Les populations du Soum, dans la région du Sahel, côtoient des « individus armés non identifiés » qui mènent des attaques meurtrières au quotidien. La menace terroriste est permanente. Malgré tout, les habitants, la peur au ventre, vaquent tant bien que mal à leurs occupations.

L’émir de Djibo : «Même s’il reste une seule personne, je serai là pour lui tenir compagnie».

La ville de Djibo s’est réveillée, ce vendredi 1er février 2019, après une « folle » et « longue » nuit, rythmée par une forte détonation qui a détruit le bâtiment administratif d’une école primaire, la veille. Produite peu avant le début du couvre-feu (20h), l’explosion a créé la panique, amenant les habitants à se terrer chez eux. La cité frontalière au Mali voisin enregistrait une énième attaque des groupes djihadistes. Le Burkina Faso, notamment la province du Soum, est régulièrement victime d’actes terroristes depuis plus de trois ans, dont la première d’envergure a été celle du détachement militaire de Nassoumbou, en décembre 2016, qui avait fait 12 morts. Braquages, assassinats ciblés, explosions d’engins improvisés, enlèvements… y sont monnaies courantes. Malgré la menace devenue quasi quotidienne, la province du Soum s’est résolue à vivre. Ce matin du 1er février, les rues, le marché, les kiosques, les administrations, les écoles… sont animées. On dirait, à vue d’œil, que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

C’est lorsqu’on engage la conversation avec les citoyens, que l’on décèle une certaine hantise dans les esprits. Certaines expressions sont d’office éludées dans le langage. Il en est ainsi des termes « djihadistes » ou « terroristes ». Pour les désigner, il faut dire « Ils » et on comprend allègrement de qui on parle. « Ils ont réussi à semer la méfiance, à instaurer la terreur et la peur. La psychose règne, les gens se cherchent… Djibo a changé. Ce n’est plus comme avant, mais on s’adapte», affirme un habitant, que nous l’appellerons Moussa. Il est natif de «Hongkong», autre appellation du secteur n°1 de la ville de Djibo.

«La solution n’est pas de fuir»

Apeuré, chacun vaque à ses occupations. Adama enseigne dans l’une des rares écoles encore ouvertes dans la localité. Depuis 7h30, il s’évertue à expliquer aux élèves les règles de conjugaison des verbes du second groupe. Le cœur est à l’ouvrage, mais l’esprit est plus attiré par les mouvements à l’extérieur de la salle de classe. Devoir patriotique d’accord, mais mesure de sécurité d’abord.

La vigilance est de mise. « Nous ouvrons les fenêtres et les portes pour être à l’affût. Nous ne savons pas à quel moment et d’où ils peuvent surgir. Nous veillons les uns sur les autres comme du lait sur le feu.», explique l’enseignant. Les élèves sont autorisés à rejoindre leur domicile au moindre incident. Il n’y a pas de risques à prendre. S’armer mentalement et moralement, voici les secrets de la «résistance» de Adama. « Le moral est au talon, mais c’est un devoir pour nous », estime-t-il. Sans aucune arme, les civils tiennent bon dans cette zone régulièrement prise pour cible par la nébuleuse terroriste. M. Kaboré travaille dans une agence de téléphonie mobile. En poste dans le Soum depuis 8 ans, il dit « vivre difficilement » la situation sécuritaire qu’il a vue se dégrader au fil du temps. Sa principale source de motivation, ce sont les encouragements de ses supérieurs et sa conscience professionnelle. « C’est vrai que ce n’est pas du tout facile, mais j’ai été affecté…

Plus de 90% des écoles ont fermé leurs portes.

J’essaie de travailler comme je peux en étant prudent », argue-t-il. Se mettre à l’abri est devenu le premier réflexe. Ali s’est fait l’idée qu’il faut bien mourir de quelque chose. Agent d’un département ministériel, il est membre de l’équipe en charge de la gestion des déplacés des attaques terroristes. A l’en croire, les exactions ont entraîné un « afflux massif » des populations des huit autres communes de la province du Soum vers Djibo, Aribinda et Kelbo : 30 000, selon un décompte officiel en fin novembre 2018. A Djibo, l’administration publique « se débat » pour maintenir la présence de l’Etat. « La solution n’est pas de fuir. En fuyant, nous laissons le terrain à l’ennemi… Ils auront alors gagné », dit-on au haut-commissariat du Soum.

Le drapeau flotte…

Les populations du Sahel se sont résignées à vivre, peu importe le prix à payer. La maxime est on ne peut plus clair : « la vie doit continuer… ». Salam ne se contente pas de mots pieux. Le sexagénaire a «fièrement» accroché le drapeau du Burkina devant sa cour. Au risque de sa vie, il exprime, à qui veut l’entendre, son appartenance et son attachement au «pays des Hommes intègres ». «J’ai fixé ce drapeau après l’attaque de la gendarmerie (18 octobre 2018, ndlr). C’est un devoir pour nous de défendre ce pays», déclare-t-il. Certes, Salam reproche à l’Etat d’avoir « abandonné » la zone aux mains de « grands bandits ». « Peu importe ce qui t’oppose à ta famille, elle reste ton dernier rempart. Il faut la défendre contre l’ennemi », suggère-t-il. Face aux attaques terroristes répétées, les habitants ont « fini par développer une certaine résilience », commente un journaliste. Les leaders d’opinion locaux vivent aujourd’hui cachés ou sous haute surveillance. Acteurs de la société civile, hommes politiques, chefs religieux et coutumiers sont de «belles cibles». Toute personne influente qui peut mobiliser du monde et qui n’adhère pas à la cause des terroristes, est dans le collimateur, explique un acteur de la société civile. La règle d’or est de «vivre cacher ».

Dans le viseur des groupes armés, le chef de canton, l’Emir de Djibo, bénéficie d’une protection rapprochée de l’armée. Depuis deux ans maintenant, il a dû arrêter ses visites inopinées à ses « sujets » dans les villages environnants. L’émir est vivement sollicité. Il participe aux réunions au niveau local, accorde des audiences et conseille les autorités administratives, politiques et les citoyens. « Je sais qu’il y a la peur mais je demande aux gens de rester. Même s’il reste une seule personne, je serai là pour lui tenir compagnie. Nous avons l’espoir et nous prions pour que les choses entrent dans l’ordre », affirme l’émir, le regard dans le vide.

« On ne sait pas qui est qui »

Le « petit paradis où l’on dormait à la belle étoile en ville comme en brousse » s’est transformé, peu à peu, en zone hantée. Dans le Soum, les esprits ne sont pas tranquilles. « Quand tu vas dans les villages, ton cœur bat plus fort », ironise Aboubacar, enseignant, natif du Soum. Nous décidons de tenter l’expérience en allant dans un village. « La voie n’est plus pratiquée, vous risquez, soit de sauter sur une mine artisanale, soit de vous faire enlever. Je vous le déconseille vivement», suggère un officier de gendarmerie. Nous nous nous lançons tout de même. Direction Tongomayel, commune rurale située à une vingtaine de kilomètres, à l’Est de Djibo ! 30 minutes de route, et nous voilà sur place. Dans ce département, règne un silence de cimetière. Les habitants sont terrés chez eux. Les mouvements et exactions des groupes armés ont eu raison de la cohésion sociale et de la sérénité d’antan. « On est ensemble mais on ne sait pas qui est qui », souffle Aboubacar. Pour lui, les terroristes ont infiltré toutes les couches de la société. Les bâtiments de la police et de la municipalité ont été incendiés par les terroristes.

« On ne parle plus de Tongomayel. Qui se souvient de ce village? Même ses ressortissants n’en parlent plus », fulmine Lamine, 43 ans. Victimes d’attaques, les policiers auraient déserté les lieux selon des sources sécuritaires, avant d’être remplacés par des soldats qui, à leur tour, l’auraient aussi abandonné « pour aller en appui au détachement militaire de Nassoumbou », attaqué le 28 janvier 2019. « Les terroristes font la patrouille chaque semaine comme la police avant eux », informe Lamine. Aujourd’hui, les actes des groupes armés sont en passe de devenir des faits divers dans la localité. Chacun a en mémoire le visage et/ou le nom d’une victime de leur barbarie. L’éleveur a tout perdu à cause du terrorisme : son troupeau de bœufs lui a été arraché, son frère aîné (élu local) a été assassiné et son frère cadet s’est lui radicalisé et rejoint le mouvement Ansaru Islam du prédicateur Malam Dicko.

« Je suis né ici… je vais mourir ici »

« De quoi aurai-je peur encore ? Ils m’ont pris ma famille et toute ma richesse. Ce qui est sûr, ils ne pourront pas et ne vont pas tous nous tuer »,  laisse entendre Lamine, en colère. La commune de Djibo se vide peu à peu de ses habitants, agressés par les « forces obscurantistes ». Assane, 25 ans, ne se souvient plus de la dernière nuit qu’il a passée dans son propre village. Plusieurs jeunes de son âge ont été enrôlés de force ou simplement abattus par les assaillants.

Il a élu domicile dans la ville de Djibo. Chaque matin, il rentre dans son Tongomayel natal pour gérer sa boutique et rejoint la ville avant 17 heures. Assane effectue également les transferts d’argent et recharges d’unités téléphoniques dans la localité. « C’est une situation difficile à vivre. C’est humainement insupportable de ne pas se sentir en sécurité chez soi-même. C’est mon village, je ne le quitterai jamais », confie-t-il. Amidou a conduit ses proches chez des parents à Djibo. L’octogénaire dit vouloir vivre ses derniers jours sur la terre de ses aïeux. « Je suis né ici, j’ai grandi ici, je me suis marié et j’ai eu mes enfants ici.

Je vais mourir sur cette terre, celle de mes parents et grands-parents. Je veux être inhumé ici. Dans tous les cas, je n’ai plus où aller », confesse-t-il. Nostalgique de la belle époque où il parcourait les marchés des communes environnantes et des villages du Mali voisin, Amidou est noyé par le chagrin. « Je circulais à n’importe quelle heure sans aucune crainte. Mais aujourd’hui, on a peur de prendre la route », commente l’ancien colporteur.

Le vieux Amidou a un seul conseil : « ne durez pas ici…surtout, n’y passez pas la nuit, vous êtes un joli trophée de guerre pour les terroristes ». Retour donc à Djibo ! La ville se prépare à nouveau à entrer dans le couvre-feu. Devant les concessions, en groupe d’amis, les uns et les autres partagent la fin d’une journée « assez calme » autour du thé. Les restaurants, les commerces, les rues… grognent toujours de monde. Les maquis aussi. Djibo « by night » bat son plein à 17 heures. Au rythme de sonorités nationales et étrangères, les jeunes font montre de leur talent de danseur.

La sucrerie et l’alcool coulent à flot. Les gigots de moutons et les gallinacées sont servis à gogo. «On vient se défouler avant l’heure du couvre-feu (20 heures). Ce n’est pas parce qu’on est attaqué qu’il faut arrêter de vivre », soutient Ousmane. Et d’ajouter : « Le Soum a connu des jours meilleurs. Aujourd’hui, il agonise, mais il vit !».

Djakaridia SIRIBIE
dsiribie15@gmail.com

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