchent à la maison.

Ce phénomène s’explique, selon une sage-femme, par l’analphabétisme. De plus, certains parents estiment que la procédure pour que leur enfant bénéficie de la gratuité est trop longue. A la réception de l’ordonnance, ils décident eux-mêmes d’aller acheter les produits hors du CHR à leurs frais. Une situation qui ne protège pas les agents de santé parce qu’en cas de contrôle.

S.N

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