Offrande lyrique :Libres… par obéissance ou par rébellion ?

« Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, prêts à croire et à obéir sans discuter », écrivait Primo Levi dans son livre Si c’est un homme, publié en italien en 1947. L’obéissance évoquée, loin d’être la qualité habituellement louée chez les enfants, est accusée d’être « dangereuse ». Elle est même ce qui permettrait le mal. Nous verrons que si l’obéissance conformiste et soumise étouffe la liberté de chaque individu, refuser de pouvoir obéir ne sert pas davantage la liberté individuelle. Etre libre, ce n’est donc pas choisir entre obéissance ou désobéissance, mais être fidèle à soi, en obéissant à soi-même et quitte à désobéir aux autres pour rester juste.

Obéir vient du latin ‘’oboedire’’, qui signifie « prêter l’oreille à quelqu’un » ; en écoutant l’injonction d’un autre, je la fais mienne et m’y soumets. Loin d’écouter, celui qui se rebelle refuse d’obéir et cherche à entraîner d’autres rebelles avec lui – il désobéit. Mais désobéir suffit-il à être libre ? Et obéir me condamne-t-il à la soumission ?

Répondre à la question « Libres, par obéissance ou rébellion ? », implique donc se demander si consentir à une règle extérieure nous mène à la liberté ou si celle-ci passe nécessairement par le refus de toute norme. Plus d’un siècle après De la désobéissance civile de Thoreau (1849), la désobéissance semble devenir une nécessité croissante, et les mouvements sociaux qui se posent « contre » ou se voient comme « anti » se multiplient. Pourtant, ces rébellions ne signifient pas pour autant une liberté sans failles ni déterminismes, d’autant plus que vivre en communauté suppose d’accepter un certain nombre de règles. Comment être véritablement libres ?

Si l’obéissance soumise, aveugle et absolue est incompatible avec la liberté du sujet, refuser d’obéir à un autre qu’à soi, c’est se soumettre à ses pulsions et au milieu dans lequel l’individu est immergé

L’obéissance aveugle, directe, irrépressible à une norme, une tendance extérieure ou autrui est une entrave à la liberté, car le sens propre de l’individu est aliéné. Pour Aristote, l’exemple type de cette obéissance est l’esclave. Simple exécutant des volontés de l’extérieur, tout en agissant, il demeure passif. Non seulement son obéissance ne le rend pas libre, mais en étant absolue, aveugle, elle l’empêche d’être. Obéissant non par volonté mais parce que le prix de la désobéissance est insoutenable et la rend inconcevable, cette obéissance réduit l’homme au statut de machine.

L’obéissance peut être aveugle sans être absolue, et relative à un groupe et ses pratiques, à une tendance : le « je » du sujet devient alors un « on », abstrait dans sa généralité mais concret dans sa capacité à nous faire agir. En obéissant au diktat du conformisme et de l’effet de groupe, la parole du sujet devient automatique, et pour Hannah Arendt, c’est de cet automatisme que naît la « bêtise de la parole ». En outre, le conformisme, ce n’est pas uniquement obéir aux modes d’aujourd’hui, mais également, selon Max Weber, se conformer à l’autorité du passé. C’est agir sous l’effet de l’inertie des habitudes, des traditions, des conventions – sans prendre la peine d’imaginer que nous pourrions inventer un nouveau présent. Dès 1456, La Boëtie écrivait : « La première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ».

Face à ces aveuglements, ces facilités paralysantes, la rébellion pourrait apparaître comme la solution la plus sûre. Refusant toute forme de contraintes, n’obéissant qu’à son propre désir, le sujet désobéissant, rébelle, serait l’antidote à l’esclave. Mais désobéir peut être également refuser ce qui tire l’individu hors de la sauvagerie. L’individu, devenu individualiste, ne peut plus vivre en communauté, car il a renoncé à l’obéissance qui est, selon Kant, ce qui permet de passer de l’animalité à l’humanité. Circonscrite et limitée dans le temps, la discipline est effectivement présentée par le philosophe des Lumières comme un passage obligé, qui permet l’apprentissage de l’autonomie, cette fameuse capacité de l’individu à définir sa propre règle.

L’obéissance à une norme estimée légitime permet donc de rester libre tout en assurant sa protection et vie en communauté

Pour Kant, être libre c’est également choisir de façon éclairée et indépendante d’obéir à une norme extérieure que l’on fait nôtre et se libérer de ses propres déterminismes. Cette obéissance choisie est le consentement, et se distingue de la résignation, qui est l’obéissance acceptée sans avoir été voulue. Les théoriciens du contrat social (Hobbes, Rousseau), voyant dans la reconnaissance de l’autorité de l’Etat le moyen de mettre fin à « la guerre de tous contre tous », ont fait du consentement la fondation du contrat social. Les individus, tout en se soumettant à l’autorité des lois, restent libres, car ce sont eux qui ont choisi de s’y soumettre.

Les lois auxquels ils obéissent sont en fait les servantes de leur liberté. Obéir aux lois permet ainsi de vivre en communauté, de se libérer de l’état sauvage tout en restant libre parmi ses concitoyens. Mais comment être sûr que nous obéissons aux lois parce que nous y consentons et non parce que nous nous y résignons, comme le dénoncent Machiavel et plus tard Marx ? L’obéissance ou la rébellion ne doit se décréter qu’après un jugement critique : cette loi à laquelle on me demande d’obéir est-elle pertinente et juste ? C’est là toute la différence centrale entre légalité et légitimité. Le citoyen ne doit pas obéir à une loi parce qu’elle est loi – ce serait du légalisme, une obéissance systématique et aveugle – mais parce qu’elle émane d’une autorité digne de confiance et donc légitime.

L’Antigone de Sophocle incarne cette contestation de la légalité au nom de la légitimité. Et si elle choisit de se rebeller, de désobéir, cette désobéissance est l’envers d’une obéissance supérieure, aux lois éternelles de la famille, aux prescriptions de la mémoire : des lois dont la légitimité éternelle surplombe celle transitoire et fragile des hommes. Etre libre, ce n’est donc pas choisir entre obéissance ou rébellion, mais être fidèle à soi, quitte à désobéir aux autres si c’est pour rester juste.

Pour rester libre, l’individu doit pouvoir obéir tout en maintenant sa capacité à désobéir lorsqu’il estime qu’il en va de sa responsabilité

La liberté s’exerce aussi par la reconnaissance du pouvoir contraignant d’une autorité estimée juste et légitime, sans qu’elle ne le soit ni de façon systématique ni éternelle : soumise à cet examen critique, constructif et constant, l’obéissance peut et doit devenir désobéissance lorsqu’on estime que la règle n’est plus légitime à suivre : l’obéissance civique se fait désobéissance civile.

La rébellion pour défendre une autre idée de la justice, est légitime – selon Socrate, on désobéit parce qu’on ne peut plus continuer à obéir – la rébellion pour assurer la sauvegarde d’un intérêt égoïste ne justifie pas que l’on renonce à l’obéissance. La désobéissance n’est donc pas incompatible avec l’ordre démocratique : au contraire elle le constitue, la démocratie est moins un système figé de distribution des pouvoirs qu’un processus critique qui « est une exigence de liberté, d’égalité, de solidarité – et c’est cette exigence qui fait désobéir. »

L’individu est véritablement juste lorsqu’il accomplit non pas son désir, mais son devoir : c’est grâce à la recherche de la justice qu’il atteint sa liberté

Un individu libre ne fait pas ce qu’il veut, mais ce qu’il doit ; son obéissance ou sa rébellion ne procède donc non pas d’un désir mais bien de son devoir. Car la liberté peut être comprise comme le courage de faire ce que l’on doit faire, car « nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous » (DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre VI, Pléiade, 1880) … « et moi plus qu’un autre », ajouterait Lévinas.

C’est cette responsabilité irréductible et incompressible du sujet qui fait que je suis véritablement moi et pas interchangeable. Pour être moi, pour être libre, il me faut donc répondre à cette responsabilité et être juste, car « la justice est ce qui fait tenir bon devant soi même » nous dit Platon. Elle est ce qui permet de mettre en ordre ce qu’il y a en soi même, afin que ce soit toujours ce qu’il y a de plus élevé qui commande.

Elle est également ce qui permet de se choisir soi plutôt que d’obéir aux habitudes, injonctions, aux tendances. Enfin, accomplir son devoir et œuvrer pour la justice est une action de tous les jours et à renouveler, revivifier sans cesse : il n’est donc jamais trop tôt pour commencer à être juste, et jamais trop tard pour se résoudre à être libre. C’est cette puissante liberté de choisir qui permet à notre existence d’être un destin.

Mamadou Banakourou TRAORE

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