Avant, être un homme était un statut plein d’enjeux et de responsabilités. Il ne suffisait pas d’avoir le froc rempli d’attributs de masculinité pour se prévaloir d’être un mâle. Le vrai garçon marchait toujours avec un truc, un secret dont lui seul avait le code et savait manier ou manipuler à volonté. Chacun avait son truc et chacun savait que tous avaient le leur. Les vrais garçons rivalisaient même de prouesse en testant leurs performances et leur capacité à résister aux forces du mal.

Dans l’adversité, deux hommes se lançaient le défi de rentrer chacun chez lui et ressortir pour en découdre. Cela voulait dire que chacun reculait pour se ressourcer et revenir à l’assaut pour le meilleur ou le pire. Face à l’adversité, on ne rentrait pas consulter sa femme ou se faire cajoler pour retrouver l’inspiration. D’ailleurs, un vrai garçon savait prendre de la distance avec les menus fretins de la concupiscence. Aujourd’hui, être un homme, c’est avoir les poches pleines, le ventre plein et le bas- ventre qui convulse.

Aujourd’hui, être un homme, c’est s’arracher les morceaux de viandes pimentés dans toutes les gargotes sans se soucier du pelage de l’animal abattu et boire une caisse de bière avant de roter sa fierté. Etre un homme aujourd’hui, c’est battre le record des scores du corps-à-corps de la basse volupté et se prévaloir du plus grand palmarès en histoires de f… Alors, pourquoi s’étonner que les vrais hommes soient en voie d’extinction ? Dans un monde sans gêne ni totem où l’interdit crie au viol collectif, à quoi sert-il encore de parler ou d’agir comme un intègre ?

Dans un monde en proie à l’égoïsme et à l’orgueil, quelle humilité les hommes peuvent-il encore avoir pour se prosterner devant les dieux ? Qui peut encore, au nom des pères, verser la moindre goutte d’eau ou de dolo de libation sur la sainte terre des ancêtres déjà en colère ? Il y en a très peu. La plupart de ceux qui pouvaient jurer sur la terre sacrée des aïeux sont sous terre. Ils sont partis avec leur connaissance et leur sagesse. Le reste a préféré troqué l’héritage sacré avec les avantages nacrés des micmacs politiciens.

On ne peut pas manger à tous les râteliers et vouloir parler au nom des aïeux sans se parjurer. C’est contradictoire et incompatible, indécent et malsain !
Notre patrimoine traditionnel regorge de richesses inouïes et de vivants monuments aux pouvoirs immenses. Mais seuls les dignes peuvent leur adresser la parole. Dans les profondeurs de nos hameaux abandonnés, il y a toujours une case qui abrite les reliques du grand déclic ; il y a toujours un détenteur de savoir sans voix qui rase les murs dégradés des oubliettes de l’histoire.

Malheureusement, l’ère de la raison a fait de nous d’hybrides croyants sans foi. Nos traditions sont mises en berne sur le mât des révélations ; nos légendes et nos mythes ne sont plus rien d’autres que de «belles farces» jetées à la figure du profane incultes ; nos glorieuses épopées sont perçues comme une vue de l’esprit. Même les prouesses de la montagne mystérieuse ou de la silencieuse rivière sont battues en brèche. Ce n’est pas le jour de la battue qu’il faut dresser son chien. On ne peut pas avoir honte de soi et se sentir fier devant les autres.

On ne doute pas, on ne discute pas de son identité, on est ou on n’est pas. Nous sommes déracinés ! Pourquoi donc se poser des questions sur notre vulnérabilité ? Combien sont-ils encore ceux qui peuvent oser jurer sur la tête des pères qui veillent ? Nous ne les connaissons même plus ; nous les avons balancés à la poubelle parce que «diabolique» ou «satanique» ; nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain. Combien savent encore ou acceptent d’ailleurs porter fièrement le nom du terroir, parler dans leur langue sans se mordre la langue ?

Combien ont su garder la bague du grand-père sans qu’elle ne disparaisse un jour pour toujours ? Combien savent ou croient encore à ces choses-là ? Nous connaissons tout par cœur, sauf nous-même. Nous ne sommes personne !
Tant que le Burkinabè brandira sa fierté d’être « intègre » selon ses intérêts et selon les opportunités du moment, il aura du mal à être constant dans son élan patriotique. Tant que la question nationale sera sujette à toutes les interprétations et à toutes les exploitations possibles, nous patinerons dans la semoule au pied de notre tour de Babel.

Tant que les uns construiront pendant que les autres détruisent, nous iront peut-être loin mais plus loin de l’idéal commun tant recherché. Tant que les uns prieront pour le meilleur et les autres pour le pire, nos combats auront le goût de tambouille assaisonnée d’aigreur et d’amertume. Tant que l’amour de la patrie restera un vain slogan pompeux placardé sans conviction, nous serons fiers de Sankara, sans valoir un cara.

Tant que nous scanderons « la patrie ou la mort, nous vaincrons » sans nous approprier vraiment le sens du poing serré et levé, nous ferons un grand signe de portée historique certes, mais sans la moindre prégnance sur la conscience. Tant que nous serons Burkinabè de nom, nous regarderons au loin des non Burkinabè s’inspirer de Thomas Sankara pour se développer dans la discipline, l’engagement et la détermination.

Tant que nous aimerons ce pays du bout des lèvres, nous continuerons à nous mentir à nous-même et à nous complaire dans la mythomanie suicidaire. En vérité, et pour être très franc, les grands peuples ont suffisamment du cœur et du cran pour se surpasser et dépasser les limites des égos perso et sauver l’idéal commun. Il suffit d’être un homme, hélas…

Clément ZONGO
clmentzongo@yahoo.fr

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