Au-delà des discours

S’il y a un autre mal qui ronge l’Afrique, c’est bel et bien le commerce illicite des faux médicaments qui persiste avec acuité. Organisé au sein d’un réseau assez étendu jusque dans les villes de l’intérieur, les communes et les villages des différents pays, les trafiquants écoulent des produits aux origines douteuses qui risquent de compromettre dangereusement l’avenir du continent. Très lucratif avec près de 85 milliards de dollars (environ 42 500 milliards F CFA) en 2010, ces chiffres pourraient atteindre 500 milliards de dollars (plus de 250 000 milliards F CFA) dans trois ans, selon les prévisions. La vente illicite de médicaments fait des ravages sur le plan humain. L’Afrique reste le continent le plus touché par le phénomène avec des pertes en vies humaines estimées chaque année à plusieurs milliers. D’après la London School of Hygiene and Tropical Medicine, entre 64 000 et 158 000 décès liés au paludisme sont causés, chaque année en Afrique subsaharienne, par les faux médicaments.

Une étude de l’université d’Edimbourg indique aussi qu’entre 72 000 et 169 000 enfants décèdent probablement chaque année d’une pneumonie traitée avec des antibiotiques de qualité douteuse ou falsifiés. C’est fort de ce constat qu’un sommet sur la question s’est tenu, le 18 janvier 2020 à Lomé au Togo. La rencontre qui a enregistré la participation des chefs d’Etat de sept pays (Congo-Brazzaville, Ouganda, Niger, Sénégal, Ghana, Gambie, Togo) s’est achevée par l’adoption d’une déclaration dite de Lomé. Cet engagement politique au sommet donne mandat à termes, comme l’indique le communiqué final, aux gouvernements de travailler à la finalisation d’un accord-cadre sur la criminalisation du trafic des produits médicaux falsifiés et de qualité douteuse.

S’il faut saluer cette initiative des dirigeants africains qui est un grand signal, d’aucuns sont sceptiques sur ses chances d’aboutir. Un doute totalement justifié quand on sait que l’une des principales causes de la forte présence de faux médicaments dans les circuits de distribution en Afrique est la disproportion constatée entre le prix élevé des produits pharmaceutiques de qualité et le faible pouvoir d’achat des populations africaines, particulièrement en milieu rural. Certaines sources indiquent que les prix des médicaments génériques sont souvent 30 fois plus chers dans des pays comme la Zambie, le Sénégal et la Tunisie comparativement à des pays tels le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Hormis les coûts élevés, l’absence d’une réglementation rigide dans les Etats du continent, le faible contrôle des services des douanes au niveau des frontières et la corruption facilitent également la prolifération des faux médicaments sur nos territoires. Pire, les circuits formels de distribution ne sont pas épargnés par le phénomène. Les produits illicites commercialisés en Afrique proviennent principalement de la Chine (60%), de l’Inde, du Paraguay, du Pakistan, et du Royaume- Uni.

Les discours ayant montré leurs limites sur la question, il appartient aux Etats de poser des actes fermes sur le terrain en faveur de la lutte contre le fléau. Cela pourrait commencer par une amélioration des systèmes de santé, des soins accessibles et un bon maillage des territoires des différents pays en pharmacies ou dépôts pharmaceutiques et une répression vigoureuse des faussaires qui alimentent le marché parallèle. Cela, dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest, notamment sa partie sahélienne, semble être devenue le cœur du terrorisme avec plusieurs filières djihadistes qui écument en permanence la région. Selon des sources concordantes, une bonne partie de la manne financière provenant du commerce illicite des produits pharmaceutiques servirait à financer les groupes terroristes. On peut déjà saluer le démantèlement de certains lieux, tels que le célèbre « marché Adjégounlè » à Cotonou au Bénin qui était une véritable plaque tournante du trafic connu pour ses « pharmacies par terre ». Pharmacie à ciel ouvert créée par une mafia avec la complicité de certaines autorités locales, en plein cœur de la capitale béninoise, elle était en passe de devenir la deuxième porte d’entrée des faux médicaments en Afrique après le Nigéria.

Beyon Romain NEBIE
nbeyonromain@yahoo.fr

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