Ouahigouya, localité occupée originellement par les Yadsé, abrite, depuis quelques siècles, un quartier dénommé Bobossin (résidence des Bobos, en langue mooré). Ses habitants, outre leurs patronymes d’origine mandingue (Diabaté, Guindo, Ouattara, Sanou, Traoré, etc.), se considèrent, aujourd’hui, comme des descendants de Naaba Yadéga, fondateur du Yatenga.

Ouahigouya, chef-lieu de la région du Nord, se réveille après une nuit paisible, ce 13 juillet 2019. Le soleil amorce sa course vers l’horizon pendant que les commerces ouvrent leurs portes, le long des rues de la « cité de Naaba Kango ». C’est samedi et à la mairie, des cortèges nuptiaux affluent des quatre coins de la ville. Sur l’avenue Suisse, la circulation devient de plus en plus dense. Il est difficile de se frayer un passage aux abords du grand marché. Nous décidons d’emprunter un détour, pour déboucher sur une rue cahoteuse parsemée de flaques d’eau. Après quelques pas, nous voilà à Bobossin (quartier des Bobos, en langue mooré). Diabaté, Traoré, Guindo, Sanou, Ouattara, etc. sont les patronymes de la plupart des résidents. Contrairement aux apparences, ceux-ci se considèrent comme des « descendants » de Naaba Yadéga, qui a fondé le Yatenga vers 1540. « Nos ancêtres sont originaires de Mahou, dans l’actuel Mali. Ils ont raccompagné Naaba Kango dans le Yatenga et sont restés selon son souhait. Nous sommes des Sanou devenus des Yadsé par la force des choses. Nous avons pour nom de famille Ouédraogo, c’est-à-dire celui de Naaba Kango », confie M’Soaba, l’un des patriarches de Bobossin. Originaire de Ségou, Mopti et Mahou (Mali), cette communauté était composée, à l’époque, explique l’un des princes du Yatenga, Riimwaya Ouédraogo, de guerriers et d’amis dévoués à la cause de Naaba Kango. Ce sont ces derniers, poursuit le septuagénaire, qui l’ont suivi au Yatenga pour la reconquête du trône, en 1757.

Des Bobos au sein de la garde royale

Témoin privilégié des évènements du palais et de la royauté depuis 1943, notamment sous le règne de Naaba Tigré (44e roi du Yatenga), l’homme d’histoire soutient que tout serait parti d’un incident post-intronisation, survenu au 13e siècle.
En effet, fils de Naaba Nabasséré (1730-1735), Naaba Kango était doué au maniement de la lance, de la flèche et du couteau. Peu apprécié des populations en raison de son fort tempérament, il sera victime d’un complot. Il est destitué en 1754, l’année de son intronisation. Il est chassé de Bissigin, l’ancienne capitale du Yatenga et s’enfuit vers le Mali. Il y séjournera de 1754 à 1757. « Il entama, trois ans durant, des consultations à Mopti, à Ségou et à Mahou à la recherche de gris-gris et de potions magiques dans l’intention de revenir au trône », explique M. Ouédraogo. A son retour, il est accompagné d’une forte délégation de cavaliers, de fusiliers et de troupeaux. Naaba Wobgo I est chassé du trône. Il étend les frontières du Yatenga, fait débroussailler Gonsin (forêt des arbres épineux, en langue mooré) et y fonde Ouahigouya (venez-vous prosterner, en mooré) sur les cendres des anciennes capitales (Sissamba, Ziiga, et Bissigin). « La nouvelle ville devient la capitale du Yatenga. Reconnaissant à ses bienfaiteurs maliens, il leur aménage un logis à quelques encablures de la cour royale. C’est la naissance de Bobossin, littéralement la résidence des Bobos », renchérit l’animateur culturel et écrivain moréphone Lassané Sawadogo.

Un brassage culturel réussi

Ces derniers sont chargés, avec la collaboration des Tensoaba (guerriers du Yatenga), d’assurer la sécurité du palais et du royaume. « Quelques temps après, nos ancêtres ont émis le souhait de repartir. Mais, Naaba Kango s’y opposa en raison de la loyauté douteuse de ses propres frères », affirme M’Soaba. Les guerriers venus du Mali, ajoute-t-il, désormais « citoyens » du Yatenga, se voient alors offrir des lopins de terre et des épouses. « Notre mère est l’une des princesses de Naaba Tougouri, 3e roi du Yatenga à partir de Naaba Kango. Nous sommes considérés comme des neveux du roi dans la culture moaga », révèle M. Ouédraogo.

La communauté de Bobossin s’est agrandie au fil des siècles. Aujourd’hui, le patronyme des habitants de ce quartier de la « cité de Naaba Kango » représente l’unique trace de leurs origines. De l’avis de Lassané Sawadogo, cet état de fait est le signe incontestable d’un brassage culturel et ethnique réussi. « Rien ne laisse entrevoir, de nos jours, leur origine mandingue. Ils sont des filles et fils authentiques du Yatenga. Le grand imam de Ouahigouya est originaire de Bobossin », soutient M. Sawadogo. Des « Yadsé » de la même famille vivent ainsi avec des noms différents. Pour Rimwaya Ouédraogo, le sens de la loyauté du Yadéga lui permettait, dans le temps, de prendre en signe de reconnaissance et de fraternité, le nom d’un hôte légendaire, ou d’un bienfaiteur. Cependant, sous le régime colonial, rappelle-t-il, des noms ont été attribués à plusieurs personnes pour des raisons inexpliquées lors de l’incorporation militaire. Cela a été le cas, révèle-t-il, du père de feu Salifou Diallo (ancien président de l’Assemblée nationale).

« Il a été recruté dans les rangs de l’armée avec le nom Bilali Diallo, au lieu de Yabri Ouédraogo, son véritable nom », affirme-t-il. Il en est de même des Tensoaba (guerriers, en langue nationale mooré) de Oula, poursuit-il, résident dans le quartier Balongo, au secteur n°8 de Ouahigouya. Après avoir servi à Bamako dans le Soudan français à l’époque, l’un des fils de la caste, se souvient-il, est revenu avec le nom Touré, en lieu et place de Ouédraogo. « Le peuplement de Ouahigouya et le brassage culturel avec d’autres communautés ont atteint un point culminant sous le règne du 44e roi du Yatenga, Naaba Tigré », confie le vieux Lassané Ouédraogo. Selon lui, le Yatenga a assisté, pendant cette période, à l’arrivée des Maransé, des Yarsé venus par le biais du commerce et les Zangwéto, vendeurs de produits de beauté. Ces derniers, précise-t-il, étaient suivis par les Maïga et les Kirakoya, les maîtres de l’indigo.

Rémi ZOERINGRE

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