« On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique. Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. » (Rousseau – Du Contrat Social)

Au commencement était la parole et la parole était Dieu (Jean 1:1). Nul doute que le langage est un instrument doté d’un pouvoir d’impact significatif. Les mots, comme le relève Josiane Boutet, ne se contentent pas d’être des outils de transmission d’information ; ils sont dotés d’un véritable pouvoir intrinsèque.

Outrageant constat pour les adeptes de la distinction des paroles et des actes : car si l’un des deux devait être crédité d’une capacité à influencer les affaires du monde, ne devrait-il pas s’agir du second ? Dans le champ politique en particulier : ne sont-ce pas les réformes, à contrario des discours, qui véritablement changent les choses ? Une telle distinction actes / paroles se heurte d’emblée à de solides contre-exemples, à commencer par celui des verbes performatifs, dont la nature même stipule qu’ils exercent l’action qu’ils énoncent. Ajoutons que de tels mots peuvent agir sur la collectivité à l’instar du champ juridique, où comme le remarque Eliane Damette, « ce qui est dit est fait » (quand la justice « condamne » ou rend sentence).

En politique, entendue comme l’espace où des acteurs luttent pour acquérir le pouvoir, le conserver et le dispenser, le langage est essentiel puisqu’il est l’instrument premier des actions menées. Nombreuses sont les illustrations historiques où les mots des politiques ont résonné par-delà les consciences pour mettre en action les corps : du triomphant « Vive le Québec libre ! » prononcé par Charles de Gaulle en 1967, qui déclencha une sévère crise franco-canadienne, en passant par le « Casse-toi, pauv’ con », soufflé en 2008 par un Nicolas Sarkozy furieux à l’attention d’un badaud qui refusait de lui serrer la main, au « On s’en fou » du Dr Salif Diallo. Aussi est-il légitime de nous interroger sur la puissance des mots politiques : puisque l’action politique est principalement discursive, et en admettant que les actes en sont essentiellement des conséquences, existe-t-il une limite au pouvoir du langage politique ?

En d’autres termes : en matière de politique, les mots sont-ils tout-puissants ?

Si, dans le champ politique, les mots ont un pouvoir indéniable (I), leur puissance est limitée par des éléments contextuels du récit discursif.

Pompidou s’interroge

 « Et quant à l’action politique, n’a-t-elle pas, elle aussi, le verbe comme instrument privilégié, et n’est-ce pas avec les mots que l’on entraîne les hommes?», s’interrogeait Georges Pompidou en 1967. Indéniablement, le langage en politique exerce un pouvoir multiple : il persuade, créé un récit collectif, et parvient même à structurer la pensée citoyenne.

Aristote dans sa Rhétorique notait d’emblée la capacité persuasive des mots en politique. L’effet premier du langage politique était de convaincre l’auditoire, en s’appuyant sur des « lieux communs » capables de susciter l’adhésion populaire. La pensée aristotélicienne fait écho aux travaux plus récents, à l’image des chercheurs en sciences sociales, Bruno Ambroise et Bertrand Geay, qui affirment dans leur ouvrage collaboratif Langage et politique que la première mesure de l’efficacité du jeu politique est la persuasion. Il s’agit pour les acteurs d’inciter autrui à réaliser une action –en l’occurrence et bien souvent, déposer un bulletin dans l’urne-, soit de parvenir à « faire faire ». L’illustration parfaite du discours façonné pour persuader, pour séduire, est le langage inédit institué par le président de la République française Nicolas Sarkozy (2007-2012). Le linguiste politique Damon Mayaffre consacra un ouvrage entier à l’analyse sémantique de la parole sarkozienne, révélant la puissance charismatique de ce langage nouveau et fondamentalement vulgaire (au sens étymologique, du peuple). Son analyse est complétée par le travail de René Schérer, qui souligne que la puissance persuasive du discours sarkozyste réside dans sa capacité à être « mimétique » : « chacun et chacune s’y retrouvera et pourra s’identifier avec un personnage (…) prononçant des vérités d’évidence avec des mots de tous les jours ». Ainsi les mots sont des formidables outils de persuasion en politique, capables de convaincre l’auditoire et de le faire agir en conséquence.

Le langage politique endosse des multiples fonctions. Roman Jakobson avança que le langage n’avait pas moins de six fonctions distinctes, parmi lesquelles les fonctions émotives, poétiques, métalinguistiques …  Théorie surenchérie par Marcel Cohen qui, en 1956, soutint que certaines paroles pouvaient agir comme des « instruments immatériels » sur les choses. Et en effet, les mots parfois influencent le monde idéel et le monde réel, comme lorsqu’ils parviennent à incarner un récit collectif et politique. Ici, l’exemple du président vénézuélien Hugo Chávez (1999-2013) est particulièrement probant. Paula Vasquez identifie précisément la capacité du président à produire un discours épique et guerrier, puisant son contenu dans les grands récits du XIXe siècle, et volontairement faussé –quand par exemple il mentionne les « armées vénézuéliennes » du temps bolivarien, de telles armées étant alors inexistantes. Chávez s’illustre ainsi par sa capacité à user de son langage pour recréer le récit collectif du Venezuela et restructurer la société pour mettre en place un « militarisme compassionnel ». Par conséquent, les mots détiennent ce solide pouvoir de créer et fédérer autour d’un récit collectif.

Pouvoir ultime

Enfin, et il s’agit là probablement du pouvoir ultime des mots, le langage fixe le cadre de pensée des citoyens. Victor Klemperer montre dans ses travaux comment le Troisième Reich est parvenu à instituer une langue inédite, la « Lti » (Lingua Tertii Imperii), suremployant des termes récurrents, et réinventant le sens sémantique de ces-derniers. Ainsi si le mot « fanatique » était employé par les philosophes des Lumières avec réprobation, la Lti opère un renversement total et élève le fanatisme au rang de vertu. La pensée collective se réordonne autour du fanatisme, dès lors acquis comme positif ; et Klemperer de souligner que « la langue pense et poétise à notre place ». Certes il convient de relativiser : transformer le cadre de pensée du collectif ne saurait être un phénomène instantané ; il s’exerce dans un temps long. Mais il s’exerce bien. Visionnaire, George Orwell soutint précisément cette idée : comment les citoyens peuvent-ils penser la notion de justice, quand le mot « justice » a été retiré de la langue d’État, la novlangue ? Ainsi les mots détiennent bien ce pouvoir unique de structurer la pensée citoyenne ; ils organisent l’espace sémantique au sein duquel nous sommes autorisés à exercer notre libre-arbitre. Les mots, en politique, sont incontestablement puissants.

Le discours politique subit aujourd’hui une crise sans précédent, à l’heure des langues de bois, communications confuses et ultra-technicisées. En parallèle, les discours se démultiplient : Charles De Gaulle avait prononcé 79 discours en 10 ans (soit 220 000 mots) ; tandis que Jacques Chirac en prononça 816 en 12 ans (soit 1,5 million de mots). Si les mots sont tout-puissants en politique, comment expliquer que leur foisonnement entraîne une crise de l’espace politique ?

Des éléments contextuels encadrent le pouvoir des mots, limitant leur puissance. Ainsi le pouvoir symbolique du contexte (A), la nature même des mots (B) et leurs destinataires (C) jouent un rôle crucial.

Les pionniers de la recherche autour de la puissance sociale et politique des mots furent Austin et Searle, qui dans les années 1960, mirent en exergue la « performativité du langage », transcendant véritablement sa caractéristique référentielle. Le débat était ouvert : les mots ont-ils un pouvoir inhérent, ou bien est-ce le contexte qui leur confère leur puissance ? Le sociologue Pierre Bourdieu s’engouffra dans la bataille avec son essai économique Ce que parler veut dire en 1982, et trancha fermement la question : l’idée que le langage puisse avoir un pouvoir propre était erronée. Ce qui comptait en revanche, c’était la puissance symbolique entourant le contexte au sein duquel les mots étaient prononcés. Ainsi les paroles d’un chef d’État n’auraient pas le même poids si elles étaient prononcées par un passant quelconque ; et prononcer un discours au sein d’une institution républicaine majeure octroie d’emblée au discours une force intrinsèque. Les arguments bourdieusiens sont indiscutables, et font écho à des champs outrepassant la stricte sphère politique : pensons à l’armée, par exemple, où les ordres du général sont exécutés parce qu’il incarne la supériorité hiérarchique, ou à la justice, où les sentences rendues sont effectives car le juge jouit d’une autorité institutionnelle et symbolique.

Ajoutons à l’analyse précédente que la nature même des mots employés apparaît comme fondamentale dans la compréhension du pouvoir qu’ils sont en mesure d’exercer. Une juste illustration de cela sont les lapsus en politique, sitôt prononcés sitôt regrettés. On pense par exemple au Ministre français Éric Besson, qui en 2009 avait souligné au micro de la radio française RTL la présence « d’une invasion en provenance d’Afrique », avant de se reprendre, bafouillant « euh, une immigration en provenance d’Afrique » ou plus récemment sur la tribune des Nations unies un orateur a adressé ses « félicitations » à la France en lieu et place de ses condoléances pour le décès de Jacques Chirac. Un mot glissé à la place d’un autre suffit à transformer la portée des paroles prononcées, et personne ne retint autre chose de l’intervention du ministre que cette glorieuse erreur. Ainsi la juste utilisation des mots est-elle essentielle dans la puissance détenue par le langage. Usés finement et choisis avec pertinence, les mots et leur puissance peuvent être décuplés. Reprenons l’exemple sarkozien décrypté par Damon Mayaffre : reposant sur l’usage de mécanismes classiques et identifiés, le langage de Nicolas Sarkozy constitue le « secret sur lequel il bâtit sa victoire de 2007 ». Aurait-il choisi d’autres mots, le succès de sa campagne aurait été moindre.

L’importance de la conception

Rappelons enfin l’importance de la réception des mots dans la puissance qu’ils peuvent exercer sur le monde. Pour reprendre un fait précédemment cité, Charles De Gaulle ne donna « que » 79 discours durant les dix années de son mandat présidentiel. Ses interventions, rares, étaient attendues et suscitaient un engouement sans précédent au sein de l’opinion publique. Chacun, depuis sa télévision ou son poste de radio, écoutait avec une attention toute particulière les paroles rares du Président de la République. Admettons qu’il y a là un terreau d’une fertilité rare pour recueillir favorablement le langage de la présidence, et les idées qu’il porte. Cela est plus complexe aujourd’hui : non seulement il est attendu des hauts représentants de l’État qu’ils s’expriment et commentent tous faits d’actualité, mais de surcroît, ils doivent se faire porteur du récit quotidien de la Nation. Et le comble est que ces paroles tendent à se noyer dans un vacarme médiatique assourdissant, quand l’information est si nombreuse et provient d’endroits si multiples que plus rien ne peut être entendu, comme le soutiennent Thomas Wieder et Vincent Martigny. Comment, alors, les mots politiques pourraient-ils encore avoir du poids, quand ils ne sont plus attendus, plus entendus, et plus crus ? C’est pourquoi l’espace de réception des mots en politique est structurant ; il limite la puissance du langage.

En 2009 eut lieu l’investiture du premier président afro-américain des États-Unis, Barack Obama. L’événement devait faire date. John Roberts, président de la Cour Suprême, commet alors l’impair involontaire de déplacer un mot du sermon que doit répéter mimétiquement le président américain. Barack Obama, au visage jusqu’alors ferme et concentré, esquisse un sourire, incertain s’il doit répéter ou non l’erreur, risquant alors d’atteindre au pouvoir symbolique du texte d’investiture.

Ainsi en politique, les mots exercent un pouvoir indéniable sur le monde : qu’il s’agisse d’un pouvoir persuasif ou d’une capacité à fédérer autour d’un récit collectif. Les mots peuvent même fixer l’espace de pensée des citoyens : gageons-là qu’il s’agit d’un pouvoir unique. Cependant la toute-puissance des mots en politique se heurte à des éléments contextuels, qui limitent et encadrent l’exercice du pouvoir du langage. Ainsi la puissance symbolique du contexte, la substance et la pertinence des mots, l’état et la nature des destinataires jouent-ils un rôle central dans la puissance des mots en politique.

Puissants, les mots le sont, à supposer pourtant que nous ayons le pouvoir de savoir que dire, et surtout de savoir dire. Victor Hugo lui-même ne disait-il pas : « quand les mots ne peuvent plus dire ce que ressent le cœur, il y a les actes et surtout les regards » ?

Mamadou Banakourou TRAORE

 

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