Boissons locales : Du poison dans nos zoom-koom, bissap….!

Un lot de ces produits entreposés au marché de Toecin.

La consommation du zoom koom, gnamankoudji, bissap et autres boissons locales, comporte désormais des risques sanitaires. Des poudres hyper sucrées sont utilisées pour substituer le sucre ordinaire, exposant les consommateurs à des maladies rénales, hépatiques, cancérigènes… Enquête.

En cette matinée du 15 septembre 2019 au quartier Marcoussis de Ouagadougou, la fête bat son plein dans la famille Kaboré, à l’occasion du baptême de la dernière-née.
Dans un seau de 50 litres, les femmes commises à la préparation de zoom-koom (boisson locale faite à base de farine de petit mil) ont ajouté le contenu de six sachets d’une poudre nommée ‘’Taama drink ginger’’.

« C’est trop doux », s’exclame l’une d’elle entre deux gorgées. « L’avènement des ‘’song-sucre’’ est vraiment salutaire », apprécie une autre.
Le ‘’song-sucre’’ ou ‘’aide-sucre’’ en langue nationale mooré, est une panoplie de poudres chimiques dont Taama drink, Golden Juice, Melody, Tiara, my King d’origine turque (selon les étiquettes) qui pullulent sur le marché burkinabè.

Fabriquées pour servir de boissons instantanées, une fois le sachet de 10g mélangé avec deux litres d’eau, elles existent sous plusieurs goûts: gingembre, coco, mangue, fraise, ananas, orange, citron, tamarin…
Mais du fait de leur goût très sucré, de leurs couleurs et de leurs arômes, ces poudres sont détournées de leur usage premier et servent désormais de sucre dans la fabrication des boissons locales.

Dans les restaurants, ou chez les vendeuses de boissons dans les rues et lieux publics, ces produits chimiques s’utilisent dans la préparation du zoom-koom, bissap (boisson à base de la fleur d’hibiscus), Gnamakoudji (jus de gingembre).
Le sachet de 10g de cette substance chimique est commercialisé à 50 ou 75 F CFA, selon la marque. Le paquet de 24 sachets est cédé à 1000 F CFA, tandis que le carton est vendu à 21 500 FCFA (prix en gros à Sankar-yaaré, l’un des plus grands marchés de Ouagadougou).

Les utilisatrices de ces potions jubilent. « Cela me permet d’utiliser moins de sucre et d’économiser la matière première, du fait des colorants. Je me fais plus de bénéfices avec ces poudres », confie une restauratrice.
Une autre du quartier Tampouy de Ouagadougou qui préfère garder l’anonymat de peur de perdre sa clientèle, explique le procédé du mélange: « La fraise, de par sa couleur rouge, se mélange avec le bissap, le coconut avec le zoom-koom et le jus de pain de singe. Le Taama drink ginger, quant à lui, s’additionne avec le gnamakoudji et aussi le zoom-koom ».

A l’en croire, avec par exemple 300 F CFA de « song-sucre », elle se passe de deux kilogrammes de sucre normal, coûtant 1200 F CFA. «C’est un véritable business pour moi», insiste-t-elle, toute fière.
Rencontrée à son domicile au quartier Kologh-Naaba, la vendeuse Lizèta Ouédraogo se frotte également les mains.

« L’économie sur le sucre ordinaire me permet de gagner le double du bénéfice escompté », soutient-elle. Dame Lizèta dit connaître plusieurs femmes de son quartier qui prospèrent aussi dans ce business.
Au-delà du commercial, ces mêmes substances sont utilisées dans les familles, lors des événements sociaux tels les baptêmes et mariages, non pas forcément pour leur sucre, mais pour leur arôme.

Quels effets sur la santé ?

Ce seau de zoom koom destiné aux convives d’un baptême
à Marcoussis contient du Taama drink ginger.

Au-delà du goût fort apprécié, nous avons essayé de connaître leurs effets après consommation. «A chaque fois que je bois du zoom-koom additionné à ces produits, quelques heures après, j’ai des ballonnements et je rote beaucoup», confie une cliente, le 13 juillet 2019 à l’entrée du marché de Bissighin (périphérie Nord de Ouagadougou).
Des malaises qui l’ont contrainte à changer de vendeuse qui n’utilise pas ces « sucres artificiels ». « Comme j’ignore ce que ces produits contiennent, je préfère ne pas les utiliser », confirme la vendeuse en question.

Aussi, ces produits n’ont pas toujours donné le goût escompté. Selon Lizèta Ouédraogo, la plupart de ses clients lui ont rapporté une sensation d’un arrière-goût amer après la consommation de ses boissons…
Pour en savoir davantage sur ces « jus artificiels », nous avons soumis le 9 août 2019 au Laboratoire national de santé publique (LNSP), des échantillons de Taama drink ginger (gingembre), Golden Juice coconut (noix de coco) et Taama strawberry (fraise) pour des analyses d’un montant de 82 500 FCFA.

Une première analyse, effectuée à la Direction du contrôle des aliments et de la nutrition appliquée (DCANA) du Laboratoir national de santé publique révèle une non-conformité de certaines de ces poudres. «Pour les paramètres contrôlés, certaines poudres ne sont pas conformes aux normes sanitaires, à cause d’absence de numéro de lot», nous renseigne le 7 octobre 2019, le directeur de ce département, Fulbert Nikiéma.

Il précise que sa direction, faute de moyens techniques, n’a cependant pas pu rechercher des éléments nucléiques, des colorants et des métaux lourds.
Le patron de la DCANA déplore tout de même la présence sur le sol burkinabè d’un produit sans numéro de lot: « S’il y a une intoxication en masse, il nous sera difficile de déterminer le lot de la marque incriminée afin de procéder à son retrait », s’indigne-t-il.

Au regard de ces inquiétudes, une seconde analyse, plus poussée notamment sur l’impact sanitaire desdits produits est effectuée par la Direction de la toxicologie, du contrôle de l’environnement et de l’hygiène publique (DTCE) du LNSP le 15 octobre 2019.
Le rapport d’expertise élaboré par Salifou Beloun, Dr Cheick Palm, sous le contrôle du directeur de la DTCE, Dr N. Stanislas Dimitri Meda, confirme cette non-conformité aux normes du Burkina Faso sur « l’étiquetage des denrées alimentaires préemballées ».

« Les poudres pour préparations instantanées de jus de boisson sont non conformes aux règles d’étiquetage en vigueur au Burkina Faso. Aussi la qualité de l’information rapportée aux consommateurs influence-t-elle sur le choix du produit. Ces informations portent surtout sur la présence de certaines substances qui, bien que légalement autorisées, peuvent induire des effets toxiques chez le consommateur en tenant compte des doses journalières admissibles », peut-on lire dans le rapport d’expertise de la DTCE.

Des substances cancérigènes!

Le rapport d’expertise du LNSP.

Les analyses toxicologiques révèlent la présence d’édulcorants comme l’aspartame, l’acésulfame K, du Brun HT, le carboxyméthylcellulose, et des colorants tels la carmoisine, la couleur jaune FCF et rouge allure dans les poudres. En outre, l’analyse chimique décèle aussi la présence dans certaines marques de l’Adipol 2EH, un agent plastifiant non courant dans l’industrie agroalimentaire. « Tous ces composés sont des substances à potentiels cancérigènes. Et leur toxicité est avérée », s’est alarmé, le 8 novembre 2019, le nutritionniste en charge de la fortification des aliments et de la sécurité sanitaire des aliments au ministère de la Santé, Dr Abdoulaye Gueye.

Pour lui, en fonction de la dose ingérée, le consommateur risque une infection aiguë (diarrhée et vomissements). «Si le consommateur va au-delà de la norme, il risque à la longue un cancer du foie», a alerté le spécialiste de la sécurité sanitaire.
Dr Gueye ajoute que certains de ces composés sont sources d’hyperactivité chez les enfants, accentuent les crises chez les asthmatiques et les malades cardiaques.

Quant à la présence de l’Adipol 2EH dans ces poudres, le spécialiste planche pour deux cas: « Soit c’est un corps étranger, soit c’est une contamination et dans lequel cas, cela compromet la fiabilité du produit ou bien le fabricant a sciemment omis d’en mentionner ».
« Sur le plan toxicologique, l’Adipol 2EH peut être source d’irritation pour les yeux, de nausée, de vomissements, de diarrhée et de vertige », ajoutent les experts de la DTCE du LNSP.

Une publicité mensongère

Par ailleurs Dr Abdoulaye Gueye fustige une publicité mensongère autour de la poudre Taama Drink Strawberry : « La fraise qui est l’élément de base de ce produit se trouve en 7e position sur la liste des constituants. Pourtant dans l’industrie agroalimentaire, les produits sont mentionnés par ordre décroissant (matière première, NDLR) ». Il préconise de modérer leur consommation afin de prévenir des maladies rénales et hépatiques.
Quant à la spécialiste en prévention de la malnutrition à la Direction de la nutrition (au ministère de la Santé), Dr Nana Thiombiano, elle déplore, d’une part, l’absence de consignes de conservation après la reconstitution des produits et la non-précision de leur valeur énergétique, d’autre part.

Visiblement préoccupée, ce 8 novembre 2019 lorsque nous l’avons rencontrée, elle soutient qu’«avec le sucre, des germes peuvent se développer et créer d’autres problèmes de santé». Dr Thiombiano ajoute : «il peut y avoir d’autres substances nocives dans ces poudres que notre technique n’a pu déceler».
«Le laboratoire national n’a pu ni confirmer la composition qualitative et quantitative exacte des produits par rapport à l’étiquetage (absence de standard), ni réaliser une étude de toxicité (aiguë et/ou chronique), ni effectuer l’évaluation de la toxicité potentielle des produits, pour défaut de ressources matérielles appropriées (animaux de laboratoire, cultures cellulaires)», reconnaissent les experts du LNSP.

Pour ce faire, ils recommandent, entre autres, l’amélioration de l’étiquetage des produits concernés, le renforcement de la législation sur ce type de produit (instauration des limites et restrictions pour certains additifs tels que l’Aspartame).
Mais la Ligue des consommateurs est plus formelle : «Du moment où le produit comporte des risques sanitaires, nous souhaitons son retrait du marché et son interdiction d’entrer sur le territoire burkinabè», martèle le président de la Ligue des consommateurs du Burkina (LCB), Dasmané Traoré.

En ce qui concerne cette perspective, Dr Thiombiano prévient : « Le Burkina est membre de l’Organisation mondiale du commerce. Il ne peut décider d’interdire l’entrée des produits d’autres pays sur son territoire ».
Toutefois, elle précise que face à la probable nocivité de ces poudres, très consommées et surtout par des enfants, le Burkina peut s’édicter des normes pour minimiser les risques.

Un circuit d’importation douteux

Kimikiyoba Nalkesse du ministère du Commerce soutient que l’entrée d’un produit au Burkina est libre.

En attendant que les entités concernées ne statuent sur la question, l’on est curieux de savoir comment le produit a pu pénétrer le sol burkinabè ?
Sankar-yaaré, le nid de vente en gros des poudres Taama, Goldel, Melody et autres, ravitaille les autres marchés de la capitale. Dans le cadre de cette enquête, nous avons donc cherché à connaître la source d’approvisionnement de ces magasins grossistes. Mais les gérants de ces commerces disent ne pas connaître les fournisseurs de leurs patrons.

Selon certaines indiscrétions, des commerçants camouflent certaines de leurs marchandises dans les zones non loties d’où ils convoient discrètement dans des magasins des marchés. Mais durant les cinq mois qu’a duré cette enquête, nous ne sommes pas parvenus à vérifier cette information.

Comment entrent donc les produits au Burkina Faso? Komikiyoaba Nalkesse, alors Directeur général du contrôle économique et de la répression de la fraude (DGCRF) du ministère en charge du commerce, au moment où il nous a accordé cet entretien le 11 octobre 2019, a indiqué qu’en matière règlementaire, l’entrée d’un produit sur le territoire burkinabè est libre pour peu qu’il n’impacte ni la santé humaine ni la sécurité.
« L’entrée d’un produit au Burkina Faso se fait soit par déclaration préalable d’importer ou par autorisation spéciale », a situé M. Nalkesse.

Il a toutefois indiqué que les poudres pour jus sont sur la liste des produits soumis à Déclaration préalable d’importer (DPI).
Une source au guichet unique du commerce, rencontrée le 12 novembre 2019, explique que la DPI n’est qu’une intention d’importer et s’obtient sur simple présentation des factures pro-forma, du numéro IFU et de la carte de commerçant. « C’est possible que nous ayons délivré une DPI aux importateurs des poudres, car nous ne voyons ni le produit ni les emballages au préalable », soutient notre source. Elle s’est dite tout de même convaincue que la douane ne laisserait pas entrer au Burkina Faso un produit sans contrôle qualité et sanitaire.

A ce sujet, un arrêté conjoint, portant fixation de modalité de contrôle de qualité sanitaire et deux autres, fixant la liste des produits soumis au certificat national de conformité et de certificat de contrôle sanitaire et portant fixation des frais d’analyse existent.
Ces trois textes, signés en 2003 et 2008 par les ministères en charge du commerce ; de l’économie et celui de la santé, affectent les contrôles sanitaires des produits importés, exportés et locaux au LNSP et à l’Agence burkinabè de la normalisation, de la métrologie et de la qualité (ABNORM).

Des sources rencontrées le 5 novembre 2019 à l’ABNORM et au service de contrôle qualité (ministère en charge du commerce) nous ont confirmé que leurs structures ne contrôlent pas les produits alimentaires. « Tous les contrôles sanitaires des produits alimentaires relèvent des prérogatives du LNSP », nous a-t-on renseigné.

Les articles 3 des arrêtés conjoints de 2003 et de 2008 portant fixation de la liste des produits soumis au certificat national de conformité et au certificat de qualité sanitaire, mentionnent clairement que les frais d’analyses sont à la charge de l’importateur.
Pourtant « le LNSP n’a, à aucun moment, reçu les poudres Taama Drink ginger, Goldel juice coconut et autres, ni de la part des importateurs, ni de la part d’une tierce entité pour des analyses qualité », foi du Directeur du contrôle des aliments et de la nutrition appliquée, Fulbert Nikiema.

Le spécialiste de la sécurité sanitaire, Dr Abdoulaye Gueye, met en garde contre la consommation de ces poudres.

Selon lui, ces produits peuvent avoir échappé aux mailles de la douane par un système d’introduction frauduleuse. « Il y a des produits qui échappent soit par manque de vigilance des agents à la frontière, soit par fraude à travers le contour du tronçon principal », renchérit M. Nalkessé.

Par ailleurs, une autre source au ministère du Commerce nous confie le 7 novembre 2019 que les poudres incriminées par la LNSP entrent illégalement au Burkina Faso. « Cela se fait dans l’informel et entre par vague et en petites quantités ».
Sur la question, Dasmané Traoré de la Ligue des consommateurs n’exclut pas la possibilité de manœuvres corruptrices pour faire passer le produit.

Il incrimine également la lenteur de la procédure douanière et celle liée aux analyses qui poussent certains commerçants à passer outre la réglementation. Il propose donc l’installation et l’opérationnalisation d’antennes locales du LNSP aux frontières afin que les analyses puissent s’effectuer sur place. Le DCANA, souhaite l’instauration d’une procédure pouvant permettre d’identifier les importateurs et leurs clients de sorte qu’en cas de problème, l’on puisse rappeler urgemment les produits mis en cause.

Selon la réglementation, aucun produit n’entre ni ne sort du Burkina si ce n’est que par la douane et ce, après l’accomplissement des formalités légales: certificat de conformité et contrôle sanitaire de la marchandise, délivrés respectivement par les ministères du Commerce et celui de la Santé.

Même si les importateurs de ces poudres pour jus ont obtenu une déclaration préalable d’importation auprès du ministère du Commerce, celui de la Santé, à travers le LNSP, n’a pas effectué de contrôle qualité. Pourtant les poudres sont déjà sur le territoire burkinabè et en grande quantité. Ce qui conforte donc les soupçons de fraudes ou de corruption aux frontières.

Malgré les multiples efforts déployés (coups de file, déplacements) entre le 26 août et le 4 novembre 2019 auprès de la Direction générale de la douane pour comprendre davantage le processus d’importation de ces substances douteuses, cette institution s’est mue dans un silence.

Rabiatou SIMPORE
rabysimpore@yahoo.fr

3 Commentaires

  1. Merci pour les efforts consentis dans le cadre de cette enquête. Je vous encourage à poursuivre le lièvre que vous avez levé. D’autres actions devraient suivre à mon avis, pour mieux informer et conscientiser la population, y compris les importateurs, sur les risques et les dangers que représentent ces produits pour la santé.

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