Débuté en 2012, le chantier des travaux de construction du marché de fruits de Orodara est à l’abandon. Ce projet était censé permettre aux acteurs de la filière mangues de la province du Kénédougou, de tirer un meilleur profit de leur labeur. Il a été financé à hauteur de 746 697 811 F CFA par la Banque mondiale à travers le Programme d’appui aux filières agro-sylvo pastorales (PAFASP). Sept ans après, les bénéficiaires de cette infrastructure sont toujours dans l’attente et vivent une vraie désillusion. Enquête sur un grand projet devenu un serpent de mer.

Juin 2012. Le Programme d’appui aux filières agro-sylvo pastorales (PAFASP) lance à Orodara la construction d’un marché destiné à la commercialisation des fruits. Sept ans après, les travaux sont loin de s’achever. Sur le site, le niveau actuel du chantier prête à confusion. D’un côté, on a des blocs achevés, et de l’autre, une dizaine de boutiques sans toiture. Des toilettes (WC) inachevées et sans toiture, des portes cambriolées tandis que des guérites attendent d’être terminées. Pour ce qui devait représenter le quai d’embarquement, il ne reste que des bouts de barres de fer sur les poteaux en béton scrutant le ciel au milieu de hautes herbes à la merci des effets de corrosion. Les allées des boutiques sont envahies par des herbes et des ronces alors que les toitures de certains hangars restent à être posées. D’autres hangars ont été décoiffés par les vents et les pluies diluviennes qui s’abattent sur cette localité. Pourquoi les travaux sont-ils bloqués ? Bien malin qui saura répondre à cette question qui est sur les lèvres de tous les producteurs de la région.

Le Kénédougou concentre 58% des vergers nationaux

La production de mangue dans cette localité, selon les chiffres du ministère en charge de l’agriculture représente à elle seule, 58% des vergers nationaux. Toute chose qui place la province du Kénédougou sur la plus haute marche du podium sur les huit provinces où la mangue est produite au Burkina Faso. Jusque-là, la commercialisation de la mangue se fait de manière anarchique sans un grand respect d’une certaine norme de qualité (hygiène, conservation). L’initiative de construire ce marché, selon l’interprofession de la mangue, est de créer un cadre plus propice dans la commercialisation. Un cadre qui va permettre de présenter des fruits et des légumes de meilleure qualité afin de faciliter la commercialisation. « Cela permet de mieux organiser les acteurs et le marché, en général », soutient Paul Ouédraogo de l’APROMAB. Pour bon nombre d’acteurs de la filière à l’image de André Traoré, un pépiniériste et propriétaire de verger à Orodara, la construction de ce marché vise à offrir surtout une plateforme de fixation de prix harmonisés de vente. « Il y a un tâtonnement dans la fixation des prix puisque chacun vend sa production comme il peut, sous les manguiers, au bord des routes, par chargement de camion, par tricycle, ou par charrette », déplore-t-il. L’intérêt des producteurs et autres acteurs de la filière est, selon Ismaël Barro, un producteur de mangue du village de Tin, est de vendre ou de faire des achats sur l’aire du terminal fruitier. Cette plateforme est censée garantir, de son avis, la disponibilité des produits en un seul endroit sans prendre trop de risque en se rendant dans les vergers. Mieux, selon M. Barro, elle contribue à uniformiser les outils de vente en passant de la pièce au kilo, c’est-à-dire passer de l’informel à un marché plus formel avec une garantie de payement pour que les commerçants ne soient pas lésés à travers les intermédiaires. « Cela permet d’éviter l’immixtion des intermédiaires dans la filière », renchérit Drissa Traoré, un jeune producteur du village de Kourounion qui insiste qu’à défaut d’un marché organisé, ce sont les acheteurs et les démarcheurs qui imposent leur prix. A bord champ, a-t-il dit, les mangues ne se vendent pas par kilogramme mais en vrac, à des prix divers ; 4 mangues à 25 F CFA où 8 mangues à 50F suivant la variété. Selon les témoignages recueillis auprès de certains propriétaires de vergers de mangues, le chargement d’un camion de 5 ou 10 tonnes dans un verger est cédé en pleine campagne à 650 000F CFA et en fin de campagne à 800 000FCFA. Avec un marché bien organisé, un producteur peut engranger le double de ses recettes actuelles soit 1 300 000 à 1 600 000 F CFA. Le cri du cœur des producteurs pour l’obtention d’un marché a reçu un écho favorable auprès des autorités nationales qui ont fait recours à la Banque mondiale par l’entremise du Programme d’appui aux filières agro-sylvo pastorales (PAFASP). Les marchés ont été attribués pour une réalisation de manière successive. Initialement, c’était un marché de 295 millions F CFA. Mais l’entreprise, GSER n’a pas pu finaliser le chantier. Cela a entrainé sa résiliation.

Les acteurs de la filière mangue ont-ils été ignorés ?

A la suite des échanges entre le PAFASP et le partenaire financier, les travaux ont repris avec cette fois, d’autres orientations. Ainsi, en plus de ce qui a été prévu initialement, il y a été ajouté, la construction d’un marché de demi-gros qui va devenir un grand comptoir d’achat des fruits et légumes dans la ville de Orodara. Ce deuxième marché, selon les agents de la mairie de Orodara, a été attribué à l’entreprise SCF, pour un montant de 450 512 000 F CFA sur un montant global de 746 697 811 F CFA à injecter dans ce projet. Quelques temps après, l’entreprise SCF aussi plie bagage et laisse un taux d’exécution physique autour de 40%. Problème, le PAFASP clôture ses activités en fin 2017. Le ministère de l’Agriculture prend la relève et refile la patate chaude à l’une de ses directions, notamment celle chargée de la promotion de l’économie rurale. « Je pense en réalité que le PAFASP a eu des difficultés avec ses partenaires au niveau de la direction de la réalisation de ces travaux », déclare le docteur Abdel Aziz Ouédraogo directeur général de la promotion de l’économie rurale du ministère de l’Agriculture. Les travaux n’ayant pas été achevés à la date indiquée, dit-il, le partenaire financier a ordonné le reversement des ressources qui n’ont pas été utilisées. Ce qui a été fait selon Abdel Aziz Ouédraogo. Toutes les tentatives de relancer les travaux sont restées vaines. « L’initiative aujourd’hui, c’est de voir si le Projet de résilience et de compétitivité agricole au Burkina Faso peut au moins permettre d’achever les travaux et mettre ces infrastructures à la disposition des acteurs », informe Dr Ouédraogo. Seulement entre-temps, les entreprises adjudicataires des travaux ont saisi l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP), pour réclamer le reliquat de leur paiement. « Comme les travaux n’ont pas été achevés, il est évident que ces entreprises ne pouvaient pas être payées », précise le DG. Une situation que déplore, Hervé Konaté, le maire de la commune de Orodara. « Si aujourd’hui, nous constatons cette situation, c’est parce que la mairie n’a pas été impliquée dans la gestion de ce projet », explique-t-il. Selon le bourgmestre, les travaux de construction du marché ont été pilotés de bout en bout par le PAFASP. Hervé Konaté, dit avoir rencontré en son temps, dès sa prise de fonction, le coordonnateur national du PAFASP pour comprendre les raisons du retard des travaux. Ce dernier l’a rassuré qu’une solution sera trouvée pour mettre le marché en régie et loger les fonds générés au niveau de la mairie afin de finaliser les travaux. Mais jusqu’à présent, a-t-il martelé, rien n’est fait. Hervé Konaté dit se rappeler également avoir attiré l’attention du gouverneur de la région des Hauts-Bassins sur la situation de ce marché à une des éditions de la fête de la mangue. « Celui-ci avait instruit le haut-commissaire de la province du Kénédougou pour qu’un travail soit fait en collaboration avec la direction provinciale de l’agriculture afin qu’il puisse rendre compte à qui de droit pour décision à prendre », a souligné le maire de Orodara. Jusque-là, la commission mise en place à cet effet par le haut-commissaire n’a rien donné et n’a pas permis de faire la lumière sur ce projet. Agacé par le sort de ce marché, le maire Konaté a même saisi le ministre de l’Agriculture qui a promis d’envoyer une mission à Orodara pour constater ce qui se passe sur le site.

Le PAFASP, pointé du doigt

Cette mission n’a jamais vu le jour. « C’est regrettable », déplore l’autorité communale de Orodara. Et de renchérir : « Si on vous dit que c’est plus de 500 millions qui ont été injectés pour la réalisation de ce marché, vous n’allez pas croire ». Pour sa part, le président de l’Association de l’interprofessionnelle de la mangue du Burkina (APROMAB), Paul Ouédraogo pense que c’est une perte sèche que l’on ne saurait qualifier. Selon lui, la situation actuelle qui prévaut par rapport à la construction dudit marché se justifie par le fait que tous les acteurs n’ont pas été impliqués dans la mise en œuvre de ce projet et note que « Si nous avions été vraiment associés à la réalisation de cet ouvrage que nous- même avions demandé, on ne serait pas arrivé à cette situation ». Paul Ouédraogo évoque les cas des marchés de fruits de Moussodougou et de Banfora, qui ont été construits par le même partenaire, mais aussi abandonnés. Pour Drissa Traoré, ce joyau devrait être une opportunité non seulement pour les acteurs de la filière, mais aussi et surtout pour la commune urbaine de Orodara. S’il peine à voir le jour et que l’autorité communale ne peut lever le doigt pour sonner la fin de la recréation, c’est désolant. A son avis, l’un des problèmes fondamentaux de la filière est lié à l’organisation de la commercialisation des fruits dont la vision principale est de permettre au producteur de vivre de façon décente de sa production agricole en mettant en place un dispositif de fixation des prix. La plupart des acteurs avec qui nous avons échangé sur ce projet de construction de marché de fruits de Orodara ne cachent pas leur désarroi. A l’image de Seydou Barro, le président de l’Union provinciale des producteurs de mangues du Kénédougou, qui ne comprend pas non plus les raisons du blocage des travaux. Incompétence ? Négligence ? Arnaque ? Les accusations fusent de partout. Impossible de savoir avec précision les raisons des interruptions successives des travaux de construction du marché de fruits, puisque le PAFASP a, entre-temps, fermé ses portes et son coordonnateur national a été admis à la retraite. Cependant, les producteurs pensent que le PAFASP n’a pas joué pleinement sa partition. Les entreprises adjudicataires, dont on a plus de nouvelle, ne sont pas en marge de ces accusations. Le bourgmestre de la ville de Orodara, pour sa part, n’entend pas s’arrêter en si bon chemin, mais reconnait avec un sentiment d’impuissance qu’il sera extrêmement difficile pour son conseil municipal de pouvoir faire quelque chose pour sauver ce projet. « Si le PAFASP a mis à la disposition du ministère de l’Agriculture des fonds pour poursuivre les travaux de ce marché, il faut que nous mettions un comité de gestion sur pied pour achever ce marché », souligne-t-il. Pour Paul Ouédraogo de l’APROMAB, cette infrastructure ne doit pas mourir au regard des fonds qui y ont été déjà injectés. Il estime que l’Etat doit mettre la main à la poche pour sauver ce joyau tant attendu par les producteurs de la province. Selon Abdel Aziz Ouédraogo, on ne peut pas abandonner ce projet parce que c’est un investissement vraiment structurant. Il affirme qu’une évaluation de l’existant en termes physique mais aussi de coût est en train d’être engagée.

Dans le peloton des producteurs africains

Au Burkina Faso la mangue domine la production fruitière et représente 56% du total de la production du secteur fruitier. En 2008, les estimations du ministère de l’Agriculture faisaient état d’un potentiel de production de plus de 300 000 tonnes par an, avec plus de 2,2 millions de pieds répartis sur une superficie de 12 mille 250 ha. L’APROMAB estimait en 2016, des statistiques de la production de mangues à plus de 450 000 tonnes dont 8 000 tonnes exportées et 1 930 tonnes transformées et commercialisées. Tout ceci a permis de récolter plus de 14 milliards F CFA. C’est fort de ce potentiel que le gouvernement a mis en place en 2007, le PAFASP, avec l’accompagnement financier de la Banque mondiale (BM), afin de faciliter la production, la transformation et la commercialisation de la mangue dans l’Ouest du Burkina Faso. Le PAFASP intervient dans la promotion de vergers modernes qui répondent aux normes de qualité internationale et de la lutte contre les parasites et les insectes nuisibles au manguier, en particulier les mouches de fruits qui ruinent les producteurs. C’est lors de la 5ème édition de la fête de la mangue, tenue du 22 au 24 août 2005, que les acteurs de la filière mangue ont exprimé le besoin d’avoir un marché de fruits à Orodara, une ville située à quelque 431 kilomètres de Ouagadougou, la capitale. Dans cette partie du pays, la production de mangue occupe une place prépondérante dans l’économie locale et constitue une source de diversification de revenus des acteurs du monde rural. 160 000 tonnes sur un total de 300 000 tonnes de mangue, soit 53% de la production est issue du Kénédougou en 2019 sur le plan national, selon Paul Ouédraogo de l’APROMAB.

Frédéric OUEDRAOGO
ouedfredo2015@gmail.com

NB : Cette enquête a été réalisée avec l’appui du Programme dialogue politique en Afrique de l’Ouest de Konrad Adenauer Stiftung dans le cadre de la mise en œuvre du projet de formation et d’appui aux journalistes pour la couverture des questions économiques

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