La reprise de la coopération entre le Burkina Faso et la Chine a changé la trajectoire des étudiants burkinabè qui étudiaient à Taïwan. Ils ont été amenés à poursuivre, au même titre que de nouveaux boursiers, leurs cursus dans l’Empire du milieu.

Aïda Nadège Ouédraogo était en Taïwan depuis 2016. Elle fait partie des 49 étudiants burkinabè qui ont quitté l’île en juillet 2018 pour rejoindre la Chine continentale à l’occasion de la reprise des relations diplomatiques avec le Burkina Faso. Ingénieure en génie électrique et énergétique, diplômée de l’Institut 2iE, elle poursuit actuellement ses travaux de thèse en science des matériaux à la Beijing University of Technology, dans la capitale chinoise. C’est avec obligeance qu’elle nous accueille dans ce prestigieux temple du savoir, le samedi 4 mai 2019. Elle nous fait découvrir aux pas de course quelques facultés de l’université. A l’intérieur du campus, sur l’aire réservée aux activités sportives, des étudiants s’adonnent à des exercices physiques et à des jeux dans une atmosphère détendue. La visite s’achève devant le laboratoire où elle mène ses travaux de thèse, qui portent sur la fabrication des cellules photovoltaïques. Le dispositif à l’intérieur du laboratoire impressionne. Pour y avoir accès, il faut être un «initié» et disposer d’une combinaison particulière. Depuis bientôt un an, c’est l’endroit que Mlle Ouédraogo fréquente le plus assidûment au sein de l’université. Lorsque l’on s’attable au premier étage du bâtiment qui abrite le laboratoire, les échanges débutent autour des incertitudes qui l’animaient à la rupture des relations diplomatiques du Burkina avec Taïwan. Elle bénéficiait d’une bourse offerte par ce pays. «Allions-nous rester en Taïwan ou venir en république populaire de Chine ? Si oui, dans quelles conditions ? Est-ce que nos crédits allaient être pris en compte d’autant plus que nous avions débuté les cours de l’autre côté ?», se remémore l’ancienne secrétaire générale de l’Association des Burkinabè de Taïwan (ABT).

Arrivée paisible en Chine

Heureusement, une décision est prise en faveur des étudiants. Ils doivent regagner l’Empire du milieu pour poursuivre leurs cursus académiques. Diplomates burkinabè et chinois mettent en place un programme pour les convoyer à Pékin. D’autres devant rejoindre des universités dans des provinces chinoises. Trois dates sont retenues : début juillet, fin juillet et fin août 2018. Nadège Ouédraogo est de la première équipe qui quitte Taïwan en début juillet pour la Chine. Les étudiants concernés passent par Hong Kong pour l’établissement des visas. A Pékin, ils sont «chaleureusement» accueillis par leurs hôtes chinois. Des visites touristiques sont organisées à leur intention. Sur le plan académique, les choix des universités auxquelles ils ont postulés sont respectés. Ils peuvent poursuivre normalement leurs cursus d’autant plus que les crédits validés à Taïwan ont été pris en compte. «Dans mon cas, j’avais déjà fait ma première année de thèse à Taïwan et je poursuis la deuxième ici», confie la doctorante. Les nouveaux bénéficiaires de bourses taïwanaises au Burkina Faso sont bouleversés par la nouvelle de la rupture des relations diplomatiques. Ces derniers, au nombre de 15, qui s’apprêtaient à embarquer pour l’île de Formose, voient leurs rêves tomber à l’eau. Mais ils n’en restent pas là. Rencontrés à l’université de Pékin, ils ont encore à l’esprit les premiers moments du «divorce» diplomatique. Dès les premières heures de la nouvelle, ils créent un groupe Whatsapp pour mieux coordonner leurs actions. Ils se rendent au ministère des Affaires étrangères à Ouagadougou, afin de trouver des réponses à leurs interrogations. Une oreille attentive leur est prêtée. La République populaire de Chine rétablit leurs bourses à leur grand soulagement. L’espoir renait sur les visages. Entre temps, certains bénéficiaires de bourses pour la thèse abandonnent l’idée de venir en Chine. Dans le groupe, ceux du Bachelor (licence) et du master entament les préparatifs de leur voyage. Le 19 septembre 2018, ils arrivent à Pékin. Inscrits tous en année de langue, pour la plupart à la University of international business and economics de Beijing, ils s’appliquent avec abnégation pour obtenir le «sésame» qui leur ouvrira la porte de leurs filières d’études respectives. Il s’agit notamment de la communication d’entreprise, du génie civil, de l’informatique, des relations internationales, de l’aéronautique, du commerce, de l’économie internationale et des énergies renouvelables. En fonction de leur orientation, ils sont repartis en deux groupes : le premier consacré à ceux qui feront des études en rapport avec l’ingénierie et le second relatif à l’économie et les sciences humaines. En dépit de trois semaines de retard pour les cours, les étudiants burkinabè disent avoir comblé le gap et sont au même niveau que leurs camarades de classe.

Un rythme de travail soutenu

Qu’ils soient en année de langue, de Bachelor, de master ou de thèse, le quotidien des étudiants burkinabè en Chine est presque similaire. Ils ont un rythme de travail soutenu tout au long de la semaine. «Les études prennent assez de temps en fonction des niveaux. Plus vous êtes avancés, plus vous êtes très occupés. Les Chinois travaillent pratiquement du lundi au lundi et tant que vous avez la possibilité d’étudier, vous le faites», raconte Nadège Ouédraogo. Pour des conditions d’études très favorables, conjuguées à la disponibilité des enseignants, la soif d’apprendre est aiguisée à chaque instant. Natacha Aliini Goumbri, qui doit poursuivre ses études en génie civil à l’université de Hunan, dans une province chinoise, l’an prochain, soutient que son quotidien est exclusivement consacré aux études. «Nous ne faisons qu’apprendre, les weekends sont réservés pour traiter les nombreux exercices. Nous n’avons pratiquement pas le temps de nous relaxer», explique-t-elle. Débordée au début par le rythme de travail, elle s’y est habituée par la suite et en parle avec une pointe d’admiration. Cela est formateur et lui permettra de mieux affronter les défis futurs. A l’instar de sa grande sœur doctorante, Mlle Goumbri est émerveillée par l’engagement du corps professoral à leurs côtés. La voix tremblotante, elle raconte avoir vu une de ses enseignantes verser des larmes devant ses étudiants, parce qu’un devoir avait été catastrophique. C’est la première fois, dit-elle, qu’elle a été témoin d’un tel engagement de la part d’un enseignant.

«L’expérience compte
plus que l’argent»

L’amour du travail bien est un objectif capital dans l’enseignement en Chine. «Nous avons étudié beaucoup de textes en chinois. Et dans la plupart, les thèmes portent le plus souvent sur la valeur du travail. Pour les Chinois, l’expérience compte plus que l’argent», souligne la future ingénieure en génie civil. Dans cette découverte de l’autre, tous sont unanimes à reconnaître qu’ils ont beaucoup à apprendre de leurs hôtes en matière de discipline, de combativité et du sens du sacrifice. La discipline, soutient Lessi Olivier Coulibaly, en année de langue, existe, parce que la loi est scrupuleusement respectée en Chine. Et de préciser que le Chinois est prêt à se sacrifier pour les générations futures que pour son intérêt immédiat. «Des amis chinois m’ont confié qu’il y a eu des périodes dans l’histoire de leur pays où les fonctionnaires ont fait des mois sans salaire. Ils ont accepté cette situation par patriotisme», argue M. Coulibaly qui poursuivra l’an prochain ses études dans la filière énergies renouvelables. Son camarade Arnaud Kahoun, en année de langue aussi, se dit admiratif du modèle de gouvernance de la Chine où un accent particulier est mis sur la promotion de la jeunesse. Beaucoup de jeunes, appuie-t-il, occupent de grandes responsabilités dans l’administration, dans des entreprises et font correctement leur travail. Saluant également le patriotisme des Chinois et leur «profond» respect pour les personnes âgées, la doctorante Nadège Ouédraogo les décrit comme des personnes «apparemment timides et réservées», mais curieuses de connaître l’autre.

Hâte de servir le Burkina

L’Afrique, précise-t-elle, est une grande inconnue pour la plupart d’entre eux. Lorsque le contact est établi avec un Africain, il y a une volonté manifeste de mieux savoir sur le continent qui souffre encore de préjugés. «Certains ont tendance à penser que l’Africain, c’est le pauvre, celui qui vient des forêts», affirme celle qui qualifie l’Empire du milieu de «pays de tous les possibles» au regard des opportunités dont il regorge. C’est pourquoi, elle met un point d’honneur pour parler du visage positif de son pays et de l’Afrique à ses interlocuteurs, quand elle en
a l’occasion.
Dans cette admiration de la Chine pour ses valeurs de patriotisme, de discipline et d’amour du travail, pointe en filigrane dans les propos des étudiants burkinabè un amour pour leur pays, qu’ils ont hâte de servir. C’est dans ce sens, qu’ils souhaitent que les autorités burkinabè accordent plus d’attention à leurs étudiants à l’étranger. Déjà, au niveau de l’ambassade, ils sont satisfaits de la qualité de la collaboration. Mlle Ouédraogo plaide pour une politique de «valorisation des compétences burkinabè» auprès des Chinois lorsqu’ils désirent investir en Afrique. «S’ils sont informés qu’il y a des Africains formés chez eux et qui sont compétents, il n’y a pas de raison qu’ils ne fassent pas appel à ces derniers au besoin», précise celle qui rêve de devenir un entrepreneur. Un avis partagé par ses compatriotes qui souhaitent plus d’attention de la part des autorités. «Nous ne demandons pas forcément de l’argent, mais nous souhaitons qu’elles pensent à nous faciliter certaines démarches», suggère Franck Amos Sawadogo, futur informaticien. Il pense que l’Etat burkinabè peut au moins procurer des billets d’avion retour aux étudiants en fin d’études.

Karim BADOLO
(Depuis Pékin en Chine)

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