Offrande lyrique: L’histoire fabriquée et l’idéologie

Une première définition de l’histoire, celle de la description du passé, des faits tels qu’ils se sont déroulés, ne laisse pas de place à l’idéologie qui, elle, ne vise pas la pure objectivité. Le terme « histoire fabriquée » semble renvoyer à une définition de l’histoire comme production biaisée sur des récits voire des mythes concernant le passé, dont le but serait autre que celui d’une pure objectivité.

«L’histoire me sera indulgente, car j’ai l’intention de l’écrire » : cette citation de Winston Churchill met bien en avant la tension qui existe entre histoire comme récit du passé et histoire comme instrument au service d’une finalité autre que celle de la vérité.
Au premier abord, idéologie et histoire fabriquée sont deux concepts qui semblent s’imbriquer. L’histoire par sa nature se prête assez bien à une instrumentation idéologique étant donné que l’histoire se fonde sur un matériau, le passé, qui n’existe plus. Ceci donne plus de place à l’idéologie pour interpréter ces enseignements historiques à travers une grille de lecture qui lui est favorable. Cependant, l’histoire fabriquée par les historiens, telles qu’elle apparait dans les manuels scolaires par exemple, est parfois utilisée comme une arme de combat contre les idéologies. D’un côté, idéologie et histoire fabriquée paraissent marcher main dans la main, de l’autre l’histoire telle que construite par les historiens semble pouvoir se définir comme rempart contre l’idéologie. Ainsi, la relation entre idéologie et histoire fabriquée se caractérise-t-elle par l’opposition ou l’alliance ?

La discipline historique doit se fonder sur des méthodes d’enquête centrées sur les archives et les souvenirs. Or ces éléments sont tous tirés d’éléments créés par l’être humain et donc par définition soumis à l’erreur et à un jugement subjectif des choses. L’idéologie, dont le but est de composer une vision du monde servant ses objectifs, pourra exploiter plus facilement les productions historiques que scientifiques car les premières lui laissent une plus grande marge de manœuvre dans leurs interprétations, lui permettant de réécrire le passé pour justifier ses projets d’avenir et construire une vision téléologique du monde. Ainsi, l’idéologie fabrique l’histoire et s’en nourrit. Mas l’idéologie ne peut manipuler l’histoire qu’en manipulant les hommes : leur méconnaissance du monde, leur tendance à ne pas se souvenir de certaines choses, à réagir aux passions tout en ayant besoin de se convaincre qu’ils ont raison…
De plus, l’idéologie ne se sert pas que de l’histoire comme d’un outil pour persuader les masses mais en a crucialement besoin pour asseoir sa légitimité dans le temps long, et pour justifier sa vision du monde. La manipulation de l’histoire n’est pas qu’un outil de propagande comme un autre mais une nécessité pour ancrer le régime de manière durable. Il est intéressant d’observer que la plupart des idéologies ne se servent pas que de la force armée, de la terreur et de la violence brute pour mettre au pas une société, mais qu’elles mettent en place, à des degrés divers, des récits historiques pour justifier ces pratiques.
Enfin, l’on peut se demander ce qu’il reste de notre définition première de l’histoire (comme récit objectif fondé sur des faits) dans cette histoire complètement mobilisée idéologiquement que nous évoquons. Certains peuvent argumenter que nous sommes face à une forme d’histoire légitime, qui prend simplement un autre angle d’attaque concernant le passé, une autre grille de lecture, une autre interprétation qui met en valeur certains faits au détriment d’autres. Cette histoire fabriquée ne se rattache alors à la discipline historique que par son nom, mais se rapproche plus d’une histoire comme celle racontée aux enfants, où la vérité n’a tout simplement pas sa place. Il ne reste de la discipline historique que cette façade d’objectivité, mais qui a abandonné les méthodes et la rigueur qui sont de mise dans toute tentative d’approche de la vérité et de la factualité. L’histoire devient un simple outil dont les idéologues utilisent la légitimité pour produire des récits mensongers. Ainsi, toute idéologie se situe dans cette nébuleuse entre une lecture alternative des faits jusqu’au simple mensonge qui ne peut se justifier au regard des finalités de la discipline.

Cependant, l’histoire peut également se dresser contre l’idéologie. On peut en effet percevoir les dynamiques opposant histoire à idéologie en étudiant les tentatives faites par l’histoire pour s’ancrer dans un passé qui a bien existé. Par exemple, nous conservons dans des musées certains objets provenant du passé. L’on pourrait argumenter qu’un objet est concret, factuel et ne peut mentir. Les conserver permet à l’histoire de se placer dans le champ du réel et non pas de l’illusion.
L’histoire devient un outil contre l’idéologie également via l’enseignement et la formation des jeunes générations à travers les manuels et programmes scolaires. Ce choix politique et historiographique s’ancre dans la conviction que former les jeunes générations et étendre leurs connaissances du passé permettra de leur donner les clés et les outils nécessaires pour développer un esprit critique, nécessaire à la déconstruction d’une idéologie. En effet, étant donné qu’une idéologie ne se fonde pas que sur des faits mais tire parti de l’ignorance et de la crédulité d’un ensemble d’individus, le meilleur moyen de la combattre est sans doute de former la société à ne pas se laisser prendre au piège, en utilisant l’histoire comme vecteur de création de grands récits qui vont à leur tour éduquer la société. Comme le dit Karl Marx, « Celui qui ne connait pas l’histoire est condamné à la revivre ». Un exemple d’un tel récit est le consensus dans un certain nombre de pays développés selon lequel toute forme de totalitarisme est à éviter à tout prix. Evidemment, l’enseignement scolaire et ces grands récits sont eux-mêmes idéologiques dans les choix posés.

Nous avons vu que l’histoire peut être fabriquée par une idéologie, mais que l’histoire, fabriquée par l’Etat, peut se dresser contre l’idéologie. Cependant, dans le second cas, les choix faits sont également idéologiques. Est-il donc possible de conceptualiser une histoire qui ne soit pas idéologique ?
Pour résoudre cette tension, l’on peut proposer la thèse que l’histoire est un simple outil qui peut servir les deux finalités. Cette malléabilité provient d e la nature même de l’histoire, discipline qui ne sera jamais entièrement objective, toujours sujette à l’erreur et à la correction, qui ne pourra que tendre vers cette aspiration de vérité. La discipline historique comporte un ensemble de méthodes qui lui sont indissociables, par exemple l’obligation de citer ses sources ou encore la nécessité de faire preuve d’honnêteté intellectuelle par une « distanciation » et une « impartialité » face au sujet, comme l’explique Antoine Prost, historien français. De plus, la discipline historique se caractérise par la quête de la vérité, la volonté de raconter « les choses telles qu’elles se sont passées », pour reprendre les mots de l’historien allemand Leopold Von Ranke, ce qui n’est pas le but visé par l’idéologie. Entre la production d’un discours extrêmement idéologique et parfaitement faux, et l’énonciation de faits avérés (telles que les dates d’une bataille) il existe un continuum de récits, qui se situent plus près de l’idéologie ou de la vérité en fonction de la rigueur des méthodes mobilisées pour les construire et leur tentative de s’approcher d’une forme de vérité objective.

L’idéologie marche main dans la main avec l’histoire fabriquée, cela signifie que cette histoire n’a aucune exactitude et ne sert qu’à adhérer à la vision du monde de l’idéologie et à la justifier. En revanche, l’histoire telle qu’elle est fabriquée par les historiens, dans une démarche soucieuse de précision, de solidité et de rectitude déconstruira et détruira l’idéologie, en remettant en cause son discours et sa légitimité. On en revient donc à opposer les concepts d’une histoire comme un récit pour enfants, sans factualité à l’histoire dans le sens discipline historique, tout en gardant à l’esprit qu’un continuum existe entre ces deux pôles.

Mamadou Banakourou TRAORE

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