Retour de migrants au bercail l’ultime défi de la réintegration socio-écomomique

Des milliers de Burkinabè partis à l’aventure en quête d’un avenir meilleur sont, de plus en plus, nombreux à rentrer au bercail, soit par contrainte ou volontairement. Si leur réintégration socioéconomique est, quelque peu facilitée par des ONG, leur accès aux différents fonds de financements nationaux s’avère problématique. Retour sur la situation de quelques migrants dans la province du Boulgou, en pays bissa.

Polygame et père de sept enfants, Sayouba Zanné, la quarantaine révolue, vit à Bané, village situé à une quinzaine de kilomètres (km) de Tenkodogo, dans la région du Centre-Est, sur l’axe Tenkodogo-Bittou. Migrant, rentré du Gabon en 2017, ce 18 décembre 2019, Journée internationale des migrants, semble signifier peu de choses pour lui. La santé dégradée de sa fille de deux ans, Maïmouna en est la cause. En effet, au chevet de la petite, très affaiblie, Sayouba Zanné fait des allers-retours dans le couloir du bâtiment de la pédiatrie du Centre hospitalier régional (CHR) de la cité de Zoungrantenga. Son souhait, le plus ardent est de la voir recouvrer rapidement la santé. Il a du mal à dissimuler ses angoisses. L’air triste et abattu, le quadragénaire est perdu dans ses pensées. M. Zanné est visiblement dans l’impossibilité de répondre à notre sollicitation. Deux jours plus tard, il nous recontacte. Cette fois-ci, c’est un homme détendu et gai que nous rencontrons. « Il y a eu plus de peur que de mal.

La santé de ma fillette s’est beaucoup améliorée. Je rends grâce à Dieu », se réjoui-t-il avant de prêter attention à nos préoccupations. Pour lui, l’épreuve qu’il vient de traverser est un motif de plus de ranger aux oubliettes, toute idée d’aller à nouveau à l’aventure. « Qui aurait fait toutes ses courses et dépenses si je n’étais pas au pays ? », s’interroge-t-il. A la grande joie de ses deux épouses et de sa progéniture, le chef de famille est décidé à rester définitivement auprès des siens. Reconverti en cultivateur, le migrant confie que sa situation au pays des Hommes intègres est nettement meilleure à celle endurée au Gabon. « Avec mes récoltes, j’arrive chaque année à nourrir ma famille. Je me suis même offert une nouvelle moto pour mes courses », dit-t-il, fièrement. Son séjour au pays d’Ali Bongo, relate-t-il, est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. Faute de mieux, il affirme avoir vendu des accessoires de téléphones portables à Libreville pour joindre les deux bouts, mais sans grand succès. Cette situation précaire va, à ses dires, précipiter son retour au bercail.

Traqué par la police

Marié et père de trois enfants, Inoussa Sorgho, né en 1977 à Tenkodogo, est, lui aussi, dégoûté par l’aventure. Rentré au pays en 2016 après avoir passé quatre ans à Luanda (en Angola), il a dû abandonner son rêve d’une vie meilleure pour avoir la vie sauve. «La police angolaise était quotidiennement à nos trousses, tandis que les bandits ne nous donnaient aucun répit, la nuit tombée. J’ai été victime d’une attaque à mon domicile où j’ai failli perdre la vie. Mes agresseurs m’ont prévenu qu’ils me tueraient la prochaine fois, s’ils ne trouvaient pas d’argent ou d’objet de valeur », se souvient-il, la voix hésitante et empreinte d’émotions. M. Sorgho nourrissait, au départ, l’idée d’émigrer aux Etats-Unis d’Amérique. Avec le peu de moyens dont il dispose, il est contraint d’emprunter un long itinéraire. Son périple le conduira en Ethiopie, en Afrique du Sud, en Namibie puis en Angola. Un réseau doit, ensuite, l’amener à la frontière entre le Brésil et le Mexique. De là, il devra enfin poursuivre sa randonnée vers le pays de l’Oncle Sam. Mais, son voyage s’estompera en territoire angolais au regard des risques croissants rencontrés à chaque étape. Revenu bredouille de ses pérégrinations infructueuses, M. Sorgho est, pendant quelques temps, épaulé par sa femme dans les dépenses familiales. Propriétaire aujourd’hui d’un modeste restaurant au Centre de promotion et de loisirs (CPL) de la commune de Tenkodogo, au secteur 2, qui attire la clientèle, l’homme se bat pour sa réintégration dans la société. Jovial, et accueillant, le natif de Tenkodogo est un véritable « cordon bleu ». Il propose à sa clientèle une gamme de plats (riz à la sauce tomate, feuilles et d’arachide, riz soumbala, soupe de poisson et de viande, ragoût de pommes de terre, carpe sautée, œufs brouillés aux sandwiches, etc.). Ses prouesses culinaires, dit-il, s’explique par l’absence de « cubes Maggi » dans ses plats et par l’expérience en la matière acquise en Angola. « Là-bas, j’avais deux amis, un Malien et un Sénégalais, qui géraient, à deux, un restaurant. C’est auprès d’eux que j’ai appris à faire la cuisine », témoigne-t-il.

« Je rêve d’avoir un grand restaurant »

Le « cordon bleu » ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il nourrit l’idée d’améliorer son cadre de travail. « Je rêve d’avoir un grand restaurant mais pour le moment, je suis dépourvu de moyens. J’ai besoin d’un petit coup de pouce », avoue-t-il. Pour y parvenir, il envisage ajouter d’autres cordes à son arc. A cet effet, il a en projet de bâtir une ferme de volailles et une plantation de papayers. Inoussa Sorgho a créé, par ailleurs, avec d’autres émigrés, l’Association des émigrés réintégrés du Boulgou (AERB) dont il est le secrétaire général. « Grâce à cette association, nous sommes entrés en contact avec l’Organisation internationale pour la migration (OIM) qui nous a assurés des formations durant plus d’un mois. Plusieurs offres de formation nous ont été proposées et j’ai opté pour la peinture et la pose de carreaux et de pavés », précise-t-il. Muni de son attestation de formation, il parvient à obtenir quelques marchés dans le cadre des travaux de construction du 11-Décembre. « Nous remercions l’OIM et nous invitons les structures étatiques et d’autres ONG à lui emboîter le pas. Nous n’avons pas encore reçu d’aides du gouvernement », souligne le président de l’AERB, Amadou Kourouma, avec un brin de déception.

A l’écouter, sa structure compte, pour le moment sur le Fonds d’appui à la promotion de l’emploi (FAPE). Mais, la « moisson », déplore-t-il, est maigre et l’aide du gouvernement se fait attendre. « Nous avons déposé nos projets. Mais, nous avons été informés que ce sont les jeunes de moins de 35 ans qui sont concernés », relève M. Kourouma, tout en dénonçant le caractère « irréaliste » de certaines conditions du FAPE. « Les responsables du fonds exigent, soit un Permis urbain d’habiter (PUH) ou une carte grise d’un véhicule à 4 roues. Toute chose qui est compliquée dans la mesure où la plupart des 16 884 membres de notre association ne possèdent pas de véhicule et vivent dans des zones non loties », fulmine-t-il. Selon le représentant régional du FAPE dans le Centre-Est, Souleymane Sawadogo, le fonds, à l’image des autres du même type financé par le ministère de la Jeunesse et de la Promotion de l’entrepreneuriat des jeunes a, entre autres, pour objectif de lutter contre le chômage et la pauvreté. « A ce titre, nous avons reçu plusieurs dossiers dont ceux des migrants revenus au bercail. Nous avons déjà réceptionné 15 dossiers d’émigrés », soutient-il. Parmi ces dossiers, poursuit-il, il existe des projets intéressants comme celui portant création d’une ferme avicole à Gorgho dans la commune de Koupèla.

« Je reprendrai la route du Maroc, si… »

A son avis, les migrants rentrés au pays n’ont pas assez d’informations sur les fonds nationaux. C’est avec l’arrivée, ajoute-t-il, de l’OIM dans la région, qu’ils commencent à s’y intéresser. Hamidou Yoda et Camille Kéré en font partie. Tous bénéficiaires de la formation de l’OIM, ils n’ont qu’un seul vœu, celui de voir leurs dossiers retenus. « Je suis titulaire d’un baccalauréat, j’ai passé à plusieurs reprises les concours de la Fonction publique mais la chance ne m’a pas souri. Je compte beaucoup sur ce financement », confie-t-il. Contrairement à Hamidou et à Camille, Abdoul Majid Bara ressortissant de Béguédo (Centre-Est) n’a pas bénéficié d’une formation de l’OIM.

Rapatrié du Maroc pour avoir tenté à maintes reprises de forcer le « grillage » pour l’Espagne, l’aventurier a repris son ancien métier d’aide-maçon. M. Bara dit avoir appris par voie de presse que l’OIM a remis dans la région du Centre-Est et du Centre-Sud du Burkina Faso en 2018, près de 500 moutons, béliers, bœufs et ânes à 99 Burkinabè de retour de Libye et d’Algérie, afin d’assurer leur réintégration socioéconomique au pays. « J’ai aussi appris tardivement qu’elle dispense des formations. Si j’avais eu l’information concernant l’aide aux migrants, je me serais formé dans le bâtiment pour espérer créer mon entreprise », regrette-t-il. Il précise toutefois que si sa situation ne s’améliore pas, il reprendra la route du Maroc, pour tenter de rejoindre l’Europe.

Abdoulaye BALBONE


Les conditions pour bénéficier des fonds nationaux

– Fonds d’appui à la formation professionnelle et à l’apprentissage (FAFPA)
Disposer de la nationalité burkinabè, sans condition d’âge et être affilié dans une association ou un groupement villageois. Le fonds finance la formation à hauteur de 87,5% et l’intéressé contribue à hauteur de 12,5%. Les formations concernent plusieurs secteurs comme l’embouche bovine et ovine, la commercialisation et la production de sésame, la saponification, la transformation de produits locaux, la mécanique 2 et 4 roues etc.
– Fonds d’appui au secteur informel (FASI)
Ce fonds finance presque tous les secteurs économiques tels que l’élevage, l’agriculture, le commerce, les prestations de services, l’artisanat. Les montants de financement vont de 200 mille F CFA à 1,5 million F CFA. Disposer comme garantie, d’une carte grise d’un engin motorisé à deux roues et avoir un âge compris entre 18 et 60 ans.

– Fonds d’appui aux initiatives des jeunes (FAIJ)
Cette structure finance les jeunes de 18 à 35 ans sans garantie physique. Il est simplement demandé des garanties morales d’un parrain et d’un mentor. Le parrain est une personne qui a plus de 40 ans, expérimenté et respecté qui va coacher son filleul. Le mentor doit aussi avoir 40 ans ou plus et mène la même activité que le filleul. Les montants vont de 200 mille F CFA à 2 millions FCFA et l’âge est fixé entre 18 à 35 ans.

– Fonds d’appui à la promotion de l’emploi (FAPE)
L’âge requis est de 18 à 60 ans et le montant varie entre 1,5 million F CFA à 10 millions F CFA. Les secteurs comme l’agriculture, l’élevage, le commerce, les prestations de services et l’artisanat sont concernés. Il faut nécessairement comme garantie, une carte grise d’une voiture, un permis urbain d’habiter ou un bulletin de salaire pour des cas individuels. Au niveau des groupements, la garantie est la caution solidaire, c’est-à-dire un document dans lequel les membres s’engagent à rembourser au cas où un membre n’arrive pas à s’acquitter de sa dette.

A. B.

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