De nombreuses affiches, indiquant généralement des commerces et des structures dans la ville de Ouagadougou, sont truffées de fautes d’orthographe. L’illettrisme des uns et l’absence de rigueur des autres sont, entre autres, les raisons évoquées. Constat.

Des enseignes de commerces de la ville de Ouagadougou contiennent de nombreuses fautes d’orthographe. «Ici, grillade de viende», «Vante de portable», «Ici, on va de burque et panlanches», etc. pour respectivement dire «Ici, grillade de viande», «Vente de portables» et «Ici, vente de briques et de planches». Ces pancartes ou panneaux publicitaires comportent des erreurs et peuvent avoir un impact négatif sur le niveau de français des citoyens, notamment les élèves. Agé de 19 ans, Malick Compaoré est en classe de terminale ‘’D’’ au Lycée Philippe Zinda Kaboré (LPZK). Nous le trouvons, en cette fin de matinée du lundi 17 juin 2019, assis sur un table-blanc, révisant ses leçons, dans la perspective de décrocher son premier diplôme universitaire, le Baccalauréat. Cahier de leçons d’histoire et de Géographie en main, l’élève confie avoir observé plusieurs fois des fautes sur des affiches. « Je lis fréquemment les pancartes et panneaux publicitaires pour approfondir mes connaissances. Mais, je suis souvent désabusé par les fautes grotesques qui s’y trouvent», déplore-t-il. Au Burkina Faso, on n’a pas besoin d’être un érudit pour constater que la langue de Molière est malmenée. En effet, Malick se souvient de la discussion avec ses amis au lycée, de l’orthographe exacte du mot « vendre ». Prenant l’orthographe « vandre » pour correcte, raconte-t-il, il a été contredit à plusieurs reprises par des camarades, avant qu’un dictionnaire ne vienne les départager. Mamata Soré est une autre élève de terminale « D » au LPZK. En compagnie de quelques amies, elle révise des cours et reprend des exercices. Tout comme Malick Compaoré, elle se remémore une faute d’orthographe commise lors d’une dictée en classe de sixième. C’était le mot «tante», rappelle-t-elle, qu’elle a écrit, au lieu de «tente» (abri provisoire, pliable et transportable, ndlr). Elle affirme avoir été «trompée» par le contenu d’un support publicitaire, lu quelques jours auparavant : « Ici, location de tantes ».

«Interdit d’urené»

Les répercussions des erreurs orthographiques sur la qualité du vocabulaire des élèves sont déplorées par les enseignants. Professeur d’histoire et de géographie au LPZK, Sibiri Sama témoigne avoir rencontré à plusieurs reprises, différentes écritures de l’expression « Interdit d’uriner ». « J’en ai vu de toutes sortes. Tantôt, on écrit interdit d’urener, tantôt interdit d’urené », illustre-t-il. De son avis, ces multiples fautes sont de nature à dérouter les élèves du primaire et contribuent, par ricochet, à la baisse de leur niveau scolaire. «Un enfant qui ne peut pas encore faire de recherches dans le dictionnaire pour retrouver la vraie orthographe d’un mot va prendre ces erreurs de la rue pour argent comptant », soutient-t-il. Il dit avoir connu un élève qui a maitrisé la véritable orthographe de «cassette» qu’en classe de seconde. «Il croyait que la bonne orthographe était «K7», que l’on retrouve sur la plupart des panneaux de commerces», relate-t-il. Pour lui, les annonceurs, publicitaires et commerçants doivent faire appel à des personnes qui maîtrisent la langue française afin d’éviter ces erreurs qui portent préjudice aux citoyens, notamment les collégiens. A l’inspection de l’enseignement du premier degré dans la Circonscription d’éducation de base (CEB) Ouaga IV, le problème n’est pas ignoré. A entendre le chef de cette CEB, Marièta Kaboré, cette situation est déplorable. « En réalité, lorsqu’on écrit, on s’adresse à un public large qui inclut les enfants. Lorsque ceux-ci lisent, ils enregistrent et mémorisent certains mots pour les réutiliser », explique-t-elle. De ce fait, elle indique que lorsqu’il y a des fautes d’orthographe, il va de soi que cela se répercute sur leur travail en classe. « Quand on écrit cadeau avec ‘’k’’, j’ai l’impression que les auteurs recherchent uniquement le son du mot sans se soucier de la justesse de son orthographe », estime-t-elle. Les enfants ayant une capacité d’imiter facilement, insiste Mme Kaboré, vont reproduire exactement ce qu’ils ont lu sur les panneaux ou les bandes passantes. « Lors de nos évaluations, nous attirons l’attention de nos enseignants sur la nécessité d’être très regardants sur cet aspect. Car, les élèves continuent d’apprendre même en dehors de l’école», souligne-t-elle. Elle invite alors les calligraphes, les commerçants et les publicitaires à davantage de rigueur dans la transmission des informations au public, notamment aux plus jeunes.

Des responsabilités partagées

Selon la directrice de l’école primaire publique Paspanga ‘’C’’ à Ouagadougou, Apolline Dondassé, amener les tout-petits à se corriger n’est pas chose aisée. « Quand un enfant voit par exemple le mot ‘’restorant’’, il l’écrit naturellement comme tel. Et je vous avoue qu’il est très difficile de lui faire comprendre que cela s’écrit avec ‘’au’’ c’est-à-dire restaurant», dit-t-elle. Toutefois, les adultes font également face, à ses dires, aux mêmes difficultés que les plus jeunes. «Dans mon quartier, il y a un support publicitaire où il est écrit icivendredepala. J’ai pratiquement passé une année avant de réaliser qu’il s’agissait de «ici, vente de plats », raconte-t-elle. Les autorités du monde éducatif sont, soutient Mme Dondassé, conscientes des effets néfastes de ce phénomène sur l’apprentissage des élèves. Le sujet est, affirme-t-elle, régulièrement abordé lors des traditionnels conseils de classe. Pour elle, certains acteurs du secteur informel, pour des raisons diverses, «se moquent éperdument de la langue de Molière». Selon la directrice, les premiers concernés sont sans conteste, les calligraphes, les sérigraphes, etc. La plupart d’entre eux, interrogés, reconnaissent sous anonymat ne pas s’attacher les services de personnes maîtrisant la langue française. L’essentiel est que les clients, laissent-ils entendre, réussissent à s’approvisionner un produit donné après la lecture de l’enseigne. Apolline Dondassé les exhorte, pour sa part, à recourir, entre autres, à des professionnels de l’éducation ou à des personnes «bien instruites». Elle propose la mise en place d’une unité dont la mission sera d’interpeller les auteurs de ces fautes d’orthographe au ministère de l’Education nationale et de l’Alphabétisation. La directrice de «JL-INTERACTIV» et présidente de l’association «Publicitaires associés», Cécile Gouba, ne rejette pas uniquement la responsabilité des bourdes commises sur les publicitaires. C’est l’œuvre souvent, se défend-t-elle, des calligraphes non scolarisés ou peu instruits. Elle admet, toutefois, que certains de ses collègues pêchent quelquefois par leur manque de professionnalisme et surtout de vigilance. «Ils font confectionner des affiches auxquelles ils ne prêtent pas attention afin de déceler des erreurs», regrette-t-elle. Pour dame Gouba, les annonceurs doivent s’adresser à des graphistes et sérigraphes professionnels pour résoudre cette équation. Elle recommande aussi de revoir la loi 080 règlementant la publicité au Burkina Faso, afin d’assainir le milieu et de sensibiliser les différents intervenants. Les associations syndicales de l’éducation ne sont pas non plus en marge de la lutte contre le phénomène.

Un problème crucial pour tous

Le secrétaire général du Syndicat national des enseignants africains du Burkina (SNEAB), Séma Blegné, qualifie ces fautes d’orthographe observées sur la place publique de «problème crucial» pour les adultes et les scolaires. «Il est évident que lorsque vous voyez ces erreurs grotesques, vous soyez amené à douter de vos propres connaissances. Cela devient encore plus difficile de distinguer le vrai du faux quand vos connaissances académiques sont limitées», déclare-t-il. Lors des conférences pédagogiques et les formations continues, la situation, révèle-t-il, est évoquée, mais n’est pas suivie d’effets, le secteur de la publicité n’étant pas sous la tutelle du ministère de l’Enseignement. Il urge pour lui de mener la sensibilisation, notamment en interpellant, de vive voix, les publicitaires, les annonceurs, les commerçants et les municipalités qui autorisent l’installation de panneaux publicitaires comportant des fautes d’orthographe.

Boukary
BONKOUNGOU

……………………………………………………………………………………………………………….

Ernest Pardevan, docteur en sciences du langage : « Il faut prendre des mesures fortes pour sanctionner les fautifs »

« Les écriteaux avec des fautes sont légion dans la ville de Ouagadougou. Maintenant, comment les corriger pour qu’elles n’aient pas d’impact sur les élèves qui est la principale interrogation. Ce sont des erreurs qui influencent les actions des enseignants. Les spécialistes du langage devraient être sollicités mais les propriétaires de ces affiches s’attachent la plupart du temps les services d’un calligraphe qui écrit bien, certes, mais qui ne prend pas souvent le temps de vérifier l’orthographe des mots soit par inadvertance ou par ignorance. L’idée selon laquelle, les propriétaires des enseignes recommandent sciemment les fautes pour attirer la clientèle, ne tient pas. C’est par méconnaissance des règles grammaticales, car parlant des calligraphes, beaucoup évoluent dans le secteur informel sans un bon niveau d’études. D’aucuns diront que le langage grammatical et celui publicitaire ne sont pas les mêmes mais il faut comprendre que toute langue a des normes. Même s’il y a une différence entre les deux types de langage, ici, l’on utilise la langue française et il va falloir que l’on respecte ses normes. En guise de solution, on peut, entre autres, revoir la loi 080 sur la publicité au Burkina Faso, pour répondre à la dynamique de la société dans son évolution. Il faut donc prendre des mesures fortes pour éviter les fautes sur les affiches, car elles entachent le niveau scolaire ».

B. B.

……………………………………………………………………………………………………………….

Quelques fautes sur des enseignes à Ouagadougou

– Bon sculteur
– Bon restauran
– Atelier de soudures métalique
– Réparation Engin deux roux
– Vend-Essence
– La buvette quotidien
– Maquis le beau-Mère
– Fraie bière
– Bon poisons chez Fanta

Source : Bernard Kaboré ; « Le poids des langues sur les enseignes de commerce en milieu urbain : cas du français dans la ville de Ouagadougou », Cahier du CERLESHS, PP 86-98

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.