« Il faut que le gouvernement nous fasse confiance», Pr Halidou Tinto, spécialiste en essai clinique

La communauté scientifique burkinabè est mobilisée pour trouver un remède contre le COVID-19. Dans cette interview, le professeur Halidou Tinto, chef de l’unité de recherche clinique de Nanoro, par ailleurs directeur de l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) au Centre-Ouest, revient sur l’importance de la recherche dans le domaine de la santé. Il lève aussi le voile sur les raisons de la « méfiance » vis-à-vis de l’utilisation de la chloroquine et les hypothèses concernant le nombre élevé de morts enregistré au Burkina Faso comparativement aux autres pays africains.

Sidwaya (S.). : L’on assiste à une psychose à la suite de l’apparition du nouveau coronavirus ? Qu’est-ce qui explique cette panique ?

Pr Halidou Tinto (H.T.) : La psychose a été créée par le nombre de morts rapporté tous les jours dans les médias surtout en Europe et aux USA. Cependant, il faut savoir que la structure de la population, occidentale qui est vieillissante est très différente de celle de l’Afrique où la population est plus jeune et donc moins encline à présenter des formes graves de la maladie qui est responsable de la forte mortalité qu’on observe en Occident. Si vous l’avez remarqué parmi les 36 cas de décès rapportés au Burkina Faso, près de 70% avaient un âge supérieur à 60 ans et presque tous avaient un autre problème de santé comme le diabète ou l’hypertension. L’âge est donc un facteur de risque de survenu de la gravité qui explique ce qu’on voit actuellement en Occident. En plus de l’âge, l’obésité est également un autre facteur de risque ; ce qui pourrait expliquer le fort taux de mortalité observé aux USA. Par contre, lorsque vous êtes jeune et moins obèse, ce risque est moins important. Il faut donc que les populations arrêtent de sombrer dans la psychose en se disant que le COVID est égal à la mort car cette maladie ne fait pas pire que ce qu’a fait Ebola.

S. : Quelle est la particularité de ce virus que le monde scientifique n’arrive pas vaincre ?

H.T. : Les virus de façon générale, à la différence d’une bactérie ou d’un parasite, sont très difficiles à combattre parce qu’ils pénètrent en vous et utilisent votre patrimoine génétique pour se multiplier et survivre. Ensuite, ce sont des micro-organismes qui mutent très rapidement si bien qu’il n’est pas facile de les contrôler. C’est l’une des raisons qui fait que par exemple depuis la découverte du VIH, il n’existe aucun vaccin ni de traitement radical pouvant guérir la maladie. En plus de cela, le COVID-19 a un niveau de contagiosité très rapide et plus élevé que les autres virus à l’origine d’épidémies ces dix dernières années.

S. : Depuis le début de la pandémie, plusieurs traitements sont en expérimentation à travers le monde. Lequel des traitements est le plus prometteur à ce jour ?

H.T. : Effectivement, plusieurs traitements sont testés actuellement dans le cadre d’essais cliniques à travers le monde dont les deux plus grands sont l’essai clinique DISCOVERY conduit en Europe et l’essai clinique SOLIDARITY conduit à travers un peu partout dans le monde par l’OMS et auquel le Burkina Faso devait en principe participer. Mais à la dernière minute, cela ne s’est pas fait parce que le Burkina a généralisé l’utilisation de la chloroquine dans la prise en charge du COVID-19 et cela nous a exclus, car nous n’avions plus de bras contrôle dans la mesure où la chloroquine était l’un des bras de cet essai clinique. Il faut dire que la plupart de ces essais cliniques en cours testent des anciennes molécules dont l’indication thérapeutique première n’était pas de soigner le COVID mais plutôt d’autres maladies comme par exemple le paludisme pour le cas de la chloroquine ou des antirétroviraux utilisés pour la prise en charge du PV-VIH. Toutefois, ces médicaments peuvent quelquefois avoir de façon secondaire même si c’est à minima une activité sur d’autres types micro-organismes et c’est le cas par exemple de la chloroquine qui a été conçue au départ pour traiter le paludisme et qui se voit aujourd’hui utilisée pour traiter d’autres maladies dont les maladies auto-immunes comme le Lupus et ces dernières semaines le COVID. Cependant, il faut préciser que les essais faits en Chine et plus récemment ceux du professeur Didier Raoult et d’autres auteurs sur l’utilisation de la chloroquine pour traiter le COVID sont controversés car certaines de ces études n’ont pas pu démontrer une efficacité de ce traitement alors que d’autres disent qu’elle est efficace. La dernière publication que j’ai vue indique que ce sont les effets anti-inflammatoires de la chloroquine qui sont mis à profit dans le traitement du COVID comme c’est le cas d’ailleurs des maladies auto-immunes. Bref, c’est en cela que les deux grands essais que j’ai cités plus haut (DISCOVERY et SOLIDARITY) sont d’un grand intérêt car ils ont été méthodologiquement et statistiquement conçus pour répondre définitivement à cette question. A côté de ces anciennes molécules, il y a des recherches en cours et qui vont rentrer bientôt en phase d’essai clinique pour proposer de nouveaux traitements qui ciblent de façon directe le virus. Pour répondre de façon précise, à l’état actuel des connaissances, il n’existe aucun traitement ayant fait la preuve scientifique irréfutable de son efficacité contre le COVID.

S. : Vous deviez diriger à partir du 6 avril un essai clinique avec la chloroquine sur un groupe de 30 personnes. Où en êtes-vous avec cet essai ?

H.T. : L’objectif de cet essai clinique que nous avions dénommé CHLORAZ, était de tester justement l’efficacité de la chloroquine dans des conditions et une rigueur méthodologique meilleure à ce que le Pr Raoult a proposé, car nous avions prévu un bras contrôle qui ne figurait pas dans l’étude de ce professeur. Le problème avec le COVID, c’est que dans 60% voire 80% des cas, vous pouvez guérir même sans traitement. C’est pourquoi, il est difficile, lorsque l’étude n’a pas de bras contrôle, de dire que c’est la chloroquine qui vous a effectivement soigné. Vu l’urgence de la situation, nous avions prévu de recruter rapidement 30 patients par bras et analyser les données et faire des recommandations basées sur une évidence scientifique au gouvernement sur une utilisation de la chloroquine et les conditions dans lesquelles cela pouvait se faire au Burkina Faso. Nous avions prévu un maximum de deux semaines pour faire ces recommandations.
Cependant, pendant que notre protocole était en examen au niveau des instances de régulation du ministère de la Santé (le comité d’éthique et l’Agence nationale de la régulation pharmaceutique), le gouvernement a décidé d’introduire l’utilisation de la chloroquine pour le traitement de la maladie en se basant sans doute sur ce qui se faisait en France bien que nous n’ayons pas les mêmes réalités.
En France par exemple, il est réalisé systématiquement un électrocardiogramme sur le patient avant d’administrer le traitement car la chloroquine donnée à de fortes doses comme c’est le cas dans le traitement du COVID (6 grammes répartis sur 10 jours) est toxique pour le cœur. Le Burkina ne dispose pas de suffisamment de machines pour offrir un électrocardiogramme à tous ses patients avant l’administration du traitement. Ce qui veut dire qu’un patient qui a des problèmes cardiaques et qui reçoit cette forte dose de chloroquine court un risque d’avoir des complications cardiaques pouvant entraîner sa mort. Il faut simplement que le gouvernement nous fasse confiance et nous soutienne. Il faut que le gouvernement comprenne définitivement qu’on ne sortira jamais facilement d’une telle épidémie sans associer la recherche au fur et à mesure qu’on avance.
C’est la recherche par exemple qui a permis de séquencer (décortiquer) le génome du virus pour mieux le connaître et comprendre comment il fonctionne ; ce qui permet aujourd’hui de produire les nouveaux médicaments et les vaccins qui vont rentrer bientôt en phase d’essais cliniques. Même l’hypothèse de l’utilisation de la chloroquine est partie des résultats de recherche sur des cultures du virus au laboratoire en contact avec le médicament. Bref, la recherche est la base de tout développement et le domaine de la santé n’y échappe pas. En tant que chercheurs africains, nous ne sommes pas complexés car nous avons été formés dans les mêmes écoles en Occident avec quelquefois de meilleures performances que les Européens eux-mêmes. Pour revenir à l’essai clinique CHLORAZ, après l’adoption par le gouvernement de l’utilisation de la chloroquine, nous avons dû modifier notre protocole initial pour le réadapter afin d’en faire un essai clinique de type observationnel qui va consister à suivre les malades qui sont traités actuellement avec la chloroquine dans le but de mesurer l’impact du traitement sur l’élimination du virus le jour au jour et voir à quel moment précis le virus est complétement éliminé du sang et quels sont les effets du traitement sur les différents organes, notamment le cœur, le foie, les reins, etc. Cette étude va nous permettre de savoir comment le médicament se comporte lorsqu’il est administré dans les conditions actuelles de notre système de santé. Ce protocole modifié qui a été soumis au Comité d’éthique le 10 avril 2020 vient tout juste d’obtenir un avis favorable, donc nous devons être à mesure de commencer le suivi des patients au début de la semaine prochaine (ndlr : à partir du 27 avril 2020).

S. : Le Burkina a-t-il adopté un protocole de traitement à ce
jour ?

H.T. : Je confirme que le ministère de la Santé a adopté un protocole de traitement qui recommande l’utilisation de l’Hydroxychloroquine (qui est un dérivé de la chloroquine) + l’Azithromycine (qui est un antibiotique) ou de la chloroquine phosphate + l’Azithromycine pour le traitement du COVID-19 au Burkina Faso.

S. : Le bilan sur la progression du COVID-19 indique chaque jour une croissance du nombre de morts. Qu’est-ce qui pourrait expliquer une telle situation ?

H.T. : C’est une question que nous nous posons tous, car quand on regarde les chiffres, le Burkina Faso a le plus fort taux de létalité (un peu plus de 6%) en Afrique quand on considère le nombre de malades par rapport à ceux qui décèdent. Nous ne nous en sortirons pas sans associer la recherche. La question que vous soulevez est justement une bonne question de recherche qui mérite qu’on s’y penche encore, faut-il que le ministère invite nos imminents épidémiologistes dont regorge le Burkina pour explorer la question.
Le gouvernement a essayé d’expliquer ces décès par un recours tardif aux soins par les malades, mais je n’en suis pas très convaincu car la différence est trop grande par rapport aux autres pays africains. Je propose que l’on creuse beaucoup plus pour explorer toutes les hypothèses, y compris la qualité des soins en passant par la faiblesse de nos capacités en matière de diagnostics qui ne permet pas de diagnostiquer de façon précoce les cas et qui pourrait expliquer ce retard dans le recours des soins. Je trouve par exemple que le nombre de cas suspects diagnostiqués par jour est très faible par rapport aux autres pays d’Afrique. Dans une situation d’épidémie comme celle-là, il faut tester le maximum de personnes pour isoler et prendre en charge très précocement celles qui sont infectées et éviter ainsi qu’elles glissent vers un tableau de gravité qui va entraîner la mort.

S. : Dans la littérature disponible, on évoque un possible vaccin pour prévenir le COVID-19. Qu’en est-il exactement ?

H.T. : Au risque de vous décourager, je dirai que les vaccins en développement les plus avancés ne rentreront pas en essai clinique avant les 3 prochains mois. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un vaccin n’est pas un médicament car c’est quelque chose qui doit vous protéger dans le temps.
Ce qui veut dire qu’après la vaccination, il faudra suivre les gens pour voir s’ils vont garder leurs anticorps et pendant combien de temps avant de dire si le vaccin est efficace ou pas. Dans une situation d’urgence comme celle-là, ce suivi peut être raccourci à 3-6 mois. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas espérer un vaccin disponible pour le grand public avant la fin de l’année au plus tôt.

Interview réalisée
par Nadège YE

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