Le directeur exécutif du Centre pour la gouvernance démocratique (CGD), Dr Thomas Ouédraogo, a, dans les lignes qui suivent, décrypté la composition du nouveau gouvernement, dirigé par Christophe Marie Joseph Dabiré.

Sidwaya (S. 🙂 : Le gouvernement vient d’être formé. Ne pourrait-on pas dire que la montagne a accouché d’une souris, d’autant plus que certains avaient parié sur un grand chamboulement ?

Thomas Ouédraogo (T.O.) : La première chose qu’on peut dire c’est d’être soulagé de voir la formation du gouvernement. On a mis du temps pour que le Premier ministre soit nommé. Au regard ce qui était publié sur les réseaux sociaux, l’on s’attendait à des changements radicaux. Mais ce que nous avons comme gouvernement n’a pas pu être conforme à l’imaginaire de certains citoyens qui pensaient à un réarmement au niveau de l’Etat pour faire face aux grandes priorités du moment. Par contre, on peut noter de grands départs au niveau de la Défense, de la Sécurité et du grand ministre d’Etat, Simon Compaoré. Ce ne sont pas des départs anodins. Il y a aussi les départs de Jacob Ouédraogo et de Smaïla Ouédraogo qui étaient importants dans le parti au pouvoir, le MPP.

S. : A quoi répondent les départs de Simon Compaoré et de Clément P. Sawadogo, les caciques du MPP?

T. O. : Dans un régime démocratique, lorsque vous gagnez des élections, vous avez la légalité pour gouverner et défendre votre mandat. C’est au niveau du parti qu’on s’attend à la formation du gouvernement. Ce remaniement a la particularité de sortir des éléments qui comptent dans le parti pour admettre des personnalités qui étaient jusque-là inconnues. Quand on regarde les cinq grands départs, ce sont des hommes qui étaient connus dans les organes de direction du parti. En faisant le parallèle avec les nouvelles entrées, on voit qu’elles ne sont pas très bien connues. Cela suggère les grosses discussions et les compromis qu’il y a eus au sein du parti afin de permettre au président d’avoir plus de diversité dans son équipe. Ce remaniement est le fruit de discussions au sein de l’état-major du parti au pouvoir. Nous sommes à l’orée de 2020, et c’est certainement pour se préparer afin de supporter leur champion que cela a été fait. D’autant plus que le président a déjà annoncé sa candidature.

S. : Le président du Faso a-t-il pris en compte les récriminations au regard de nouvelles arrivées à la Sécurité et à la Défense ?

T. O. : Ça y ressemble. Mais les mêmes récriminations ne disent pas exactement le profil de la personne qu’il faut à la tête de ces différentes entités. On reconnait le maçon au pied du mur. Au stade où nous sommes, c’est de souhaiter bonne chance à ceux qui sont à la tâche parce que ce sont des postes à risques. Lorsque les difficultés surviennent, ils sont comptables et du coup ils sont fragilisés. Si ces personnalités ont accepté arborer ces tuniques, c’est parce qu’elles ont mesuré la dimension de leurs responsabilités. C’est un grand défi à relever et les personnes choisies peuvent être interpellées à tout moment. Ce changement répond à un réarmement moral et tactique. Je ne sais pas si ces civils ont tous ces atouts.

S. : Beaucoup avaient souhaité que le ministère de la Défense soit confié à un militaire, mais c’est le Haut représentant du chef de l’Etat, Shériff Sy, qui prend les rênes du département. Quelle analyse faites-vous de ce choix ?

T. O. : Nous sommes dans une république où l’opinion publique est gouvernée par des appréhensions et des tests, alors que son nom était cité depuis très longtemps pour occuper cette fonction. On a connu son rôle sous la Transition en tant que résistant. Il éprouve à tout jamais ses capacités dans une zone assez périlleuse. On lui souhaite de bien tenir.

S. : Revenons à la nomination du Premier ministre qui est membre du CDP. Il a même été cité récemment comme faisant partie du Haut conseil dudit parti. Qu’est-ce que cela peut sous-entendre ?

T. O. : Globalement, l’on a vu une volonté d’ouverture aux autres acteurs de la scène politique lorsque M. Dabiré a été porté à la tête du gouvernement. Mais, on s’est rendu compte que sa présence n’a pas signifié l’implication d’autres acteurs. Ceux qui s’attendaient à un gouvernement d’ouverture peuvent encore attendre parce que c’est une équipe qui est resserrée dans ses dimensions passées. C’est un gouvernement de retrouvailles dans une certaine mesure. Par contre ceux qui s’imaginaient que la nomination allait apporter quelque chose avaient vu la possibilité qu’elle soit une sorte de rampe pour parler aux autres acteurs, notamment ceux de l’opposition. Mais quand on regarde la composition du gouvernement, on se rend compte que c’est un acte très symbolique qui devrait encore parler.

S. : On assiste également au départ du gouvernement de la ministre des Finances, de l’Economie et des Finances et du Développement, Rosine Coulibaly, qui était appréciée. Ce départ ne va-t-il pas mettre un frein à la mise en œuvre de ses réformes ?

T. O. : Tout dépend. Elle avait reçu une lettre de mission et elle n’agissait pas en son nom propre. Il appartient au gouvernement de tenir ses engagements et ouvrir la possibilité de réorganiser ses relations avec les syndicats et les acteurs de la gouvernance de manière globale. Elle a laissé des acquis et l’administration est une continuité. Son départ laisse tout de même le sentiment que ce qu’elle avait produit, n’a pas été récompensé à la hauteur de ce qu’elle-même s’était fixé.

S. : Il y a le secteur de l’éducation qui traverse une crise. Avec cette nouvelle équipe ne va-t-on pas assister à une sorte d’enlisement dans la crise ?

T. O. : La fonction principale de la démocratie est la discussion et tout le monde est sensibilisé à cette nécessité. Au contraire, cette équipe est une sorte de réarmement qui permettra aux différents acteurs d’avoir la possibilité de se parler et de s’entendre sur l’essentiel. Les revendications des syndicats sont connues et le gouvernement a ses prétentions qui sont également connues. Il s’agira de les réorganiser sous le leadership du Premier ministre, qui soit dit en passant, peut incarner, du fait de l’âge, la sagesse. Il a 71 ans et c’est l’âge auquel on est probablement indiqué pour organiser des négociations afin de parvenir à des compromis nécessaires.

S. : Le ministre de l’Administration territoriale est passé à ministre d’Etat. Qu’est-ce cela sous-entend?

T. O. : il y a le volet cohésion sociale qui s’est aussi ajouté à son département. Cela participe à l’élargissement de ses compétences et partant de ses responsabilités. Dans un Etat de droit, toute responsabilité a un piège et vous répondrez forcément de vos résultats. Il appartient à tous les membres du gouvernement de prendre leurs responsabilités et de produire les résultats qui sont attendus. Nous sommes à un tournant essentiel où les Burkinabè ont besoin d’être rassurés et d’avoir la garantie qu’ils vivront dans la sécurité et dans la paix. Et ce remaniement devrait contribuer à cela.

S. : A quoi répond la création d’un ministère exclusivement consacré aux droits humains et à la promotion civique ?

T. O. : Créer un ministère consiste à répondre à une problématique. Les questions communautaires, de violation des droits humains se posent avec acuité. Fallait-il réserver un ministère à cela ? C’est l’option que le gouvernement a prise. A tout le moins, le nombre de ministères est une question qui peut se poser avec le besoin de réduction du train de vie de l’Etat. Faut-il continuer à éclater les ministères ou recentrer l’essentiel sur des départements clés pour apporter des réponses plus durables ? Pour nous qui travaillons sur les questions de gouvernance, les changements de postes, de dénomination et de tutelle créent une sorte d’instabilité qui ne nous permet pas de suivre l’action publique.

Propos recueillis par Karim BADOLO

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