Le Chef d’Etat-major général des armées (CEMGA) au moment des faits, le général de brigade Pingrenoma Zagré, a livré, le vendredi 22 février 2019 au tribunal militaire de Ouagadougou, son témoignage dans le cadre du procès du coup d’Etat manqué.

L’audition du patron des armées au moment du putsch de 2015, le général Pingrenoma Zagré était très attendue. Indexés dès le début du procès comme complices des putschistes, les hauts gradés de l’armée ont défilé à la barre pour s’expliquer. Mais il ne manquait que la version de celui qui était le Chef d’Etat-major général des armées (CEMGA) à l’époque, le général de brigade Pingrenoma Zagré.

Actuel ambassadeur du Burkina Faso au Ghana, il a relaté que le 16 septembre 2015, alors qu’il présidait une réunion de l’Union sportive des forces armées (USFA), il a vu un appel en absence du Gal Diendéré qu’il a recontacté. Celui-ci lui aurait fait part de l’arrestation des autorités de la Transition et sollicité une rencontre de la Commission de réflexion et d’aide à la décision (CRAD) au ministère de la Défense nationale et des Anciens combattants (MDNAC). A la réunion, le témoin a dit avoir pris la parole pour tenir les membres informés de la situation et de proposer des solutions de sortie de crise, avant l’arrivée de Diendéré.

Après avoir exposé les motifs pour lesquels les éléments de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP) voulaient mettre fin à la Transition, Diendéré a demandé à l’armée d’assumer la vacance de pouvoir, selon l’ambassadeur Zagré. « Tous les membres de la CRAD en étaient ébahis.

Jusqu’à 0h, nous nous sommes évertués à faire comprendre au Gal Diendéré qu’il n’était pas opportun d’arrêter la Transition et que ce n’était pas la vocation de l’armée de changer un régime politique», a-t-il précisé. L’ex-CEMGA a également indiqué que c’est lui qui a proposé la rencontre des sages avec les éléments de l’ex-RSP au camp Naba Koom II pour échanger.

Mais cette délégation qu’il a lui-même conduite, selon ses propos, a été accueillie par des propos discourtois et virulents de la part de certains militaires, notamment les capitaines Abdoulaye Dao et Oussène Zoumbri et l’adjudant-chef Moussa Nébié dit Rambo. Le témoin s’est même rappelé les propos du capitaine Zoumbri qui les a traités d’utopistes qui pensaient que la Transition pouvait faire quelque chose de bien. A l’écouter, nonobstant la médiation, les officiers n’ont pas voulu céder et s’en est suivie la lecture de la déclaration du Conseil national pour la démocratie (CND).

Eviter à tout prix l’affrontement

L’ex-CEMGA a fait comprendre que la préoccupation de la hiérarchie militaire était la libération des otages qui pouvait passer soit par la violence, soit par la négociation. Mais la sagesse l’a guidé vers la seconde option parce qu’il fallait à tout prix éviter l’affrontement entre frères d’armes. Revenant parfois sur des crises précédentes au sein de l’armée qu’il a gérées et se référant toujours à Dieu, le Gal Zagré a affirmé avoir pris la « sage initiative » d’associer Mgr Paul Ouédraogo et l’ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo à la réunion du 16 septembre au MDNAC. « Je n’ai jamais vu un coup d’Etat qui a réuni autant de conditions de violence comme celui du 16 septembre », a-t-il déploré.

Le 17 septembre, le témoin a laissé entendre qu’il a instruit la gendarmerie et la police qui sont des forces de sécurité publique, d’assurer la protection des populations et demandé aux putschistes qui commettaient des exactions de réintégrer les casernes. Il a, d’ailleurs, salué l’accusé Aziz Korogo pour son implication dans la campagne de démobilisation des hommes de l’ex-RSP et leur désarmement.

A la question du parquet de savoir si la hiérarchie militaire a accompagné le putsch comme l’a affirmé Diendéré, l’ex-CEMGA a été formel : « Aucun membre de la CRAD, ni moi, n’avons apporté un quelconque soutien au Gal Diendéré ». En plus, il a clamé qu’il ne fait jamais la politique.

« Le Gal Diendéré a dit que si vous n’étiez pas d’accord avec lui, vous devriez l’arrêter », a rebondi le parquet. Mais pour le témoin, l’important n’était pas d’agir sur la personne de Diendéré mais plutôt sur sa mentalité afin qu’il abandonne son aventure. Concernant la mission héliportée, l’ex-CEMGA a été aussi catégorique : « je n’ai jamais donné un ordre à personne ni au chef d’Etat-major de l’armée de l’air d’exécuter une mission d’hélicoptère. Du reste, dès le 16 septembre, Diendéré a demandé un soutien de l’armée et on a dit non ». Pour lui, c’est après qu’il a appris cette mission et il a protesté.

Appelés à la barre, les accusés Florent Nion, Moussa Nébié, Hussène Zoumbri, Abdoulaye Dao et Aziz Korogo ont confirmé la déposition du témoin. Le colonel-major Kiéré, a, pour sa part, maintenu que c’est bel et bien le patron de la gendarmerie qui a demandé le matériel de maintien de l’ordre.

« Je ne suis pas un MC »

A entendre l’ex-CEMGA, le manque de matériel a, certes, été évoqué mais la sollicitation n’a jamais été formulée. Quant au Gal Diendéré, il a observé que c’est le témoin Zagré qui a lu, le 1er novembre 2014, la déclaration qui portait Isaac Zida au pouvoir alors qu’il prétend ne pas parler de politique.

Pour la réunion du 17 septembre, « Golf » a insisté que c’est lui qui l’a présidée après que le Gal Zagré l’ait annoncé en disant : « le président du CND ». L’ex-CEMGA lui aurait même cédé sa place. Un épisode que l’ambassadeur a réfuté en précisant qu’il a juste bougé sa chaise pour faire un peu de place à celle de Diendéré, avant d’ironiser qu’il n’est pas un maître de cérémonie pour annoncer des gens.

Me Prosper Farama de la partie civile a voulu savoir si le Gal Diendéré avait gardé quelque chose de secret entre lui et le témoin et qu’il souhaite porter à la connaissance du tribunal. Sur ce point, Diendéré a confié que le 18 ou le 19 septembre, le Gal Zagré l’a appelé pour lui signifier qu’on a fait un montage de ses images sur Facebook où il était en train de condamner le putsch alors que cela n’est pas vrai.

Aussi, a-t-il poursuivi, le 18 septembre à l’aéroport, il a évoqué la composition des membres du CND et le témoin a dit qu’il allait voir s’il y a des volontaires. Concernant les images sur internet, l’ex-CEMGA a signalé qu’il n’a même pas de compte Facebook. Et par rapport à la liste du CND, il a martelé qu’il l’a simplement considéré comme un délire de la part de Diendéré. Les trois objectifs de l’armée, selon lui, étaient la libération des otages, la protection de la population et l’esquive de l’affrontement.

Le conseil de l’accusé Jean Florent Nion, Me Adrien Nion, a encore introduit auprès du tribunal une demande de mise en liberté provisoire de son client. Estimant que cette demande est inopportune, le parquet a requis qu’elle soit rejetée. La décision du tribunal sera connue ce lundi 25 février à la reprise de l’audience à 9h.

Mady KABRE

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