Dans la capitale du pays des Hommes intègres, les animaux divaguent en toute indépendance et c’est une lapalissade de dire qu’ils dérangent. Depuis que les ânes et les moutons ont été élevés au rang de «Ouagalais », la citoyenneté marche à quatre pattes dans une cité qui n’a plus droit de cité.

La divagation des animaux ne fait plus partie des trois luttes, des trois principaux maux nationaux. Elle est devenue un droit animal national banal non écrit ni dit mais accepté par des hommes plus tolérants qu’indolents. Désormais, il faudra intégrer les animaux dans le cercle mal fermé d’une intégrité « humainement » discutable.

Mais si seulement ces nouveaux usagers hors pairs avaient au moins leurs papiers de divagation délivrés par qui de droit. Si seulement ils avaient leur laisser-passer de racaille dans la pagaille, nous ne piperions mot. Quand la cité commence à marcher à quatre pattes, il faut « bêtement » reconnaître que le monde à l’envers est possible et existe même. Quand les valeurs tant prônées hier sont révolues et obsolètes, l’honneur devient un vulgaire leurre en lambeaux.

Quand des animaux toutes espèces confondues bêlent et hennissent en sautillant en pleine ville-capitale, qu’est-ce qui est encore vraiment capital dans ce monumental capharnaüm ? En attendant le vote des bêtes domestiques, les bœufs, les moutons, les ânes, les porcs et les chiens refusent de poiroter dans un enclos à l’ère de la liberté sans autorité. C’est une belle avancée pour le règne animal, car après avoir réussi à voyager avec les hommes, les animaux réclament le droit de divagation en circulation et ce, sans concession.

Désormais à la libre circulation des biens et des personnes, il faudra ajouter un alinéa : la libre circulation des bêtes. Après tout, l’homme est un « animal social » et c’est sa capacité à favoriser un « vivre-ensemble » sincère avec les autres animaux qui fera de lui un animal humain sans animosité, plus évolué que le bipède pensant mal pensé.

Hier, un bataillon d’ânes a failli renverser un corbillard en plein cœur de Ouagadougou, à Ouaga 2000. Pendant que nous étions dans le cortège de la douleur, d’imbéciles équidés à l’euphorie débordante ont débouché au galop sur la voie publique. Entre rancœur et dépit, le cortège s’est ébranlé un instant avant de reprendre sa procession lugubre. Au prochain feu, c’est une horde de moutons pourchassée par une meute de chiens enragés qui patrouillaient en pleine chaussée.

Ils jouaient au trouble-fête entre les roues du même cortège. Au-delà de la peine qui nous animait, je me suis demandé où nous allions, où nous irons avec ça ! Pendant que le cortège était en branle, un chauffeur de camion qui ne devait même pas être là à cette heure-là, fit sortir avec insistance sa main pour demander à une partie du cortège de le laisser passer. Là, mon cœur a failli faire tonneau. Il y a des concitoyens dont la dignité ne dépasse pas le sabot d’un équidé.

A qui appartiennent ces bêtes qui arpentent nos avenues et créent la chienlit dans la cité ? Y a-t-il quelqu’un pour répondre et qui est-ce ? Si c’est cela le « vivre-ensemble » tant clamé, il faut prendre au moins le temps d’assembler ce qui se ressemble. Sinon, la cohésion tant cherchée risque d’être un hybride mastodonte impotent qui arrive en claudiquant. Si nous ne sommes pas capables de dresser nos animaux domestiques à la maison, à quoi ressemblent nos enfants ? Si nous sommes incapables de les mettre en enclos, quoi d’autre pouvons-nous vraiment garder en lieu sûr ?

Au-delà des faits, la divagation des animaux est l’expression même du relâchement civique au point culminant de l’échelle des responsabilités. La transhumance animale en pleine ville est le baromètre qui ne trompe pas sur notre acception et notre perception du développement. Mieux, cette divagation est le signe que le chant du cygne retentit. Mais encore faut-il l’entendre pour prétendre le comprendre. Finalement, où sont les Burkinabè qui menaient des battues républicaines dans le bastion des chiens errants de la capitale ?

Où est passée l’autorité qui mettait en fourrière ces animaux contre paiement de pénalités conformément aux textes? A qui appartiennent ces animaux que l’on peine à « déclasser » de la circulation ? Le jour où vous touchez à un seul poil de ces animaux, des citoyens plus éclairés que des lampes tempêtes sont capables de battre le macadam pour réclamer justice devant l’autorité. Le jour où vous heurterez un de ces animaux du désordre, vous pourrez subir la furie de l’incurie en mal d’écurie.

Et vous comprenez que l’incivisme est de plus en plus un patrimoine national « classé » que l’on ne pourra jamais déclasser sans reclasser les mentalités mal placées. En attendant le vote des bêtes domestiques, personne ne se sent obligé de changer ou de faire changer. Ouagadougou n’est pas que la capitale des deux roues; elle est désormais la capitale des quatre pattes et ce n’est pas au sens figuré. C’est au sens propre, même si ça sent la crotte dans la grotte.

Clément ZONGO
clmentzongo@yahoo.fr

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