Au Burkina Faso, près de 20% de la population consomme le tabac. Nombre de citoyens en sont accro. Entre la volonté de cesser de fumer et l’arrêt total, le combat s’avère herculéen. …
« Entre la cigarette et moi, c’est une histoire d’amour. Elle brûle pour moi. Je meurs pour elle ». L’ironie déplacée de Tahirou (prénom d’emprunt) résume bien sa relation de 24 ans avec le tabac. A 42 ans, le contrôleur de sécurité d’une société minière de la place, filiforme, a du mal à se passer de la « tige ». Il a commencé à fumer avec des mégots de cigarettes ramassés par terre et « tirés » entre camarades de classe au collège, pour juste frimer, paraître plus grand et séduire les filles. Il y a pris goût au fil du temps, au point de consommer maintenant deux à trois paquets de cigarettes par jour. « Je ne fais rien sans la cigarette », affirme Tahirou. Son épouse témoigne de ses états de nervosité, d’anxiété et d’insomnie et de ses troubles d’érection. La quiétude familiale mise à mal, il décide de mettre fin à 18 années de « vie commune ». Tahirou boit beaucoup d’eau, croque du gingembre et mâche des bâtons de replisse… Au bout de deux mois, il s’est dit vainqueur du tabac. Mais, ce fut une victoire de courte durée. « Un matin, je suis allé à la boutique pour m’acheter des œufs. Je me suis retrouvé avec une cigarette allumée en main. J’ai su que c’est foutu pour moi», relate-t-il. Le fumeur actif semble à bout de force. Il proclame son envie de cesser la cigarette et appelle au secours.

Tahirou: « Un matin, je suis allé à la boutique pour m’acheter des œufs. Je me suis retrouvé avec une cigarette allumée en main. J’ai su que c’est foutu pour moi»

Landry, Isma, Edgar Ouédraogo, Laurent Kaboré… ont pourtant réussi l’exploit d’arrêter la « clope ». Landry, conducteur de profession, a fumé pendant 20 ans, de 1994 à 2014. Il a osé franchir le pas en août 2014, à cause de ses ennuis liés au tabac : fatigue générale, maux de dos, de cœur, de gorge et de dents, et des insomnies. « C’est tout cela qui m’a poussé à prendre une décision ferme après trois tentatives », explique Landry. Il se livre à un autre combat contre les maux de tête récurrent, les nausées et, les malaises. Une année après l’arrêt, l’envie se manifestait toujours. « Je n’ai pas suivi de traitement, seulement que je buvais beaucoup d’eau », confie-il. Pour lui, cesser de fumer est un défi qui doit être préparé. Puisque, selon lui, la dépendance tabagique est aussi psychologique. A cet effet, l’arrêt du tabac doit aussi l’être psychologiquement. Arouna a gagné ce combat, non sans l’aide d’un tradi-praticien, après 17 ans dans la cigarette. A maintes reprises, il a échoué dans ses tentatives d’arrêt. Sur conseils de proches, Arouna confie s’être rendu dans la ville de Zorgho, à une centaine de kilomètres à l’Est de Ouagadougou, chez un tradi-praticien. Là-bas, le conducteur de profession reçoit de plusieurs tisanes composées de racines, d’écorces et, de feuilles d’arbres. « Les écorces et feuilles devaient être infusées dans de l’eau tiède. J’utilisais les racines comme du cure-dent », explique Arouna. Deux mois de traitement ont suffit à lui ôter toute envie de fumer. Aujourd’hui, il s’en réjouit. Depuis janvier 2018, Edgar Ouédraogo, cadre au ministère de la Sécurité, n’a plus fumé une seule cigarette. Après 33 ans de « marche commune », il s’est séparé du tabac, non sans une assistance médicale. En début d’année, il s’est référé à l’unité de sevrage tabagique de Ouagadougou, sans trop de conviction, tant les remèdes des « spécialistes traditionnels et modernes » se sont avérés inefficaces et contre-productifs.

« J’étais devenu esclave de la cigarette»

A l’issue de la consultation motivationnelle, Edgar Ouédraogo est déclaré « dépendant à la nicotine (…), anxieux et déprimé » et soumis à plusieurs traitements. « On lui a prescrit des substituts nicotiniques en fonction de la quantité de cigarettes qu’il consommait », explique le pneumologue-tabacologue, Pr Georges Ouédraogo, par ailleurs coordonnateur de l’unité de sevrage tabagique du CHU Yalgado. En clair, le patient a reçu des patchs, des gommes à mâcher, des anxiolytiques et des antidépresseurs. Aussi appelé « timbre de nicotine », le patch est collé sur une partie de la peau pour une durée de 16h à 24 heures, précise le Pr Ouédraogo. Ce substitut délivre au corps de la nicotine qui réduit la sensation du manque de cigarette. Après deux mois de traitement, Edgar Ouédraogo a totalement arrêté la cigarette. « On s’attend à ce qu’on s’éloigne dans le temps pour mieux apprécier, puisqu’il faut 12 mois d’arrêt total pour dire qu’une personne est sevrée», soutient Pr Ouédraogo. Quant à Laurent Kaboré, la cinquantaine bien sonnée, il a suivi un traitement similaire. Le garagiste a passé 15 ans dans le « fumoir », atteignant souvent la cinquantaine de bâtons de cigarettes par jour. « J’étais devenu esclave. Au réveil, il fallait prendre au moins trois cigarettes avant de se brosser. Après la douche, je buvais mon nescafé et j’allumais encore une cigarette », développe-t-il.

L’unité de sevrage, « une béquille »

Les substituts délivrent au corps de la nicotine qui réduit la sensation du manque de cigarette.

Pour lui, arrêter de fumer est d’abord une question de volonté et une décision personnelle. Cet engagement, M. Kaboré l’a pris le 8 février 2018 dernier, après avoir « tiré » le dernier bâton de cigarette. Depuis lors, plus rien ! Au début, il reconnait avoir eu souvent l’envie de fumer. Car, il ressentait des malaises dus au manque de nicotine. « Il faut s’y préparer psychologiquement», fait observer M. Kaboré. Dr Ghislain Bougma est membre de l’équipe de soins de l’unité de sevrage tabagique. Il partage l’avis de son patient.

« L’important, c’est qu’il n’y ait pas de fumeur qui ait augmenté sa consommation »

« On peut cesser de fumer, si on a la volonté. Nous, nous ne sommes que la béquille qui soutient », affirme-t-il. A l’en croire, la motivation est un des facteurs importants pour réussir le sevrage. Les chances de réussite sont meilleures, croit-il savoir, si l’on veut cesser de fumer pour soi-même et non pour faire plaisir aux autres. Dans tous les cas, les méthodes de l’unité de sevrage tabagique de Ouagadougou du CHU Yalgado, premier centre de désintoxication tabagique dans la sous-région ouest-africaine, produisent des résultats plutôt « satisfaisants ». 18 % des 322 patients reçus de mai 2017 à mai 2018 (première année d’activité du centre) ont définitivement arrêté de fumer. Près de 41% des fumeurs suivis ont rechuté. Parmi eux, 13% ont réduit de plus de la moitié leur consommation. « L’important, c’est qu’il n’y ait pas de fumeur qui ait augmenté sa consommation », positive le Pr Georges Ouédraogo. Les performances de son équipe créent de l’engouement autour de l’unité de sevrage tabagique. En cinq mois (juin-octobre 2018), plus de 260 fumeurs actifs se sont présentés pour y être sevrés. Ce qui fait un total de 580 patients pris en charge en 16 mois de fonctionnement. Les traitements sont personnalisés. Chaque « malade » est pris en charge en fonction de son degré de dépendance tabagique. « D’emblée, on ne délivre pas une ordonnance à un patient », affirme le coordonnateur du centre, Pr Georges Ouédraogo. De simples conseils dits « motivationnels » suffisent à certains fumeurs pour adopter de nouveaux comportements, à même de les aider à surmonter le désir de fumer. Les fumeurs qui ont une forte dépendance au tabac, quant à eux, sont soumis à un traitement plus ou moins rigoureux, allant au moins de trois semaines à trois mois. Selon le Pr Ouédraogo, le tabagisme est un problème de santé publique. Les résultats d’une étude du ministère de la Santé, en date de 2013 (enquête STEP), corroborent les inquiétudes du Pr Georges Ouédraogo. Il est ressorti que près de 20% des Burkinabé, âgés de 25 à 64 ans, consomment le tabac, dont un « grand nombre d’addicts ». Près de 33% des fumeurs ont moins de 35 ans, selon la même étude et seulement 4% d’entre eux désirent arrêter la cigarette et consultent un médecin. Cependant, de nombreux fumeurs, désireux de cesser la cigarette, ont du mal à s’approvisionner régulièrement en substituts nicotiniques et succombent facilement à l’envie de refumer.

L’art de la rechute

Le coordonnateur de l’unité de sevrage, Pr Georges Ouédraogo : « D’emblée, on ne délivre pas une ordonnance à un patient ».

Benoît (prénom d’emprunt), 48 ans, a « célébré » son 30e anniversaire avec la « clope » en octobre 2018. Le maître-nageur est aussi maître de la rechute. Ce que redoute le plus Landry et les autres qui ont réussi à arrêter. Benoît a débuté la cigarette en 1988, puis arrêté en 2002 pour reprendre 3 ans plus tard (2005). A partir de 2010, il cesse à nouveau de fumer. « J’ai perdu mon emploi en 2015. C’est ce qui a tout déclenché. J’avais une femme, mes enfants et des frères à ma charge. Je ne supportais pas de voir mes frères prendre le décor, parce qu’il n’y a personne pour les aider. Je me sentais très mal, ne dormais pas et ne mangeais pas », explique le maître-nageur. Dès lors, il a replongé. Que de défaites dans son combat contre la nicotine. Aristide résiste aussi mal à l’envie et rechute à chaque tentative d’arrêter de fumer. Depuis juin 2017, il a pris la résolution de se soumettre à un traitement traditionnel afin de tout arrêter, mais « progressivement ». « La cigarette m’a détérioré, mais on n’arrête pas de fumer d’un coup », assure-t-il. De la pharmacopée traditionnelle aux substituts nicotiniques modernes (patchs, gommes, pastilles…), Aristide, enseignant de son Etat, a utilisé beaucoup de produits qui n’ont eu que des effets éphémères. Aujourd’hui, il dit avoir réduit sa consommation, passant de la trentaine de cigarettes par jour à environ dix bâtons. Cette fois-ci, c’est pour de bon, clame-t-il. Et il y croît dur comme fer. « J’ai besoin d’aide. Je suis prêt à tout pour un arrêt total et sans condition, même s’il faut m’interner dans un centre de désintoxication », s’engage Aristide. Il s’est récemment confié aux agents du centre de sevrage et, dit espérer y trouver le « salut ».

Djakaridia SIRIBIE
dsiribie15@gmail.com

 

Encadrés: 

  1. « Le Burkina ne devrait pas être un eldorado du tabac », Salif Nikiéma, coordonnateur de ACONTA

 Dans les lignes qui suivent, le coordonnateur de l’Association Afrique contre le tabac (ACONTA), Salif Nikiéma, se prononce sur la lutte contre le tabac au Burkina.

Salif Nikiéma, coordonnateur de ACONTA

« En matière de lutte anti-tabac, nous avons engrangé de nombreuses victoires. Grâce aux campagnes de sensibilisation, beaucoup de Burkinabé savent que fumer est source de maladie. C’est déjà un acquis pour nous. Nous pouvons aussi parler de la taxe liée au tabac, qui a été une lutte acharnée pour que les députés puissent voter le Code général des impôts en décembre 2017. Ce texte avait prévu une augmentation des taxes liées au tabac. Mais, l’industrie du tabac s’est ingérée au Parlement et a voulu faire supprimer certaines dispositions. Mais avec la vigilance de la société civile et de certains députés, la vérité a triomphé, avec un taux de 45% des taxes liées au tabac. Cela a été une victoire pour nous et a permis d’avoir un changement sur le prix au niveau des revendeurs. La taxe est un aspect important pour la lutte anti-tabac. Il faut que l’Etat joue son rôle dans la protection et promotion de la santé des citoyens. Il y a un manque de volonté politique, même si c’est le politique qui a pris tous ces textes, il faut que l’Etat soit souverain. S’il demande aux compagnies de tabac se conformer aux dispositions, si elles ne le font pas, l’Etat doit agir. On ne peut pas laisser une industrie causer la mort de 4800 personnes par an et dicter sa loi. Le Burkina n’est pas et ne devrait pas être un eldorado pour ces compagnies meurtrières. Récemment, nous avons commencé à mener une autre lutte, celle dans les lieux publics. Nous sommes en partenariat avec la Police municipale et le ministère de la Santé. Nous sommes passés au contrôle et à la répression. Depuis mai 2018 à nos jours, nous faisons des patrouilles dans les lieux publics pour sensibiliser et verbaliser ceux qui ne respectent pas cette mesure. L’amende va de 6 000 à 15 000 FCFA ».

Propos recueillis par D. S.

 

2. La double addiction des ados

Les adolescents représentent environ 4% des patients reçus au centre de sevrage tabagique. 9 sur 10 d’entre eux ont une double addiction à la cigarette et au cannabis, informe Pr Georges Ouédraogo. Ce qui rend difficile leur prise en charge.

D. S.

 

3. L’effet bénéfique des groupes de parole

Dans sa stratégie de prise en charge des dépendants tabagiques, l’équipe du Pr Ouédraogo organise des séances d’échanges avec les patients. Encore appelées groupes de parole, elles regroupent, une fois par semestre, fumeurs, anciens fumeurs, accompagnants et parents de fumeurs et médecins traitants. La diversité d’expériences permet de répondre aux questions des uns et des autres et une meilleure observance du traitement des substituts nicotiniques.

D. S.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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