Les communautés des villes de Manga (Centre-Sud) et Kaya (Centre-Nord) ont scellé, le samedi 22 février 2020, des liens d’amitié sous le sceau de la parenté à plaisanterie, le « rakiiré », mettant ainsi fin à une relation conflictuelle vieille de 32 ans.

Le Mang Naaba Kiiba II de Manga et Sanmateng Naaba Koom de Kaya, main dans la main, marchant aux portes de « La Cité de l’épervier », sous les cris et les youyous de leurs communautés. Cette scène du samedi 22 février 2020 est rarissime. C’est presque du jamais-vu. Pour cause, Manga et Kaya, la « La Cité des cuirs et des peaux » étaient en froid depuis 1988. A l’origine de la discorde, selon le Kassougou Naaba, témoin des faits à l’époque, un match de football de première division opposant à domicile, l’équipe de Manga à celle de Kaya. La rencontre virera au drame. En effet, en cours du jeu, des échauffourées éclatent et entraînent la suspension du match. Face à la situation qui dégénère, les forces de l’ordre sont sollicitées. Mais dans le ramdam, une balle s’échappe, ôtant accidentellement la vie d’un adolescent.

«Le jeune homme étant décédé, personne n’a cherché à comprendre ce qui s’est réellement passé. Selon la rumeur qui s’est répandue telle une traînée de poudre, le malheureux aurait été tué par des gens de Kaya. Très remontée, la population les a pourchassés jusqu’à ce qu’ils trouvent refuge à la gendarmerie», relate avec regret, le Kassougou Naaba. Le bilan est lourd : d’importants dégâts matériels sont enregistrés dans des services administratifs et sécuritaires, le bus des joueurs de Kaya est incendié, les footballeurs et leurs supporters sont reconduits chez eux, sous haute protection. Les années se succèdent mais la rancœur, elle, demeure omniprésente entre les populations de Kaya et de Manga. Depuis cet incident, vieux de trois décennies, les habitants des deux villes se regardent en chiens de faïence. En prévision de toute éventualité, chacun préfère faire profil bas, surtout en terre «ennemie». Yacouba Compaoré est journaliste dans une radio communautaire dans les encablures de Manga. En 2016, il se rend à Kaya pour la couverture des activités des festivités du 11-Décembre. «Pendant mon séjour, quand je sortais en ville, j’évitais de faire toute allusion à Manga », raconte-t-il. Pourquoi une telle réserve ? « Mais parce que je ne voulais pas m’attirer des ennuis, on ne sait jamais», lâche-t-il, tout sourire.
Son cas n’est pas isolé.

Le Kassougou Naaba se rappelle lui aussi une anecdote qui lui a été contée par un notable de Kaya. « Le porte-parole de Sanmateng Naaba Koom m’a confié qu’il est allé récemment chercher une paire de chaussures au marché de Kaya. Les marchands qu’il a rencontrés ce jour étaient originaires de Manga, mais ces derniers se sont toujours gardés de le faire savoir. Ils affirmaient plutôt qu’ils venaient de Kombissiri ou d’autres localités, sauf Manga », rapporte-t-il.
Les marchands de Manga, poursuit le Kassougou Naaba, ont finalement décliné leur identité car, ayant eu vent de l’initiative du réchauffement des liens d’amitié entre les deux communautés.

Les signes précurseurs de la paix

« Fou » de foot, l’actuel gouverneur du Centre-Nord, Casimir Séguéda, qui avait occupé le même poste au Centre-Sud, avait en son temps instauré à Manga un tournoi annuel interservices dénommé «La coupe du gouverneur ». Parti dans la région du Centre-Nord, il a eu la même initiative. En novembre 2019, à l’occasion d’une compétition, M. Ségueda invite le Mang Naaba Kiiba II, lui aussi féru du ballon rond, à Kaya. L’évènement est précurseur du rapprochement de Kaya et Manga. Le Kassougou Naaba raconte la suite des événements : « Quand le Sanmateng Naaba Koom a appris que le chef de Manga venait à Kaya, il a refusé qu’il dorme ailleurs si ce n’est chez lui. Il a dit que c’est son hôte et a insisté pour le recevoir chez lui. Le match n’a pas été joué mais le séjour du Mang Naaba Kiiba II a été empreint de beaucoup d’amabilité au point qu’une fois de retour, iI a invité à son tour le Sanmateng Naaba Koom chez lui. Les deux chefs ont alors convenu de taire définitivement les divergences entre leurs communautés et de sceller des liens d’amitié pour toujours ».
Ainsi, les sillons sont tracés pour un retour définitif à la paix entre Manga et Kaya. Pour la forme et le fond de la réconciliation, les chefs des deux localités puisent dans la tradition. Ils décident d’abord de sacrifier aux rites coutumiers y afférents, avant d’annoncer publiquement la nature du lien qui les unit désormais. Pour donner un cachet particulier au cérémonial de réconciliation, le Mang Naaba Kiiba II opte de rattacher l’évènement au programme d’activités de sa fête coutumière. Cette cérémonie se tient annuellement en fin de récoltes et est marquée de rites divers et d’audiences au cours desquelles le Mang Naaba Kiiba II reçoit les visites de courtoisie des chefs de son canton et de nombreux convives.

Les moyens mobilisés à l’occasion du «samedi de la paix » sont dignes des grands jours. A évènement exceptionnel, dispositif exceptionnel. 10 heures 30 minutes, ce 22 février 2020. La délégation de Kaya foule le sol de Manga. La cérémonie de réconciliation débute, aussitôt, à l’entrée de la ville, précisément au rondpoint Naaba-Silga de Siltouko. Là, se dresse le monument de l’aigle royal en bronze, l’oiseau symbole de la ville de Manga. Installés sur l’estrade du rondpoint, les deux chefs y reçoivent tous les honneurs codifiés dans la tradition. Ce sont, entre autres, des paroles encenseuses qui leur sont adressées à travers les notes de tambours, les bendrés, des salutations de notables et des cris stridents de la foule qui témoigne sa communion et sa liesse.
Le cap est mis ensuite sur Kassougou, un quartier périphérique de Manga. Des rites sont observés sur ce lieu symbolique de la tradition qui abrite aussi des tombes d’anciens chefs de canton. A 12 heures sonnantes, le cortège des deux chefs fait son entrée dans la cour royale, bondée de monde.

Toutes les couches sociales sont représentées. Les autorités administratives, religieuses et coutumières et autres invités de marque sont logées sous trois grandes tentes disposées de part et d’autres de la cour. Les Kolgwéogos, reconnaissables à leur tenue kaki et leurs fusils dit « de chasse » en bandoulière tentent, cahincaha, d’assurer l’ordre. Des agents de force de défense et de sécurité leur prêtent main forte. Dans l’arrière-cour, les services de restauration et de boisson ainsi que les bouchers s’affairent. Des musiciens d’un groupe d’orchestre venus de la capitale révisent leurs dernières notes pour bercer les « nouveaux » alliés.

Le « MangKaya »

Après un bain de foule, les deux chefs se retirent puis réapparaissent quelques instants et prennent place sous une tente. Au-dessus d’eux, flotte une banderole blanche frappée au centre, d’une photo les montrant se serrant la main, tout sourire. On y lit aussi des écriteaux «Zoodo» (amitié, en langue mooré) Manga-Kaya et « Rakiiré » (parenté à plaisanterie, en langue mooré).
Les discours se succèdent. Les notables magnifient, à tour de rôle, le réchauffement des relations entre Manga et Kaya. Ils évoquent également les acteurs, les étapes de la réconciliation ainsi que la nécessité de la préservation des liens scellés. Les attentions se cristallisent davantage quand vient l’adresse des deux chefs.

De blanc vêtu, la canne en main, c’est le Mang Naaba Kiiba II qui monte en premier sur la tribune pour remercier son hôte et sa délégation. Il loue sa volonté de rechercher la paix et le bonheur pour sa communauté et pour tous. «Considérez désormais que vous êtes chez vous, que ce soit vous ou un ressortissant de Kaya qui vient à Manga », lance-t-il, sous une salve d’applaudissements et de cris stridents. La tradition ayant scellé les liens d’amitié entre Manga et Kaya, le chef de Manga exhorte, à l’occasion, les acteurs de l’administration à emboîter le pas. Une invite à laquelle, les maires de Manga, Jérôme Rouamba et de Kaya, Boukari Ouédraogo répondent favorablement. Séance tenante, les deux édiles annoncent, entre autres initiatives, la tenue avant la fin de l’année 2020 d’un conseil municipal de la commune de Kaya à Manga et inversement. Nouvelle salve d’applaudissements.
A la suite du chef de Manga, le Sanmateng Naaba Koom, coiffé de son bonnet royal de fond rouge, prend le micro. Il exprime la joie qui l’anime de célébrer l’amitié de Kaya et Manga après plus de trois décennies. Il félicite le chef de Manga et rappelle la qualité de l’homme et ses efforts pour la tenue de la cérémonie du jour.

Il ajoute que désormais Manga et Kaya constituent un seul et unique territoire qu’il propose, avec une note d’humour, d’appeler «Mangkaya». Le Sanmateng Naaba Koom met, toutefois, en garde toute personne dont l’action viendra à porter atteinte à la cohésion entre les communautés des deux cités. « Celui qui posera désormais un acte pareil, l’apprendra à ses dépens. Je le dis haut et fort pour que tout le monde sache que nous avons scellé ce lien par le rakiiré. Nous avons observé tous les rites à cet effet comme le veut la coutume », annonce-t-il. Pour le Kousougou Naaba, avec le «rakiiré» qui lie désormais Kaya à Manga, les liens d’amitié entre les deux localités sont scellés définitivement. Ce jeu d’alliance, argue-t-il, est un « excellent » rempart de la tradition contre l’intolérance et la montée de l’extrémisme violent.

«Quand vous êtes unis par ce lien, vous pouvez tout faire et vous dire tout sans réserve. Mais, cela ne doit jamais engendrer la violence. C’est ce que nos ancêtres ont codifié dans la tradition et il est interdit d’enfreindre la règle », explique-t-il. Qu’à cela ne tienne, le Kassougou Naaba a cette « ferme » conviction que le «rakiiré» entre Manga et Kaya saura résister à toute compromission. S’appuyant sur des cas existants comme celui de Manga et Saponé (province du Bazèga), il soutient que le « rakiiré » est une des valeurs culturelles ancestrales qui a toujours bonne presse au sein de la population locale et même au plan national.

Pour lui, la parenté à plaisanterie a encore de beaux jours devant lui.
Le ballon rond a semé la discorde entre les populations de Kaya et Manga et terni leurs relations pendant 32 ans. Ironie du sort, c’est par lui également que la paix est revenue entre les deux villes. Aussi, pour le clou de la cérémonie qui les réunit en ce « samedi de paix », les deux communautés décident de disputer un match. Une sorte de remake du jeu avorté de 1988 d’autant plus que les joueurs des deux camps sont majoritairement composés des sélectionnés d’antan. L’affrontement prévu pour 16 heures draîne du monde. Au premier rang des spectateurs figurent le ministre des Sports et des Loisirs, Daouda Azoupiou, les gouverneurs du Centre-Sud, Josiane Kabré et du Centre-Nord, Casimir Séguéda.

En deux fois 15 minutes, le match est vite joué avec de nombreuses chutes et seulement quelques occasions ratées de buts dans les deux camps. Les équipes se séparent sur une parité de zéro à zéro. «C’est aussi un score de cohésion sociale parce que personne n’a gagné et personne n’a perdu », confie, en fin de match, le ministre Azoupiou. Le premier responsable du département des Sports et les gouverneurs du Centre-Nord et du Centre-Sud sont du même avis : l’initiative des deux communautés contribue à l’instauration d’une paix durable et de ce fait, elle doit faire tache d’huile sur l’ensemble du territoire national et même au-delà du pays. Quant aux communautés de Kaya et Manga, elles sont unanimes à reconnaître que la paix est le moteur qui propulsera le développement de leurs cités. En quittant le stade, elles se sont promis à cet effet, un soutien mutuel et des actions dans l’intérêt commun. Un bal est annoncé en soirée pour terminer en apothéose la journée de samedi qui, pour beaucoup, restera gravée dans la mémoire collective au-delà des territoires des « Cités amies ».

Mamady ZANGO
mzango@gmail.com

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