A l’occasion du décès de Jacques Chirac, nous vous proposons une interview que l’ancien président français nous a accordée le 12 octobre 2009 : Jacques Chirac, ancien président de la République française

“Je regrette de n’avoir pas pu rendre plus solides les bases de notre aide publique au développement qui chute dangereusement” Souvenirs, regrets et espoirs de l’ancien président de la France, Jacques Chirac, pour l’Afrique. Dans cette interview, l’homme qui a dirigé l’Etat français pendant dix ans et à qui Nicolas Sarkozy a succédé, s’exprime sur ses relations avec les chefs d’Etat africains et les ambitions qu’il a pour l’Afrique. M. Chirac reconnaît qu’on raconte beaucoup de choses sur les relations entre la France et l’Afrique, mais pour lui, il faut sortir des clichés et des idées reçues. Seul regret dans cet entretien, Chirac qui s’apprête à publier bientôt ses mémoires, n’a pas voulu se prononcer sur les questions brûlantes de l’actualité française (…).

Sidwaya (S.) : Très souvent présenté comme un grand ami de l’Afrique, on ne vous entend plus, depuis votre départ de l’Elysée, vous prononcer ou plaider en faveur du continent noir confronté à de nombreuses crises financière internationale, des inondations. Jacques Chirac aurait-il perdu de la voix ?
Jacques Chirac (J.C.) : (…) C’est que ma voix porte moins loin qu’avant et alors, vous ne l’avez pas entendue ! En tous les cas, sachez que mon engagement en faveur du développement et de l’Afrique ne s’est pas arrêté quand j’ai quitté mes fonctions. Dans toutes mes prises de parole publiques, j’ai constamment rappelé l’urgente nécessité de trouver de nouveaux équilibres avec l’Afrique, d’ancrer celle-ci dans la mondialisation. En début d’année dernière, quand le monde a commencé à percevoir l’ampleur de la crise financière, j’ai publié une tribune appelant à ne pas oublier l’Afrique, dernière responsable et première victime de la crise. Les premières actions de la fondation que j’ai créée sont orientées vers l’Afrique.

S. : Quelle est l’image que vous gardez du président Compaoré et du Burkina Faso ?
J.C. : Le Président Compaoré est un ami, un homme qui a une vision du destin de son pays et travaille avec acharnement à le réaliser. Je salue tout particulièrement ses actions de médiation dans la région. Le Faso est un pôle important de développement pour la sous-région, notamment dans le domaine agricole, sa population consent beaucoup de sacrifices, fait beaucoup d’efforts pour que le pays avance. Je suis heureux de retrouver ce pays pour lequel j’éprouve estime et respect et je tiens à exprimer ma profonde compassion aux victimes des terribles inondations qui l’ont frappé il y a peu.

S. : Quels sont les grands souvenirs que vous gardez de vos rapports avec les chefs d’Etat africains pendant que vous étiez aux affaires ?
J.C. : J’en ai trop pour n’en citer que quelques-uns ! Depuis mon entrée dans la vie publique, j’ai toujours entretenu avec la plupart des dirigeants africains, des relations de respect, et d’égalité, des relations d’amitié aussi avec certains. On raconte beaucoup de choses sur les relations entre la France et l’Afrique. Il faut sortir des clichés et des idées reçues.

S. : Avec le recul, y aurait-il des choses que vous auriez pu faire au profit de l’Afrique pendant vos deux mandats à la tête de l’Etat français et que vous n’avez pas pu réaliser ?
J.C. : Je regrette de n’avoir pas pu rendre plus solides les bases de notre aide publique au développement qui chute dangereusement, en France et partout dans le monde. Nous sommes loin de la réalisation des Objectifs du millénaire. Mais nous avons aussi lancé de nombreux chantiers qui commencent à porter leurs fruits, l’aide aux Petites et moyennes entreprises par exemple ou les programmes de revitalisation du fleuve Niger ou du Congo. C’était l’une des priorités de la politique africaine de la France que j’ai souhaité conduire : mettre en valeur les réussites africaines, donner leur chance aux nouvelles générations. Le monde bouge. Les jeunes Africains bougent avec lui. Ils sont les conquérants du nouveau monde, présents sur les cinq continents. Dans les rues de Canton, on parle bambara, mooré ou wolof. L’Afrique bouge et nous devons l’accompagner.

S. : Après vos fonctions comme Président de la République, à quoi consacrez-vous actuellement votre temps ?
J.C. : Je viens de terminer un livre de mémoire qui sortira à mon retour d’Afrique. Et puis j’ai créé une fondation à laquelle je consacre beaucoup de temps.

S. : Que souhaitez-vous que l’on retienne du Forum mondial du développement durable auquel vous venez d’assister à Ouagadougou ?
J.C. : Nous sommes tous concernés par le changement du climat. Ce sont les populations les plus fragiles qui en sont les premières victimes. On compte déjà des dizaines de milliers de réfugiés climatiques. A quelques semaines du Sommet de Copenhague, le Forum mondial du développement durable vient rappeler que l’Afrique doit prendre toute sa part dans ce combat global. Il faut mettre en place des mécanismes de solidarité entre pays du Nord, du Sud et grandes puissances émergentes afin de permettre aux pays les moins avancés de mettre en place des politiques efficaces de gestion durable des ressources et d’accès à l’eau, à l’énergie… Les besoins sont immenses. Il ne faut sacrifier ni les générations futures ni les générations présentes.

S. : Votre fondation lance un appel à lutter contre les faux médicaments, pourquoi avoir choisi ce sujet ? Pourquoi en Afrique ?
J.C. : L’Afrique est la première concernée par le fléau des faux médicaments. On estime que 30 % des médicaments y sont faux ou sous-dosés. Quand on sait que 70 % des médicaments anti-paludiques sont des faux, on ne peut pas rester les bras croisés ! Le trafic des faux médicaments est hélas devenu un véritable marché, aussi et peut-être même plus rentable que le marché de la drogue ! Qui le sait en dehors de l’Organisation mondiale de la Santé qui tire la sonnette d’alarme depuis quelques années sans que quiconque s’en émeuve ? L’accès à des médicaments de qualité est un enjeu de santé publique, un enjeu de société. C’est aussi, car le trafic a des ramifications puissantes, un enjeu de sécurité publique. Je suis très reconnaissant au Président Compaoré d’avoir bien voulu s’associer à l’Appel à la communauté internationale, que nous avons lancé le 12 octobre depuis Cotonou, à l’invitation du Président Boni Yayi, en faveur d’une mobilisation générale contre les faux médicaments.

S. : Quels sont les prochains projets de votre fondation ?
J.C. : L’objectif central de ma fondation est d’agir au service de la paix.
A côté de ce que nous faisons pour les médicaments, j’ai souhaité m’engager pour la prévention des conflits. C’est un vaste programme me direz-vous, mais quand on voit les menaces pour la paix que représentent la raréfaction des ressources naturelles, la négation ou l’exacerbation des identités, on ne peut pas rester assis, les bras croisés ! Je pense aux générations futures. Quel monde allons-nous leur léguer ? Mon ambition est donc, avec les moyens dont je dispose et à la place qui est la mienne, de contribuer à éveiller les consciences, à favoriser des solutions au plus près de la vie des gens. Aujourd’hui, par ses choix individuels, chacun peut être un acteur, un facteur de paix. C’est pour cela que j’ai souhaité créer un prix pour la prévention des conflits qui sera remis pour la première fois le 6 novembre prochain à la Sorbonne. Il faut faire connaître les efforts et les sacrifices de ceux qui, dans l’anonymat et parfois au mépris du danger, font le choix du dialogue, du lien, de l’espérance dans l’homme. Il faut mettre en lumière que le pire n’est pas toujours certain, que l’obstination, le courage, l’imagination, cela peut produire des résultats heureux. C’est pour cela que ma fondation développe par ailleurs un ambitieux programme pour la sauvegarde des langues en danger, ou s’associe à des initiatives de lutte contre la déforestation ou la désertification.

Interview réalisée par Ibrahiman SAKANDE
sakandeibrahiman@yahoo.fr

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