Selon le politologue, Abdoul Karim Saidou, les milices sont beaucoup plus mobiles et efficaces dans la lutte contre l’insécurité

Dans cette interview accordée à Sidwaya, hier jeudi 7 novembre 2019, le politologue et enseignant chercheur à l’Université Ouaga 2, Abdoul Karim Saidou, se prononce, sur le recrutement des volontaires dans la lutte contre le terrorisme. Cette mesure a été annoncée par le chef de l’Etat, Roch Marc Christian Kaboré, dans son adresse à la nation consécutive à l’attaque contre le convoi de la société SEMAFO dans la région de l’Est.

Sidwaya (S): Dans son message à la nation consécutif à l’attaque terroriste contre un convoi de la société minière SEMAFO qui a fait 38 morts, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a annoncé le recrutement de volontaires pour la défense dans les zones sous menace. Comment appréciez-vous cette mesure ?

Abdoul Karim Saidou (AKS) : L’analyse, que nous faisons, est que la mesure visant l’organisation populaire pour défendre le territoire est inévitable. Car, nous faisons face à une guerre non conventionnelle. Et l’expérience dans plusieurs pays montre qu’il est impossible d’opposer une violence d’Etat à une violence sociale. Nous avons affaire à des individus qui vivent avec nous. Dans ce cas, jamais une réponse étatique ne saurait donner des résultats concluants.

S : Que faut-il entendre par le vocable « volontaires pour la défense » ?

AKS : Il n’y a pas de définition type. Il faut retenir que l’appel à la mobilisation nationale est prévu dans la loi constitutionnelle. C’est ainsi que dans les années 70, lorsqu’il a eu la guerre de Noël (guerre contre le Mali), le président de la Haute-Volta à l’époque, Sangoulé Lamizana, avait mobilisé des réservistes, des civils, pour concourir à l’effort de guerre. Aussi dans nos politiques de sécurité intérieure, vous verrez qu’il y a des polices de proximité qui sont prévues et dont le rôle est de répondre rapidement et efficacement à une menace. C’est dire qu’au niveau des politiques publiques de sécurité, l’appel au sursaut patriotique existe de prime abord. Au Burkina Faso la loi prévoit trois types de défense : celle militaire, civile et économique. Et lorsque vous prenez la défense civile, il a été mise en œuvre, courant 2010, une stratégie nationale de défense intérieure. Et dans ce volet, nous avons la mise en place d’une police de proximité. Compte tenu de la nature des menaces et de la politique publique, la législation en matière de défense et de sécurité, nous pensons que cette mesure était nécessaire.

S : Ne faut-il pas craindre que les citoyens ne répondent pas présents pour mener cette guerre asymétrique aux conséquences effroyables ?

AKS : En ce qui concerne l’enrôlement, il n’y a pas d’inquiétude à mon avis. Puisque vous remarquerai, que les premiers désirs de résistance sont venus des populations. A Kongoussi, et dans d’autres localités, on a vu des jeunes appeler à la mise en place d’un cadre légal pour leurs permettre d’apporter une contribution à la lutte contre le terrorisme. Mieux, c’est avant tout une question de survie. La question est de savoir quel est le dispositif qui sera mis en place ? Lorsque les populations vont décider de se mobiliser quelle est la structure qui va assurer leur encadrement et coordonner leurs activités? Cette mission va-t-elle revenir à l’armée ? A la police ? Ou à la gendarmerie ?

S : Comment le recrutement de ces volontaires pourrait-il être organisé selon vous ?
AKS : Bonne question. Comment cela va se passer concrètement, nous attendons de voir. Faut-il le faire comme au temps de la révolution sankariste ? C’est-à-dire recruter des jeunes afin de les former aux maniements des armes pour ensuite les mandater d’une sécurité publique ? Ou est ce qu’il va s’agir de l’opérationnalisation du processus de police de proximité avec la mise en place de coordinations communales de sécurité ? Il va falloir que des dispositions soient prises afin de protéger les familles des individus qui vont se porter volontaire. Etant donné qu’elles peuvent subirent les représailles des ennemis de la nation.

S : Q : Une telle mesure a-t-elle déjà fait ses preuves dans d’autres pays à votre connaissance ?

AKS : Evidemment. Lorsque des rebellions se sont formées dans des pays comme le Mali, le Niger, les Etats-majors des armées et les gouvernements ont vite fait de soutenir les milices proche de l’exécutif. Ces groupes d’auto-défense qui recevaient le soutien de l’armée nationale pour lutter contre les rebelles touareg ont rapidement engrangé des victoires. Et des territoires ont été libérés. Lorsque qu’un pays est face à une guérilla, les méthodes conventionnelles ne produisent pas d’effets positifs. Il faut donc employer des tactiques semblables à celles de l’ennemi. Car les milices sont beaucoup plus mobiles et efficaces. Au Vietnam, en Somalie et en Afghanistan, ce sont ces mêmes dispositifs qui ont ramené le calme dans les zones jadis violentes.

S : Doit-on comprendre, à travers cette décision, que l’armée burkinabè présente des limites dans la lutte contre le terrorisme ?

AKS : Non ! Cela ne voudrait pas signifier que l’armée régulière est incapable. Ce type de défis sécuritaires manque de méthodologie. Or, nos armées ont été créées pour faire face à des menaces de type conventionnel. Et ce, selon une doctrine établie.
Mais lorsque la situation est asymétrique il faut nécessairement d’autres instruments de lutte à la fois politique, économique, culturelle, social (…) et cela ne dénote pas des limites l’armée comme on peut le prétendre. Retenons tous simplement que dans ce cas figure, l’armée n’est pas une réponse adéquate si les populations ne s’y mettent pas. Tout compte fait, l’appel à la cohésion et au sursaut national doit être surtout vu sur le plan politique, via la réconciliation nationale, afin de permettre à tous de mutualiser les efforts. Car, la chute du régime Compaoré a eu des conséquences sur l’Etat et les institutions. Ce qui fait qu’à ce jour, certaines personnes qui ont des dossiers judiciaires pendants comme Auguste-Dénise Barry, Blaise Compaoré et Yacouba Isaac Zida, ou des personnes qu’on estime autrefois proches du régime déchu ont été mis à l’écart, alors qu’ils pourraient apporter leur contribution à la lutte. Il faut vite retrouver cette paix et stabilité, en impliquant tous les fils du pays.

Entretien réalisé par Wanlé Gérard COULIBALY

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