Autonomisation économique des femmes : ces battantes qui ont dompté leur handicap

Plusieurs personnes vivant avec un handicap ont perdu tout espoir de réussir dans la vie. Si parmi elles, certaines se livrent à la mendicité, d’autres ont décidé de ne pas céder à la fatalité. C’est le cas de ces femmes battantes de Dédougou et de Bobo-Dioulasso, qui ont su dompter leur handicap, menant avec succès des Activités génératrices de revenus (AGR).

Installée au secteur 5 de Dédougou, Estelle Désirée Dakyo vend des fruits et légumes depuis la fin des années 90. Au lieu de se cloitrer entre quatre murs ou de mendier, elle dit avoir décidé de prendre son destin en main, convaincue que le handicap n’est pas un frein à son épanouissement socioéconomique. « J’ai compris qu’il vaut mieux être financièrement autonome que de dépendre éternellement des autres », soutient-elle. Estelle s’est lancée dans le commerce de bananes avec un fonds de 15 000 F CFA. Plus de 20 ans après, son activité a porté ses fruits. Son étal s’est élargie aux pommes de terre et à bien d’autres fruits et légumes. Elle fait aussi la coiffure et vend des pagnes traditionnels. « Aujourd’hui, je rends grâce à Dieu car j’arrive à subvenir à mes besoins et de ceux de mon fils qui a un permis de conduire et qui est à la recherche d’un emploi permanent », a-t-elle lancé.

Propriétaire d’une boutique de pagnes et d’un café-restau à Bobo-Dioulasso, Salimata Sombié encourage les autres personnes vivant avec un handicap à se battre pour réussir.

La même mentalité de battante habite Bibiane Waro. La cinquantaine révolue, elle a plusieurs cordes à son arc. En effet, cette dame est la présidente des dolotières de la Boucle du Mouhoun. Elle est également jardinière et éleveuse. Sa carrière de battante remonte à 1994, au terme d’un contrat de travail avec l’ONG allemande DED. « J’ai ouvert un cabaret la même année. Le temps d’installer les équipements, j’ai fait un hangar devant la cour familiale et je faisais la coiffure pour gagner un peu d’argent », raconte-t-elle. Par la suite, elle a commencé la préparation et la vente du dolo, utilisant les résidus pour élever des porcs. Aidée par sa mère dans cette activité physique, Bibiane renoncera à l’élevage des porcs au profit de celui de la volaille, sa maman croulant sous le poids de l’âge. En même temps, gérante d’un kiosque à café, elle bénéficiera de la part des services des Eaux et forêts, en 2017, d’un financement d’un projet pour la culture du moringa. « Ils m’ont donné du grillage, des séchoirs, des arrosoirs et bien d’autres matériels de jardinage », a-t-elle dit. Elle emploie aujourd’hui deux personnes qui s’occupent simultanément du jardin et de l’élevage et a réuni 30 femmes qui travaillent avec elle à temps partiel. A la sueur de son front, Mme Waro dit avoir pris en charge ses deux enfants dont le premier est aujourd’hui infirmier d’Etat, alors que la seconde en classe de 3e a suspendu sa scolarité cette année pour cause de maternité.

Fière de son handicap

Depuis plusieurs années, dame Waro loue son cabaret à 14 femmes qui y préparent le dolo à tour de rôle. «Souvent, je ne suis pas complexée de mon handicap, parce qu’il y a des gens dits normaux qui m’envient », affirme-t-elle. Toujours conquérante, elle achète les pagnes traditionnels pour les coudre et revendre. «J’ai même participé à une exposition organisée par le projet Pôle d’entreprise agricole (PEA) et j’ai obtenu le 3e prix qui m’a permis d’être dotée de matériel de teinture», confie-t-elle.

Se battre pour réussir, c’est aussi le credo de Elisabeth Mana, habitante du quartier Colsama de Bobo-Dioulasso. Ayant perdu ses parents très tôt, elle a refusé de céder à la fatalité. « J’ai eu mon handicap à l’âge de trois ans. Sept ans plus tard, j’ai perdu mon papa. C’est ma maman qui s’occupait de nous et par la suite, elle aussi est décédée », témoigne-t-elle. Malgré tout, la mendicité ne lui a jamais traversé l’esprit. Très vite, Elisabeth s’est investie dans le petit commerce. « Je me bats comme je peux, car je sais qu’en vendant une marchandise, je peux gagner un bénéfice», fait-elle savoir. Vente de hochata, bissap, jus de gingembre et de tamarin, coiffure … toutes les occasions sont bonnes à saisir pour elle. Agée de 44 ans, célibataire et mère de deux enfants, sa première fille est devenue le pilier de son commerce, parce que c’est elle qui vend les jus dans la ville. Quant à la deuxième, elle fait la classe de 2nde. Après avoir bénéficié en novembre 2018 d’un soutien des services de l’Action sociale à hauteur de 200 000 F CFA, Elisabeth s’illustre aussi dans la vente de pagnes (en tontine). « Je ne suis pas mariée. Nous vivons de ce commerce », raconte-t-elle avec fierté.

« J’étais obligée d’abandonner l’école… »

Battante, Salimata Sombié l’est aussi. Atteinte d’albinisme, elle a commencé le commerce de pagnes depuis 2000, après le décès de son père. « J’étais obligée d’abandonner l’école pour me débrouiller. Je partais prendre les pagnes avec la copine de ma maman au marché. Je me promenais pour les vendre et je lui retournais son argent », explique-t-elle. Avec ses « petites épargnes », Salimata a pu confectionner un kiosque à 250 000 F CFA et s’est installée en 2012 dans le quartier Belle-ville de Bobo-Dioulasso. « Je ne pouvais pas me promener au soleil. Il fallait attendre 16 h pour sortir et rentrer au plus tard à 19h à la maison », lâche-t-elle. Pagnes de tous types, layettes, parfums, draps … la boutique de cette femme s’est agrandie, au point qu’elle emploie une fille. A quelques mètres de là, elle a également ouvert un café-restau où une autre fille l’épaule. « J’ai aujourd’hui une moto. J’ai un enfant, je paie sa scolarité et subviens à tous ses besoins … Même des personnes valides viennent prendre crédit avec moi », rapporte-t-elle avec fierté.

Refus de prêt bancaire pour handicap ?

Hormis un appui financier des services de l’Action sociale pour mener des Activités génératrices de revenus (AGR), Estelle Dakyo dit n’avoir bénéficié d’aucune aide. D’où son appel aux structures étatiques et aux institutions financières à prendre en compte la spécificité des personnes vivant avec un handicap. « Si nous partons pour contracter un prêt, on refuse de nous l’octroyer estimant qu’on ne va pas rembourser. Une fois, j’ai demandé un prêt et j’ai voulu garantir ma moto tricycle. On me l’a refusé alors qu’ils l’ont accordée à un autre qui a garanti sa moto P50. Alors que ma moto était neuve et coûtait plus cher», témoigne-t-elle. Mme Dakyo implore donc les autorités à accompagner les personnes vivant avec un handicap par le biais de leurs associations respectives.
Bibiane Waro, quant à elle, appelle les autorités à faciliter l’accès au crédit pour les femmes vivant avec un handicap à qui les institutions financières demandent parfois des Permis urbain d’habiter (PUH). « Un handicapé qui vit chez ses parents ou en location, où va-t-il avoir un PUH ? », s’interroge-t-elle.

Elle s’est réjouie d’un financement de 200 000 F CFA par personne alloué aux personnes vivant avec un handicap en 2018. Mme Waro regrette toutefois les conditions de la limite d’âge à 50 ans maximum, fixée pour accéder à certains financements. En effet, présélectionnée pour le projet incubateur du Conseil régional de la Boucle du Mouhoun, elle devait s’inscrire à 20 000 F CFA pour la formation. « Je suis partie pour payer les frais de formation et on m’a dit que le projet concerne les jeunes de 18 à 35 ans », déplore-t-elle. Même si elle confie n’avoir jamais contracté un prêt au près d’une banque ou une structure de microcrédit, Elisabeth Mana appelle tout de même les autorités à leur octroyer plus d’aide ou à défaut, des prêts à des taux préférentiels. En 2013, Salimata Sombié dit avoir bénéficié de 350 000 F CFA d’aide du gouvernement pour « renforcer » son commerce, en plus de « petits prêts » de son association. Elle regrette toutefois le fait que deux banques de la place lui ont refusé des prêts pour manque de garantie. Elle dit regretter aussi le rejet de ses dossiers, à deux reprises, par le ministère en charge de la jeunesse dans l’octroi des fonds dédiés aux jeunes.

Des crédits sans un aval ou hypothèque

Au sujet de l’inaccessibilité des crédits aux femmes handicapées et du manque de soutien, la directrice générale de la solidarité nationale et de l’assistance humanitaire du ministère de la Femme, de la Solidarité nationale et de l’Action humanitaire, Maïmouna Zoma, précise que la protection des femmes handicapées est au cœur de l’intervention de son département. « Au titre des interventions, le Fonds national de solidarité a constitué l’une des premières sources de financement des AGR des femmes», déclare-t-elle. Mme Zoma comprend que les banques sont des institutions financières qui octroient des crédits aux personnes physiques et morales moyennant certaines conditions.

« Ce qui nous revient, c’est que les conditions sont souvent difficiles à remplir pour nos cibles », soutient-elle, d’où plusieurs actions en vue de leur permettre de mettre en œuvre des AGR. De ses explications, il ressort par exemple que le Fonds d’appui aux activités rémunératrices des femmes (FAARF) procède à l’octroi de crédits dans des conditions différentes des banques, notamment sans un aval ou des hypothèques de motos ou de parcelles. Des conditions de remboursement sont établies et des animatrices accompagnent les femmes dans leurs activités, afin de les aider à les maîtriser et à procéder au remboursement dans les délais requis pour que d’autres femmes aient la chance d’en bénéficier. Pour Mme Zoma, la formation et la remise de technologies aux femmes pour la mise en œuvre de leurs activités constituent aussi un point clé de leur accompagnement. Par ailleurs, en 2017, un arrêté portant création du Projet d’appui à la formation professionnelle, à l’emploi et l’entrepreneuriat des personnes handicapées, a vu le jour pour prendre en compte les AGR des personnes handicapées. A travers de microprojets « pertinents », celles-ci bénéficient d’une subvention qui leur permet de se réaliser sans tracasserie bancaire . A l’issue de l’octroi, un suivi est réalisé par les acteurs afin d’aider les femmes à consolider leurs projets. Au titre de la première phase du projet, 1 196 femmes ont été bénéficiaires, foi de Mme Zoma.

Se faire respecter

Qu’à cela ne tienne, Estelle Dakyo invite ceux et celles qui s’adonnent à la mendicité à prendre conscience que le handicap n’est pas un frein à leur épanouissement financier. « Ils doivent utiliser le peu qu’ils ont gagné en mendiant pour faire du petit commerce. C’est à ce prix qu’on va commencer à nous respecter », conseille-t-elle. C’est aussi le conseil de Elisabeth Mana, qui exhorte les autres personnes vivant avec un handicap d’arrêter de mendier. « C’est à cause de ça qu’on nous regarde mal. Souvent même tu es arrêtée au bord de la voie, les gens te regardent avec mépris parce qu’ils pensent que tu mendies », relève-t-elle. Salimata Sombié, pour sa part pense que les personnes vivant avec un handicap doivent prendre leur courage à deux mains et oublier leur handicap. « On ne commence pas le commerce avec un grand montant », leur dit-elle.

Jean-Marie TOE

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