Utilisation des réseaux sociaux : Le clic du cachot

L’élève A.C. a juré de prendre ses distances avec les réseaux sociaux, au sortir de la prison.

De nombreux utilisateurs des réseaux sociaux croupissent derrière les barreaux à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Leurs fautes : des publications délictueuses qui les y ont conduits. Nous sommes allés à leur rencontre.

Le soleil poursuit son mouvement apparent dans le ciel vers le zénith, ce vendredi 28 février 2020, à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Il est presque 12 heures. Dans les locaux de la plus grande prison civile du Burkina, l’atmosphère est ambiante. La cour grouille de monde. Des visiteurs de prisonniers et d’agents de la direction de la MACO font des pérégrinations entre leur lieu d’attente des visiteurs, le bureau des agents et un réfrigérateur placé dans un coin pour s’acheter de la boisson fraîche. Un savetier, stationné dans son coin, taquine le personnel pénitencier.

Dans ce spectacle bigarré, difficile de distinguer réellement les geôliers et le personnel de la MACO au parloir « du quartier d’amendement ». En plein carême catholique, pas après pas et entonnant des chants et louanges suivis de lectures bibliques, les fidèles chrétiens de la prison se dirigent vers le terrain de sport pour le chemin de croix sous l’astre du jour qui a dépassé son point culminant dans le ciel.

Quant aux musulmans, ils s’apprêtent à faire leurs ablutions pour honorer Allah, en ce jour de Vendredi saint, à la mosquée de la MACO située entre l’infirmerie et l’église. A 13 h 02 mn, nous prenons part au culte musulman aux côtés de fidèles, composés de détenus, de travailleurs et de visiteurs. « Tenez-vous bien, coller vos orteils, prenez soin de la droiture des rangs», insiste l’imam.

Trois ans de prison ferme

Fini ce pilier de l’islam quelques minutes après les deux « rakats », nous accostons l’un des fidèles, A.Y., père de quatre enfants, la quarantaine bien sonnée et purgeant une peine de trois ans de prison ferme dans une affaire de vente illicite d’un terrain de construction. Il raconte sa mésaventure sous un ton alarmant et la désolation se lit sur son visage. « Si vous avez quelque chose pour moi, ça va beaucoup me faire plaisir pour l’achat de mes condiments. Car, nous préférons préparer notre repas au lieu de manger le repas collectif », explique-t-il difficilement.

Cinq minutes après nos échanges, il sert de guide et nous conduit vers le parloir. C’est dans ce cadre réservé aux visiteurs que les « internautes 2.0 » nous ont reçus sous les ordres du chef de service greffe, Pierre Bonané. Celui-ci leur donne des consignes de ne pas se sentir gênés. « Ils ne sont pas venus pour mener des enquêtes sur vous, c’est juste un entretien », assure-t-il à ses « éléments ».

Parmi eux, A.N, un étudiant célibataire, la vingtaine révolue, en première année à l’Unité de formation et de recherches en Sciences économiques et de gestion (UFR/SEG) à l’Université Joseph-Ki-Zerbo de Ouagadougou. Il croupit en prison depuis le 18 octobre 2019 et est condamné à trois ans pour avoir appelé par le biais du réseau social Facebook, à exterminer une communauté dans les campagnes car celle-ci serait à l’origine des actes barbares au Burkina Faso.

Dans la même publication, il a encouragé les groupes d’autodéfense à passer à l’acte. Cette publication s’est soldée, par une poursuite judiciaire, conduisant le Procureur du Faso, près le Tribunal de grande instance (TGI) de Ouagadougou à la qualifier d’incitation à la haine et à la violence suivant les dispositions de l’article 322-4 du Code pénal.

Dans une chemise multicolore à manches longues, nous trouvons A.N. dans la douleur de la privation de la liberté. Il explique qu’à force de lire, à longueur de journée, des propos injurieux, diffamatoires, des déclarations indignes et des publications perverses sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram…), il avait fini par se convaincre que la liberté ne se trouve nulle part ailleurs si ce n’est à travers les écrans de son smartphone.

Des idées hitlériennes

L’étudiant, A.N. : « Je demande aux utilisateurs des réseaux sociaux de se méfier des mauvaises publications ».

D’ailleurs, c’est fort de cette conviction, qu’il se remémore la date « inoubliable » du 25 mars 2019, à laquelle, il décide de «se défouler » sur Facebook, en ignorant les règles qui encadrent l’usage de ce canal au Burkina Faso. Mais, lorsque le malheur est proche, il n’y a point de barrière, dit-il avec amertume. En effet, raconte A.N après son Baccalauréat série D, diplôme qui lui permettrait, désormais, d’affronter les réalités de la vie estudiantine, il a d’abord passé un bout de temps chez son tuteur à Saaba, une commune rurale à la périphérie Est de Ouagadougou, avant le début des cours. Il dit avoir passé tout « ce petit temps de chômage » à lire des journaux.

« Fraîchement venu de la classe de terminale, j’avais toujours en tête les notions de la deuxième Guerre mondiale (1939-1945), un conflit au cours duquel, Hitler a ordonné sa troupe d’exterminer les Juifs. Alors, frustré contre les attaques recrudescentes des terroristes au Burkina Faso, j’eus le malheur de faire la publication délictueuse sur « Tirs croisés », un groupe créé sur Facebook en 2015 permettant à tous les bords sociopolitiques de s’y affronter à travers la force des arguments », relate-t-il.

Aujourd’hui, A.N. regrette d’avoir interrompu ses études par un « clic » sur les réseaux sociaux considérés comme cadre de liberté d’expression sans contrôle et basculé sa vie, en une fraction de seconde. Mine crispée, lèvres sèches, il n’hésite pas à nous révéler ce qu’il vit dans la pénitence. « La prison est une grande leçon et je ne souhaite même pas que mon ennemi y vienne séjourner. Un homme libre se promène, se couche et s’assoit là où il veut. Alors qu’un prisonnier n’a pas le choix », explique-t-il, tête baissée. Pendant que les camarades de A.N. poursuivent leurs études, lui par contre, est interné dans une « université de vie ».

« A cause de Facebook, me voilà dans une université sans professeur. Quand je pense qu’on me fait rentrer par force dans une cellule puis j’entends le son des clefs à la porte pour m’enfermer, mes larmes coulent. Qu’est-ce que je vais devenir après les trois ans ? », se demande le natif de Komki, un village de la commune rurale de Komki Ipala.

WhatsApp et Instagram, dans le lot

Malgré tout, il fonde son espoir sur «Humanité et inclusion (HI) », une Organisation non gouvernementale (ONG) qui vient en aide aux élèves et étudiants dans la poursuite de leurs études dans leurs établissements d’origine. « Des membres de l’ONG sont venus me voir et ce sont eux qui ont informé la présidence et le directeur de l’UFR SEG. Depuis quelques semaines, je ne les ai plus revus. Pourtant, la force ne peut pas sauver ici », laisse-t-il entendre. A.C. lui, est élève au Lycée technique de Ouagadougou (LTO). Passionné des réseaux sociaux, il souligne qu’il a l’habitude d’utiliser les applications WhatsApp et Instagram pour ses temps précieux.

Rarement sur Facebook, précise-t-il, ce lycéen âgé de 22 ans à la recherche de son Brevet d’études professionnel (BEP), section mécanique, est complètement démoralisé de séjourner à la MACO. Issu d’une famille vivant en France, il s’étonne de passer ses moments d’études dans les cellules pour quatre mois. Toujours le « menthorub, crème faite à base de mentholatum » en main pour frotter ses lèvres, l’élève de LTO dans sa tenue de sport NBA, n’hésite pas à échanger avec nous. « La prison conseille. Au début, j’étais logé dans les bâtiments de l’annexe avant de revenir au grand bâtiment.

Il faisait extrêmement chaud et je passais tout le temps à m’alarmer. J’ai dû par la suite être aguerri par les encouragements et les conseils de mes codétenus de chambre», dévoile-t-il, d’un air triste. En réalité, A.C. affirme que c’est sa copine qui est à l’origine de sa condamnation. Les faits, rappelle-t-il, remontent en 2016 date à laquelle, ils étaient de véritables tourtereaux. Comme toute relation, en amour, il y a des périodes de « veaux gras et de vaches maigres », indique-t-il.

L’alcool conduit au délit

Pour le vice-président du CSC, Aziz Bamogo, les parents doivent éviter de publier les photos de leurs enfants sur la toile.

« J’ai remarqué qu’elle n’était plus à moi seul. Elle sortait aussi avec mes amis, avec lesquels nous avons l’habitude de prendre le thé ensemble. Pourtant, j’avais quatre copines et c’est à elle que je tenais le plus », se souvient-il. Un jour, A.C. s’est dit laisser emporter par l’alcool dans un maquis de la place afin de prendre des sanctions sévères contre sa dulcinée D.R. L’alcool, regrette-t-il, quand il se mélange dans une relation amoureuse, ne fait que produire des étincelles. Il dit avoir, dans son ivresse, posté le buste de sa « go » sur Facebook.

« Ma conscience m’a grondé dans les minutes qui suivirent et j’ai automatiquement supprimé l’image », lâche-t-il, oubliant ainsi que la vitesse de propagation de son poste est comme la célérité de la lumière dans le vide. Conséquence, une amie de sa copine, amie aussi à lui sur Facebook, avait déjà fait une capture d’écran et s’en sont suivies des tractations devant les juridictions compétentes. « Après ma détention, je vais supprimer mon compte Facebook, abandonner carrément les réseaux sociaux et ne plus m’approcher de ma copine», relate-t-il en secouant la tête.

Contrairement à A.N qui se sent abandonné par ses camarades étudiants, l’élève du LTO, à ses dires, a toujours reçu la visite de ses amis. Au fond de sa cellule, il dit recevoir plusieurs fois des exercices de la part de ses camarades pour réussir à son BEP, prévu probablement en juin 2020. « Dans ces moments difficiles, je reconnais mes meilleurs compagnons. Mais, ce qui est important, je les exhorte à toujours bien réfléchir avant toute publication sur les réseaux sociaux », conseille-t-il. L’autre fait essentiel, poursuit-il, est que les élèves doivent comprendre que la consommation de l’alcool et des stupéfiants a des effets néfastes sur la vie sociale.

Dans la même logique des faits, il n’est pas le seul à croire que la liberté sur les réseaux sociaux a des limites et est loin d’être du libertinage. Libéré à peine une semaine après notre reportage, A.S. ; un ex-prisonnier, avait été condamné à deux mois de prison ferme, assortis d’une amende de 250 000 F CFA pour atteinte à l’intimité de la vie privée de la nommée A.O. sur l’application Facebook. Joint au téléphone à plusieurs reprises, nos efforts pour arracher des mots sont restés vains. Il dit se méfier de quiconque désirerait l’entretenir sur les questions des réseaux sociaux.

Le « j’aime » du malheur

Le lieutenant de police, Nestor Ki : « Avec le nouveau Code pénal, j’informe les utilisateurs de bien réfléchir avant toute publication».

Avec le réputé bouton « j’aime », c’est la porte ouverte aux utilisateurs des réseaux sociaux qui ont dans leur sang le gêne de la popularité. Pour nourrir leur ambition d’être mondialement connu, l’unique mot d’ordre est qu’il faut révéler sa vie en publiant sa photo « souvent sexy » ou des vidéos pornographiques dans le but de recueillir des « like ». Si la publication est gratuite sur les réseaux sociaux, c’est l’utilisateur le produit.

Et d’un point de vue de la régulation des réseaux sociaux, le vice-président du Conseil supérieur de la communication (CSC), Aziz Bamogo, appelle les internautes à faire preuve de responsabilité. « Appuyer sur les boutons ‘’aimer ‘’ ou ‘’partager’’ sur Facebook est assimilable à un délit. Il en est de même pour les commentaires qui vont dans le sens de l’incitation à la haine ou la dépravation des mœurs », soutient-il. A ce propos, il précise qu’en matière de publicité, il y a ce qu’on appelle l’engagement.

Les réseaux sociaux sont les machines de diffusion les plus rapides. En un clin d’œil, l’utilisateur peut faire voyager une image ou une information dans le monde entier. « Cet engagement renforce sa visibilité à travers votre like, partage ou commentaire », selon M. Bamogo. La réputation, ajoute-t-il, d’une personne peut se faire ou se défaire par le biais des réseaux sociaux.

C’est l’exemple de K.O., secrétaire dans une librairie de la place, qui raconte comment sa photo s’est retrouvée dans un groupe sur la toile à son insu. Mariée et mère d’un enfant, elle est surprise de voir sa photo dans un groupe sur Facebook, chargé de satisfaire sexuellement les hommes. « Je n’ai jamais su comment la personne a eu mon numéro. Un matin, je me suis rendu au service.

Un numéro inconnu m’a appelée. J’ai pensé tout de suite à un client de ma librairie. A ma grande surprise, la personne me demande de la rejoindre dans une chambre de passe », explique-t-elle. Une situation déplorable pour elle, car dit-elle : « Quand votre réputation est salie sur internet, c’est votre famille entière qui est touchée ». Pour ces pratiques illégales, le lieutenant de police, Nestor Ki, tient à rassurer les utilisateurs des réseaux sociaux que ces actes ignobles sont punis par la loi et des dispositions sont prises pour une poursuite judiciaire au profit de quiconque victime d’une usurpation d’identité.

En effet, il leur conseille d’éviter au maximum les faux amis sur la toile. « Il faut savoir que les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, Instagram…sont des firmes qui fonctionnent en collectant des données personnelles pour les exploiter à des fins utiles. C’est un danger car, vous exposez votre vie privée et des individus de mauvaise foi peuvent s’en servir pour vous arnaquer », renchérit-il. En ce qui concerne les internautes, il leur recommande d’utiliser des mots de passe différents sur chaque outil des réseaux sociaux pour se protéger de toute tentative d’arnaque.

Oumarou RABO


La nécessité de renforcer la sensibilisation

Le directeur de l’expertise et de contrôle de la CIL, Maxime Da : « La CIL a signé une convention avec le géant de collecte de données personnelles Facebook ».

Après avoir pris congé des infortunés des réseaux sociaux de la MACO, nous échangeons, sur la route nationale N°4 (Route de Fada) avec des élèves qui rejoignent leur domicile. Quelle fut la surprise pour ces derniers de savoir que certains écrits sur les réseaux sociaux peuvent conduire derrière les barreaux. C’est le cas de Marieta Tacla et Ramzi Zebga, tous élèves de l’école de santé Wendpanga, sise à Dassasgho qui ignoraient que les publications à travers les réseaux sociaux sont sanctionnées par la loi pouvant aller à des peines d’emprisonnement.

En effet, le législateur, sentant le danger venir, a créé le 20 avril 2004, la Commission de l’informatique et des libertés (CIL). Malgré les efforts entrepris par cette institution dans le cadre de la sensibilisation des élèves et étudiants, les publications « hors-la-loi » sur la toile prennent de l’ampleur.

Pour le directeur de l’expertise et de contrôle de la CIL, Maxime Da, son institution multiplie les sensibilisations et s’emploie à résoudre les dérives de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux notamment les cas d’injures, de diffamations ou d’atteintes à la vie privée des personnes, la publication des images choquantes et obscènes, etc. « Mensuellement, la CIL peut traiter en moyenne cinq cas de plaintes et à certaines périodes un peu plus », explique-t-il. Toute chose qui prouve que la plupart des utilisateurs ignorent les règles de publication d’où l’impérieuse nécessité de renforcer la sensibilisation des différents acteurs.

O. R


A chacun sa responsabilité

Toute publication est personnelle et l’auteur est garant des faits qui lui sont reprochés devant les juridictions. Dans le but de comprendre pourquoi, les administrateurs de « Tirs croisés » ne sont pas poursuivis concernant la publication de A.N. sur « l’extermination d’une communauté », nous avons contacté en in box (privé), Yasmina Sawadogo, une administratrice de cette plateforme.

Pour elle, le groupe reçoit des milliers de publications et de commentaires par jour si bien qu’il est impossible de les approuver comme les administrateurs le faisaient au début. « Nous étions obligés de dire que chaque membre doit assumer entièrement la responsabilité de ses publications », explique-t-elle.

Cependant, précise-t-elle, quand nous croisons des publications à l’encontre du Code de bonne conduite, nous les supprimons et sanctionnons s’il le faut, leurs auteurs par des blocages temporaires ou définitifs. « Au moment où le procureur avait décidé de la poursuite de A.N, il était déjà banni du groupe », soutient-elle. Ainsi, dans « Tirs croisés », chaque membre est juridiquement responsable de ses publications et de ses commentaires.

O. R

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