« Si l’entrée dans la société de l’information recompose les fondements des démocraties libérales, elle est porteuse d’effets destructeurs qui appellent à une réponse de la puissance publique reposant sur une transparence accrue », dixit Mamadou Banakourou Traoré dans sa tribune de ce jeudi où il revient sur les nouveaux enjeux de l’information et la désinformation, aussi bien pour les États que pour les sociétés civiles. Selon lui le monde qui en résulte est porteur de promesses comme de menaces pour la démocratie. Il en appelle donc à une approche concrète de la part des décideurs publics.

«Et vous connaitrez la vérité, et la vérité vous rendra libre » : tirée de l’évangile selon Saint Jean, cette phrase inscrite sur le fronton du quartier général de la CIA à Langley résume l’importance de l’information dans nos sociétés. L’information, venant du mot latin formare « mettre en forme », traitée puis diffusée, permet d’éclairer la vie civique et privée.

Cette conception de l’information libératrice est ancienne, l’allégorie de la caverne de Platon dans La République en étant une illustration : enchaînés dans une caverne, les hommes fondent leur conception de la réalité sur des ombres que le soleil projette sur un mur. Il ne s’agit pourtant là que d’une simple donnée visuelle qui doit, pour devenir une information menant à la connaissance, être analysée.

Si Platon confie cette responsabilité au philosophe, il revient de nos jours traditionnellement aux médias (pour la société civile) et aux agences de renseignement (pour l’État) de jouer ce rôle indispensable en fournissant l’information dans son contexte. Les sociétés modernes connaissent cependant aujourd’hui un changement de paradigme majeur avec l’arrivée d’une révolution informationnelle, opérée en grande partie par internet et l’entrée subséquente dans la société d’information.

Celle-ci se caractérise par la multiplicité et l’horizontalité des sources, et ce, avec deux effets. Le passage d’une logique de transmission entre un émetteur et un récepteur à une logique de réseau permet tout d’abord de diffuser l’information toujours plus vite auprès d’une audience toujours plus grande.

Ensuite, l’entrée dans cette société de réseau rend possible la prolifération de fausses informations qui peuvent répondre d’une volonté de nuisance ; il s’agit alors de désinformation. Ainsi, alors qu’il n’a jamais été aussi facile d’accéder à l’information, sa détention et son contrôle deviennent un enjeu stratégique majeur pour les gouvernants des sociétés démocratiques.

Or, pour être préservée, la démocratie nécessite une certaine transparence et le maintien de la liberté d’expression indispensable au débat public. S’opère donc une balance délicate pour le gouvernant entre le combat contre la désinformation, dont les sources sont le plus souvent difficilement identifiables, et le respect des libertés des citoyens dont relève la liberté d’avoir une opinion et de l’exprimer.

Dans ce cadre, il apparaît nécessaire d’analyser les moyens d’une conciliation entre les nouveaux défis portés par la société de l’information et le maintien de la stabilité des régimes démocratiques.

Si l’entrée dans la société de l’information recompose les fondements des démocraties libérales, elle est porteuse d’effets destructeurs qui appellent à une réponse de la puissance publique reposant sur une transparence accrue. L’entrée dans la société d’information recompose la démocratie libérale L’information est en effet centrale dans la conception classique de la démocratie, tant pour le gouvernant que pour le gouverné.

Si le premier s’en sert principalement pour orienter l’action, il peut aussi choisir de la dissimuler. Le secret fait en effet partie intégrante des affaires publiques et, dans un environnement incertain, il peut être une véritable stratégie de survie, relevée par Machiavel dans le contexte politique troublé des guerres italiennes du XVIème siècle.

Mais si la dissimulation pour raison d’État est un outil qui demeure nécessaire, il est susceptible de mener à un « État de surveillance » dont les révélations d’Edward Snowden ont démontré les excès en 2013. Cette dissimulation est donc difficilement conciliable avec le maintien d’un espace public fonctionnel, car l’information bénéficie également au gouverné qui s’en empare pour comprendre, comparer et voter.

C’est l’approche que développe Robert A. Dahl, penseur américain de la démocratie pluraliste, dans son livre On Democracy (2000). Chaque citoyen, dans une démocratie, doit pouvoir connaître les choix de vote possibles et les conséquences de ceux-ci. Des sources d’information indépendantes garantissent la disponibilité et la qualité de l’information, le pouvoir s’engage à faire preuve de transparence sur ses actions et les électeurs eux-mêmes doivent être en capacité de comprendre les enjeux du bulletin qu’ils glisseront dans l’urne.

La société de l’information recompose cependant le fonctionnement des régimes politiques. Ce nouvel environnement permet en effet une diffusion instantanée de l’information en provenance de sources diverses et variées. L’effet positif est évident : disposer de sources d’information multiples permet d’élargir son champ de vision, d’alterner entre approche nationale et internationale, d’échanger les points de vue sur des plateformes en ligne telles que Facebook ou Twitter.

Il s’agit donc d’une nouvelle étape dans l’association des citoyens à la vie publique, qui les rapproche des décideurs politiques et leur permet de mieux évaluer leurs actions en disposant rapidement d’une information de qualité relayée par des millions d’internautes. Les gouvernants se sont appropriés cette réalité et tous mobilisent désormais une stratégie de communication en ligne pour appuyer leurs discours.

Mais les effets néfastes de cette nouvelle instantanéité de l’information sont tout aussi clairs : la masse de données accessibles mène à une relativisation générale et à ignorer la hiérarchisation des sources tout en rendant difficile l’établissement du lien entre une opinion et son origine. « On the internet, nobody knows you’re a dog », indiquait dès 1993 avec humour un dessin de presse du New Yorker.

Caractérisée par une pluralité d’acteurs et de moyens, cette nouvelle société de l’information invite donc à reconsidérer la place de l’information et son traitement par les acteurs publics et privés. Face aux failles des régimes démocratiques exacerbées par la société de l’information et la désinformation qu’elle permet, il est nécessaire de remettre la transparence au cœur de l’action publique et du débat démocratique.

L’ère du numérique et ses conséquences pour l’information fragilise la démocratie libérale. Raffaele Simone, professeur italien, en livre une analyse détaillée dans son livre Si la démocratie fait faillite (2015). Celui-ci y constate qu’en réalité l’horizontalité des sources d’information s’est traduite par une perte considérable de confiance dans les médias et cite un mélange généralisé entre « information, fiction, passe-temps et publicité ».

Plus édifiant encore, l’opinion publique éclairée relèverait d’une fiction constitutive de la démocratie qui ne tient pas à l’épreuve de la réalité : le niveau d’information des citoyens ne leur permettrait pas, de fait, de voter en connaissance de cause. Il apparaît alors que la connaissance réelle de la chose publique relève d’une certaine élite et que l’opinion publique se forme, elle, à partir de réactions spontanées et sentimentales qui priment sur la réflexion et la prise de recul.

En ajoutant à ce constat l’importance des plateformes du numérique qui, par leurs algorithmes, cherchent à garder leurs utilisateurs connectés en ne leur proposant que des informations susceptibles de leur plaire, on arrive donc sur internet à une véritable « bulle de filtre » numérique ne proposant aux internautes que du contenu avec lequel ils seront d’accord, peu importe sa crédibilité.

C’est dans ce cadre que le mot « post-vérité », omniprésent depuis l’élection de Donald Trump, a été choisi comme mot de l’année 2016 par l’Oxford English Dictionary qui le définit comme les « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour les opinions publiques que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

Se profile ainsi un horizon dangereux où le discours raisonnable, dépourvu de passion, n’a plus sa place dans la vie publique, où les réseaux sociaux deviennent la principale source d’information et où la multiplicité de l’information en décrédibilise le concept même. La réponse des sociétés démocratiques, indispensable aujourd’hui, doit passer par davantage de transparence.

Un travail sur l’identification des sources de l’information est ainsi nécessaire afin de pouvoir remonter à sa source, qu’elle soit privée ou étatique, afin d’identifier les fausses informations et d’organiser la cessation de leur diffusion. La difficulté de l’opération réside dans l’impératif de protéger la liberté d’expression.

Si ces enjeux semblent aujourd’hui avoir été saisis par les acteurs burkinabè, encore faut-il qu’ils donnent lieu à de réels changements. Et face à l’attrait de l’opinion publique pour ces fausses informations, dans un contexte sécuritaire comme celui du Burkina-Faso actuel, la réponse ne saurait être uniquement étatique, le sentiment patriotique devrait y contraindre.

Mamadou Banakourou TRAORE

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