Entre crise sécuritaire et crise sanitaire : quelles stratégies pour les entreprises burkinabè ?

Face à la crise sécuritaire et sanitaire que connaît le Burkina Faso, Dr Lucain Somé, dans les lignes ci-dessous, fait cinq propositions essentielles aux entreprises, en vue de leur permettre d’être résilientes et de se relancer une fois la crise passée.

Depuis janvier 2016, le Burkina Faso vit une crise sécuritaire sans précédent due aux attaques djihadistes. Considérées au départ comme des attaques isolées et sporadiques, elles se sont par la suite multipliées et se structurer. Les conséquences immédiates ont été la perte en vies humaines et le déplacement des populations. Ainsi, les activités de petits commerces menées dans les villages sont tout de suite à l’arrêt. Les marchés de bétail sont fermés et les bétails eux-mêmes emportés par les malfaiteurs. Les populations déplacées internes se retrouvent dans une précarité indescriptible. Les projets et programmes de développement intervenant dans ces localités sont à l’arrêt ainsi que les ONG qui, au départ, semblaient être épargnées, ont vite été inscrites sur la liste des cibles djihadistes. Ces derniers ont donc été contraints de plier bagages. Les conséquences de ces situations ne sont pas locales, elles se sont étendues sur tout le territoire national, et les entreprises essentiellement concentrées à Ouaga (73,3%) et à Bobo (11,25%) sont durement frappées. Point besoin d’être un spécialiste pour savoir que dans cette situation, le secteur hôtelier et touristique paye cache le prix de ces attaques. Le tourisme récepteur a globalement baissé, concomitamment des charges supplémentaires sont créées dues à des réaménagements sécuritaires effectués au sein des établissements touristiques d’hébergement (construction des barrières, prise en charge d’agents de sécurité etc.). De manière générale, toutes les entreprises étaient en train de se réadapter à la nouvelle donne lorsqu’en février 2020 est apparue le COVID-19 qui, à priori, était un phénomène lointain qui ne semblait pas intéressé directement nos entreprises jusqu’au 9 mars 2020, date d’apparition du 1er cas au Burkina. Pour y faire face, des mesures d’ordre sanitaire ont été prises : fermeture des lieux de grands rassemblements (écoles et établissements d’enseignement, marchés, bars, restaurants, etc.), instauration du couvre-feu, etc. Dès lors, les conséquences financières et économiques pointaient immédiatement à l’horizon pour les entreprises les plus fragiles C’est dans cette incertitude de plus en plus critique des acteurs économiques et voyant les mesures prises par les autres pays, que le chef de l’Etat annonce le 2 avril 2020, un certain nombre de mesures dites sociales en faveur des entreprises et des couches les plus vulnérables. Ces mesures, il faut le répéter, ne sont en aucun cas des mesures de relance économique, vu leur caractère court-termiste. Elles visent plutôt à maintenir un climat social stable (avril mai juin 2020). En effet, ces mesures fondamentalement discutables quant à leurs capacités à contribuer à relancer l’économie, ont le mérite de mettre les chefs d’entreprise face à leurs responsabilités. Il leur revient en premier lieu d’avoir des comportements en phase avec la nouvelle situation de crise qui se profile à l’horizon pour leurs entreprises. Quelles attitudes pour le chef d’entreprise pour relancer et gérer les activités après ces graves crises ? Nous nous adressons particulièrement aux TPE / PME qui constituent l’essentiel de notre tissu économique en indiquant des mesures prudentielles de gestion. Nos propos se structurent en cinq (5) grands points.

1. Une prise de conscience réelle des difficultés
Nul doute que les conséquences de cette pandémie se feront sentir dans les deux ou trois années à venir. L’année 2020 est celle la moins fatale que celles à venir. Les PME doivent prendre conscience des difficultés, les accepter en menant à l’interne des actions de restructuration capables de surmonter les difficultés actuelles et de préparer à relever celles à venir. La politique de l’autruche ne marchera pas. Les PME burkinabè sont très fragiles. Elles évoluent pour la majeure partie dans le commerce des produits importés, presque pas d’entreprises de transformation. Même si les institutions de Bretton Woods prévoient une relance fulgurante de l’économie chinoise dès 2021, ça ne sera pas de même pour l’économie burkinabè qui attend un moratoire de sa dette pour se refinancer. La PME burkinabè est dans une incertitude grandissante voire effrayante, tant son devenir ressemble un horizon. Face à cette situation, une question se pose : « comment relancer son entreprise après le COVID-19 ? » Nous proposons dans les lignes qui suivent, quelques bonnes pratiques sans qu’elles ne soient dogmatiques.

2. Une adaptation de l’organisation de votre entreprise à la situation
L’organisation est à la base du succès ou de l’échec de toute entreprise. Le type d’organisation est fonction de la vision (objectif) et de l’environnement (concurrence, juridique, économique). Il s’agit là de la stratégie de l’entreprise. Cette action est de la responsabilité du chef d’entreprise. En période d’après-crise d’une telle ampleur qu’est le COVID-19 qui a bouleversé de façon profonde nos économies, des recherches de solutions sont en cours pour faire face aux dettes des Etats africains. Les entreprises doivent revoir leur orientation. Cela passe nécessairement par un bilan critique de l’organisation de l’entreprise qui était sans doute en adéquation avec la situation d’avant-COVID -19. Cette organisation peut–elle toujours prévaloir après COVID 19 ? Assurément non. L’entrepreneur étant un preneur de risques, il doit accepter refondre sans complaisance l’organisation de son entreprise dans les moments de crise. Tous les postes de travail doivent être examinés et les postes à faibles valeur ajoutée doivent être réaménagés ou supprimés en respectant la règlementation du travail. Le recrutement peut se faire en tant de crise, mais cela concerne du personnel hautement expérimenté, opérationnel, capable de relever des défis immédiats. Il ne s’agit plus de rechercher des résultats incertains avec du personnel à compétences approximatives. Mieux vaut supprimer deux emplois aujourd’hui pour en créer plus dans les années à venir et sauvegarder aussi ses capitaux investis.

3. Un comportement en phase avec la réalité : éviter l’effet de cliquet
L’effet cliquet, ou effet de cliquet, est un phénomène ou procédé énoncé par James Duesenberry dans Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior  (1949), qui empêche le retour d’un processus une fois un certain stade dépassé. Ce phénomène se manifeste insidieusement par la suppression des dépenses invisibles bien que nécessaires afin de maintenir un rythme de vie déjà acquis. Le chef d’entreprise circulera toujours avec une grosse cylindrée au lieu de prendre un moyen de déplacement moins coûteux et à l’opposé, supprimera un poste de travail probablement à valeur ajoutée sous le prétexte de la crise. En effet, la crise n’est jamais une période agréable pour une entreprise. Face aux incertitudes qui tapissent l’horizon, certaines entreprises font le dos rond, solidement ancrées sur leurs acquis, en attendant que la tempête passe, au risque parfois de se voir balayer lorsque le vent redouble de puissance. Eviter d’être dans le lot de ces PME. D’autres entreprises tentent, quant à elles, de gérer au mieux la situation en adaptant leur stratégie aux circonstances exceptionnelles. Votre entreprise doit faire partie de ce groupe de PME.

4. Un état des lieux des dépenses
L’entrepreneur doit faire un bilan de sa trésorerie, c’est-à-dire, dresser régulièrement l’état de ses dépenses et de ses recettes. Cela permettra d’avoir une vision exacte et en temps réel de la situation financière de votre TPE ou PME. En effet, organiser vos encaissements et vos décaissements dans un tableau pour y voir plus clair et détecter tout mouvement de compte suspect, ainsi que des frais anormaux, des factures trop élevées, en clair les coûts cachés. En temps de crise, il est essentiel de commencer par faire un état des lieux des coûts cachés. Ces dépenses, qui ont la fâcheuse tendance à échapper au système comptable, peuvent véritablement plomber les performances d’une entreprise. Quand on sait que ces dépenses sont récurrentes et importantes dans les TPE /PME, il y a lieu d’y prêter attention. Ils peuvent avoir pour origine des problèmes de communication au sein de l’entreprise, une mauvaise organisation du travail, des arrêts de travail trop fréquents ou une formation insuffisante du personnel. Après avoir dressé un diagnostic des coûts cachés, il convient de chercher des solutions concrètes pour remédier au problème : formation en interne, nouveaux emplois du temps, réunions plus fréquentes. Il faut à tout prix éviter un endettement excessif de votre entreprise qui aggravera sans doute votre vulnérabilité.

5. Une absence de petites économies en temps de crise
L’entrepreneur doit traquer toutes les actions qui engendrent des coûts supplémentaires. Privilégier l’efficience à la place de l’efficacité. Il y a toujours des coûts dans l’entreprise qui peuvent être facilement réductibles sans mettre en péril la continuité d’exploitation de l’entreprise. Il reviendra au chef d’entreprise de faire l’inventaire de postes à économie potentielle. L’entrepreneur comprendra que le principe de l’application de réduction des coûts commence par lui-même. Une crise n’est pas que menace, elle peut être une opportunité. L’entrepreneur doit sortir des sentiers battus pour innover et chercher des marges d’opportunité en temps de crise. Sachez que pendant le temps de crise, l’argent ne se perd pas, il change de main. Cependant, pour avoir les bons réflexes, la situation doit avoir été envisagée en amont et intégrée à un dispositif global de gestion impliquant le plus haut niveau de direction et l’ensemble du personnel de l’entreprise. Ne pas se voiler la face, prendre des mesures en phase avec la situation du moment pour relancer son entreprise.

SOME Lucain
Gestionnaire–Planificateur
Docteur en Sciences de Gestion
Expert-conseil en Fiscalité et en Gestion d’Entreprise
et des Organisations
somelucain2@gmail.com

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