Promotion de l’énergie : Ces « grands-mères solaires » passées aux oubliettes

Zoénabo Nana espère toujours transmettre ses connaissances aux siens.

Censées donner un coup d’accélérateur au développement local par la technologie de l’énergie solaire, les grands-mères solaires sont passées dans l’ombre depuis leur retour de l’Inde en 2016. Trois ans après, l’une d’elles, Zoénabo Nana, tente tant bien que mal de mettre en pratique son expérience à Basgana, son village situé à 6 Km de Manga.

Aéroport international de Ouagadougou. Mardi 16 mars 2016. Sept grands-mères solaires foulent le sol burkinabè, après six mois de formation en technologie de l’énergie solaire en Inde. Parties de Basgana, Samtinga, Kaïbo Sud V4, Nioryida, Goghin, Goyenga, Kalenga et Wayen, des villages du Centre-Sud, sans une connaissance préalable, ces femmes analphabètes sont revenues avec des connaissances dans le domaine. Elles font leurs armes à Barefoot collège de Tilonia au Nord-Ouest de l’Inde.

Dans le cadre de la promotion de l’utilisation des énergies alternatives au bois de feu, la direction générale du programme Fonds pour l’environnement mondial, appui aux ONG (FEM/ONG) et ledit collège ont signé une convention qui a permis à un certain nombre de pays dont le Burkina de bénéficier d’une formation à l’énergie solaire en Inde. Au Burkina, des femmes rurales et analphabètes d’un âge compris entre 40 et 50 ans, affectueusement appelées «grand-mères solaires », ont été désignées par leurs communautés de base pour prendre part à ladite formation.

A Basgana, le groupement Delwendé Paspanga est spécialisé dans l’exploitation des produits forestiers non ligneux. Le FEM/ONG sollicite alors son concours pour la protection de l’environnement par la transmission de la technologie de l’énergie solaire. A l’unanimité, Zoénabo Nana, une quinquagénaire, est choisie par son association et le village pour acquérir cette technologie à l’autre bout du monde. Les espoirs sont placés en elle. Avec les autres femmes désignées, elles embarquent sans connaissance, pour le Barefoot College, école qui forme depuis les années 1990, des illettrées dans l’Etat du Rajasthan.

Difficile apprentissage

En inde, les débuts de l’apprentissage sont difficiles. La langue locale, mooré, n’y a pas sa place. Les grands-mères ne comprennent pas la langue de Molière, encore moins celle de Shakespeare. Le doute s’installe. Des questions taraudent les esprits. Allions-nous réussir cette mission ? Pourrions-nous acquérir cette technologie pour le développement de nos villages ? Mais la transmission du savoir et du savoir-faire aux illettrées est simple : placer les technologies entre les mains des populations pauvres pour leur en garantir l’accès, grâce à un apprentissage basé sur la reproduction de gestes et la communication orale.

Les sept élues burkinabè progressent vite, grâce aux méthodes du Barefoot College : l’observation et la répétition des gestes de l’enseignant. Zoénabo Nana brise les liens de l’ignorance. Elle apprend vite les techniques de montage des circuits électriques, de soudure des diodes et de fabrication des cellules photovoltaïques. Avec d’autres illettrées, issues des communautés pauvres du Sénégal, du Mali, du Kenya, du Guatemala, elles réussissent à monter des circuits électriques, à souder des diodes, à fabriquer des cellules…

«Au départ, nous ne croyions pas. Mais au finish, nous avons réussi », se remémore la vieille Nana. Une fois la formation terminée, elle et ses camarades regagnent le bercail. Pour chacune des sept grands-mères, l’objectif est d’installer 100 unités solaires dans leurs localités non électrifiées. Zoénabo Nana est impatiente de faire sortir Basgana et ses 4 500 âmes du noir. Aussi, souhaite-t-elle former une centaine de ses sœurs à l’installation ainsi qu’à la maintenance des systèmes solaires.

Sur le chemin du développement

Construit pour assurer la formation des “grands-mères solaires” du Burkina et de la sous-région il attend…

Grâce à grand-mère solaire, Basgana peut enfin, amorcer son développement. Elle compte apporter la lumière dans les ménages ruraux pour contribuer à la préservation de la diversité biologique, à l’éducation des enfants, à la promotion des activités génératrices de revenus, à la réduction de l’exode rural. La quingénaire souhaite contribuer à l’atteinte des trois objectifs communs aux Nations unies et au FEM/ONG que sont, l’accès universel aux services énergétiques modernes, le doublement du taux d’amélioration de l’efficacité énergétique et l’augmentation de la part de l’énergie renouvelable à l’horizon 2030. Sous sa maestria, la lumière a jailli dans 10 ménages.

A Basgana, la vie des populations commence à changer. Des dizaines de kilomètres pour recharger les batteries des téléphones portables sont réduites. Grâce à son génie, nuitamment, les enfants se regroupent dans les cours équipées de plaques solaires pour apprendre à lire et à écrire. Rencontrée dans les confins du village, Zonabo Nayaogué, mère de trois enfants a du mal à contenir ses émotions. E lle lâche : « dans notre cour, toutes les quatre maisons sont illuminées toute la nuit. Nous disposons de l’électricité 24h/24h. Les élèves étudient sans problème. Nous avons les informations du monde grâce à notre télévision qui fonctionne à l’énergie solaire», se réjouit-elle.

Abdouramane Kiemdé, un autre bénéficiaire, estime que l’«ingénieure» Zoénabo Nana a révolutionné la vie de sa famille. La fumée chargée de dioxyde de carbone dégagée par les lampes tempêtes, les bois de chauffe, aspirée de gré ou de force par les femmes et les enfants sont désormais aux oubliettes. Les bienfaits de l’électricité dans les ménages sont indéniables, estime le Conseiller villageois de développement (CVD), Idrissa Bouda. En plus de contribuer à un bon rendement scolaire dans ces familles, à charger des téléphones portables, grand-mère solaire a apporté sa touche au développement de certains métiers comme la soudure, le commerce, témoigne le CVD.

Depuis que l’étudiante de Barefoot college a monté les plaques sur des toits, des boutiques du marché ont abandonné les énergies fossiles pour fonctionner à l’énergie solaire. Tenancier d’une boutique, Issa Ouédraogo ne cesse de vanter les prouesses de leur grand-mère solaire. Avec l’installation de sa plaque solaire, dit-il fièrement, son chiffre d’affaires, même s’il refuse de le communiquer, a connu une hausse considérable. Le projet d’électrification rurale par les grands-mères solaires a suscité beaucoup d’espoirs dans leurs différentes communautés d’origine. Mais, à Basgana, le train du développement s’est grippé. Le désir de Zoénabo de sortir son village du noir a fait long feu.

De l’espoir au découragement…

… toujours des apprenantes

La lumière du développement n’a pas jailli dans tous les ménages. Trois ans après son retour, plus de 90% des ménages n’ont pas accès à l’électricité. L’accès à l’énergie solaire demeure un rêve pour les habitants. «L’initiateur du projet FEM/ONG et le gouvernement avaient décidé qu’à son retour et avec la technologie qu’elle a acquise, ils allaient subventionner la vente des plaques solaires dans le village. Et, notre grand-mère solaire allait se charger de les installer, assurer la maintenance des équipements», révèle le CVD.

Mais, chaque ménage devait débourser 180 000 F CFA, avec une avance de 30 000 F CFA et le reste de la somme à solder en deux années. C’est ainsi que la grand-mère solaire a aidé à installer les 10 premières plaques solaires. Depuis lors, le village n’a reçu aucune autre plaque, déplore le conseiller Idrissa Bouda. Oubliée dans leur Zoundwéogo natal, Zoénabo Nana et six autres grands-mères solaires n’ont pas les moyens ni les outils nécessaires pour valoriser les connaissances acquises et contribuer véritablement au développement de leurs villages.

« Depuis notre arrivée, nous avons reçu seulement 10 plaques solaires que nous avons installées. Après, plus rien », regrette la quingénaire. Trois ans se sont écoulés. Zoénabo n’a plus mis en pratique cette technologie du solaire acquise à des milliers de kilomètres, confesse-t-elle. Désespérée, la diplômée du Barefoot Collège s’est muée en restauratrice. Rencontrée dans son «bureau», le 31 octobre 2019, elle s’attelle à la cuisson du menu du jour : riz accompagné de sauce.

« Trois ans, sans toucher à un fil électrique »

Analphabète, dit-elle, elle n’est plus sûre de pouvoir mettre en pratique ses connaissances au profit du développement local. Depuis belle lurette, elle n’a pas allié la théorie indienne à la pratique. Elle avoue que monter des circuits électriques, souder des diodes, fabriquer des cellules photovoltaïques… seront désormais un casse-tête chinois pour elle. « Trois ans, sans toucher à un fil électrique, c’est très long. Surtout pour des analphabètes, c’est encore très compliqué. Or, les initiateurs du projet ont souhaité que toutes les grands-mères solaires soient illettrées », regrette-t-elle. Son rêve était de transmettre son savoir à ses sœurs.

Mais, là encore, son désespoir est énorme. Faute d’équipements et de matériels d’apprentissage, aucun membre de l’association n’a bénéficié du savoir-faire technologique de l’«ingénieure » du Barefoot college. « Le matériel pour installer les kits dans les ménages a été ramené à Nobili. Nous ne disposons d’aucun matériel. Dans ces conditions, comment peut-on transmettre notre savoir, si nous en disposons toujours» ? s’interroge-t-elle. Déçue, Zoénabo Nana se demande si son rêve de contribuer à «illuminer » Basgana sera un jour une réalité…

Abdel Aziz NABALOUM
emirathe@yahoo.fr


Les portes du savoir «verrouillées »

La construction d’un centre régional de formation des grands-mères solaires de la sous-région ouest-africaine a été annoncée en grandes pompes par les initiateurs du projet. Si l’infrastructure est sortie de terre, car inaugurée en décembre 2018, ses portes restent toujours fermées aux apprenantes du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Burkina Faso. Pas de traces de vie, lors de notre passage, le 1er novembre 2019. Les herbes ont envahi tous les coins de la bâtisse. Selon le coordonnateur régional du centre de formation du projet Barefoot au Burkina, Bouma Bado, ce «temple» du savoir sera bientôt fonctionnel ; du matériel de «pointe » étant déjà acquis.

A.A.N


Objectif : 30% d’électrification en 2020

Le projet grands-mères solaires suscite beaucoup d’espoir au sein des communautés rurales bénéficiaires. Il est censé les sortir de l’obscurité et booster le développement local du pays. Mais, huit ans après le lancement de ce « gigantesque » projet, les attentes sont encore vaines. Les communautés estiment que la lumière se fait toujours attendre dans leur village. Or, « l’objectif recherché par l’exécutif est d’accroître le taux d’accès à l’électricité de 20% actuellement, à 45% en 2020», affirmait l’ex Premier ministre, Kaba Thiéba, le 12 avril 2018 à l’hémicycle, lors de son discours sur l’état de la Nation. Les grands-mères solaires qui se sont investies pour acquérir le savoir dans le solaire peuvent contribuer à atteindre cet objectif.

A.A.N


 

Bouma Bado, coordonnateur du centre de formation Barefoot au Burkina

«7 000 personnes bénéficient de l’éclairage solaire»

S. : Depuis le lancement du projet, combien de grands-mères solaires (GMS) avez-vous formés ?

Bouma Bado (B.B.) : L’initiative GMS a commencé avec le programme de microfinancement du FEM (2010-2011) et Barefoot college international. L’objectif est de former les femmes issues du milieu rural dans le domaine de l’énergie solaire. Ensuite, le projet a été créé avec pour tutelle technique, le ministère de l’Environnement. Deux groupes de femmes ont été formées en Inde et un troisième au Burkina, avec l’appui financier du ministère. 18 GMS ont été formées et chacune d’elles a une assistante pour la suppléer en cas de besoin. Elles sont issues de 18 villages : Barkpéréna et Bouléra (Poni), Kamandena (Mouhoun), Palakaï, Nagré et Boumouana (Gourma), Parawigué, Belga, Boala (Namentenga), Gogho (Passoré), et les 7 autres du Centre-Sud.

S : Huit ans après, quel bilan peut-on tirer en terme d’électrification des localités d’origines des GMS ?

B.B. : 18 villages ont directement bénéficié de 1 150 kits solaires individuels pour les ménages. 18 kits et matériels complets pour l’équipement des ateliers ont été mis au profit des 18 GMS pour les besoins de réparation et de maintenance des kits solaires dans les villages. On estime alors à environ 7 000 personnes qui bénéficient directement de l’éclairage solaire dans ces 18 villages.

S. : A Basgana, le bilan semble mitigé. Seuls quelques ménages ont été électrifiés. Pourquoi ?

B.B. : L’objectif de départ était de doter progressivement chacun des villages identifiés, de 100 kits solaires, c’est-à-dire permettre à 100 ménages par village de bénéficier de l’éclairage solaire. Et sur les 18 villages, actuellement bénéficiaires, il y a 10 qui ont effectivement chacun 100 kits comme prévu. Pour le cas de Basgana et d’autres villages du Centre-Sud, c’est un processus et progressivement l’objectif sera atteint.

S. : Des GMS ont affirmé que depuis leur arrivée, elles n’ont plus eu de contact avec un circuit électrique, encore moins installer une plaque. Comment en est-on arrivé à cette situation ?

B.B.: La situation que vous dépeignez n’est pas exacte. Chaque GMS après sa formation, reçoit un certain nombre de kits pour les bénéficiaires de son village. C’est elle qui est chargée du montage, de l’installation et de la maintenance de ces kits solaires.
Ce sont plus de 1 150 kits qu’elles ont installés. En décembre 2018, toutes les GMS ont fait un recyclage au centre de formation situé à Nyorida. Le matériel pédagogique n’est rien d’autre que celui avec lequel elles ont fait leur apprentissage. Du 15 au 20 juin 2019, 7 villages du Zoundwéogo ont bénéficié de kits solaires (c’est vrai que le nombre est insuffisant). Et, l’installation de ces kits solaires a été faite par les GMS desdits villages appuyées par les GMS de Barkpéréna dans le Poni et de Gogo dans le Passoré. On ne peut pas dire que les GMS depuis leur retour de formation n’ont pas eu de contact avec un circuit électrique ou encore moins installer une plaque.

S. : La déception des GMS est totale. Votre commentaire !

B.B. : Au regard du travail abattu par les GMS et qu’elles continuent à monter, installer et maintenir des kits solaires au sein de leurs communautés, on ne peut pas dire quelles n’ont pas pu mettre leurs connaissances au service des leurs. Depuis que le projet existe, il y a chaque année, deux missions de suivi-terrain des activités des GMS dans chaque village concerné, soit un suivi tous les 6 mois de façon immanquable. Nous avons des partenaires qui accompagnent les GMS à travers le financement de microprojets pour des AGR. C’est le cas du PMF/ FEM qui a financé 10 kiosques solaires pour 10 GMS (Parawigué, Gogo, Barpkéréna et les 7 villages du Zoundwéogo). Ces kiosques leur permettent, entre autres, de faire des jus naturels, de valoriser les PFNL. Dans ces conditions, peut-on dire que les GMS manquent de suivi ?

Interview réalisée par : A.A.N

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