Ma voisine d’en-face a perdu son mari. Mon voisin, le pauvre, était un homme exemplaire dans le quartier. Il m’inspirait beaucoup et je lui rendais la politesse. Hier matin, j’étais avec sa désormais veuve, ma voisine. Je suis allé la réconforter. Mais c’est plutôt elle qui m’a consolé. J’ai sangloté hier matin comme un bambin.

J’ai pleuré comme un veau, comme une madeleine. Il y a des douleurs qui se partagent ; il y a des peines qui contaminent. Cette chronique n’est pas qu’une chronique ; elle est un coup de gueule, le cri du cœur d’une âme blessée qui vocifère sa souffrance. C’est dur de voir les larmes d’une femme qui pleure son mari. C’est dur de voir ces enfants de huit, cinq et trois ans perdre prématurément leur père mais qui s’amusent dans le cercle des innocents sans savoir vraiment ce qu’est la mort. Pendant qu’elle me relatait son calvaire, le garçon de trois ans vint demander à sa mère de l’amener chez papa. Il y a des frissons indicibles qu’on ne peut pas empêcher.

Malheureusement, il y a des hommes qui n’ont jamais frissonné. Il y a des gens qui n’ont jamais eu froid. Pendant que le grabataire agonisait à l’hôpital, un décorateur s’activait à domicile pour faire de la maison mortuaire un joyau riche en couleurs. En fond sonore, une musique religieuse avait de la peine à adoucir les mauvaises mœurs. Une « commission boisson » ad hoc travaillait à la chaîne entre les ingrédients du riz gras du deuil.

La femme de mon voisin n’a jamais été la bienvenue dans la famille de son ex-mari. Depuis le début de leur relation, la belle-mère a sorti ses griffes ; les belles-sœurs ont aiguisé leur gueule de rabat-joie ; les frères bandèrent les muscles au point d’en venir aux mains avec leur frère. Même les trois enfants ont subi la haine déplacée des « bêtes sauvages ».

Leur mariage a même été boycotté par ceux qui devaient être au four et au moulin. La propre famille de mon ex-voisin était sa bête noire. Entre eux, les sourires avaient une coloration jaune, le respect était suspect, la joie portait toujours une croix. Même à l’église, ils s’évitent pour se retrouver dans le rang de la communion. Le comble, ils disent « amen » et sortent toujours de la messe par des portes différentes !

A peine un mois après son décès, mon voisin s’est retourné deux fois dans sa tombe. Dès le lendemain de son décès, ses frères sont venus prendre les papiers de sa cour ; sa voiture que son frère cadet utilisait pour l’amener à l’hôpital est toujours entre les mains de celui-ci. Il paraît qu’il savoure déjà sa part du gâteau et commence à narguer ceux qui le voyaient passer à moto.

Ils sont même partis au service du défunt pour s’imprégner des formalités à remplir, en vue de faciliter la gestion de la masse à partager. Ils ont déjà collecté et phagocyté la cagnotte des débiteurs du défunt sans crier gare à la veuve. Les enveloppes remises aux frères du défunt n’ont jamais été expédiées à qui de droit. Seules celles transmises à la veuve ont été sauvées de la « fureur des eaux ».

La mésaventure de ma voisine est l’histoire d’innombrables femmes dans ce pays. Des veuves sont expropriées de leur due, chassez parfois en plein midi sous le regard de huissier qui ne font que leur travail. Ces femmes ont parfois trois, quatre, cinq enfants mais avec un mari suffisamment irresponsable pour n’avoir pas su leur dire oui devant le maire. Ces femmes subissent le supplice de leur belle-famille, parce que leur défunt mari les ont jetées en pâture à leur propre fratrie.

Ces femmes sont aujourd’hui dans le pétrin, parce qu’elles ont en partie préparé leur propre déclin. Il ne faut pas suivre un homme le cœur battant comme un mouton suit son bourreau en bêlant à l’abattoir. Mais combien de couples vivent sous le même toit sans passer devant le maire ? En quoi peut-on faire la courbette devant l’imam sans s’incliner devant le bourgmestre ? Pourquoi est-il prêt à faire des grimaces devant Dieu et rechigne à répondre à l’appel de la loi ?

Non, c’est trop facile de prétexter le manque de moyen ; personne n’est obligé de se marier sur fond de fanfares. Non, c’est inexcusable et impardonnable de sceller au nom de la foi, une union devant Dieu sans la moindre responsabilité sociale et citoyenne. C’est égoïste, voire cynique de savoir s’adosser à la foi pour déclarer sa flamme à une femme qu’on ne peut même pas sécuriser par la loi devant le droit.

Clément ZONGO
clmentzongo@yahoo.fr

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