Andrew Young, ambassadeur des USA : « J’ai foi au peuple burkinabè »

Après presque quatre années passées au Burkina Faso, l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique (USA) au Burkina Faso, Andrew Young, est en fin de mission. Dans cette interview, réalisée en ligne, il fait le bilan de son passage au pays des Hommes intègres et aborde les grands chantiers en cours et à venir dans le cadre de la coopération entre les deux pays.

Sidwaya (S) : Après presque quatre années passées au Burkina Faso, vous êtes en fin de mission. Quel bilan faites-vous de votre séjour?

Andrew Young (A.Y.) : Ce fut un honneur particulier d’avoir passé ces dernières années à travailler en partenariat avec le peuple du Burkina Faso à un moment où il lui faut relever certains des défis les plus importants de son histoire. Vous êtes en train de bâtir votre démocratie en même temps que vous affrontez un ennemi odieux que sont les extrémistes. Aussi, vous êtes à la recherche d’un avenir meilleur pour votre peuple en faisant croître votre économie. Le peuple des Etats-Unis est engagé à vos côtés dans tous ces efforts pour contribuer à votre succès.

Certaines de nos réalisations communes se distinguent, les plus puissantes d’entre elles renforçant nos liens solides de peuple à peuple. Depuis les programmes d’alimentation scolaires CATWELL qui contribuent à maintenir les enfants à l’école, à nos programmes d’échanges dont les plus prestigieux sont la bourse Mandela Washington pour les jeunes leaders africains (YALI), en passant par le programme Fulbright, celui des visiteurs internationaux, ou de leadership en faveur des jeunes, nous investissons dans le peuple burkinabè. J’ai beaucoup aimé les programmes qui nous ont permis d’apporter une nouvelle énergie aux collectivités rurales, au travers de l’enseignement aux enfants de la lecture et de l’écriture dans les langues locales. Les jeunes ici m’inspirent dans l’application qu’ils font de nos cours sur les compétences en entrepreneuriat et en consolidation de la paix pour lancer de petites entreprises dans leurs collectivités. Notre ambassade a accordé de petites subventions à des programmes comme celui de l’entreprenariat pour les femmes africaines (AWEP) ou encore celui que l’on appelle Ambassador’s Self-Help. Ils ont permis de planter des commerces qui sont à présent de gros baobabs désormais en partenariat commercial avec des grandes firmes américaines. Ces investissements qui aident particulièrement les personnes déplacées ou marginalisées, leur permettent de faire des profits et de briser les cycles de la pauvreté et de la violence. Accueillir une rupture du jeûne (iftar) chez moi pour plus de 50 jeunes originaires de la partie Nord du pays, et les aider à se connecter plus profondément à l’Etat du Burkina, soutenir les clubs de paix dans les écoles pour aider à lutter contre les grossesses non désirées ou rencontrer des bénévoles au centre Delwendé pour défendre les intérêts des plus malheureux ne sont que quelque unes des joies que j’ai pu éprouver en travaillant avec le peuple du Burkina Faso.

S : Durant votre mission, le Burkina Faso a bénéficié d’un deuxième Compact avec le Millennium challenge corporation (MCC) afin de développer le secteur privé et renforcer la capacité d’autosuffisance. Comment ce projet de financement évolue-t-il ?

A.Y. : Au cours de ma première semaine ici, j’avais eu l’honneur d’annoncer que le Burkina Faso avait obtenu cette rare distinction d’être sélectionné pour un deuxième Compact du Millennium challenge corporation. Aujourd’hui, nous sommes sur la bonne voie pour signer un accord pour la mise en œuvre conjointe de projets liés à l’énergie et au capital humain qui devraient dépasser 350 millions de dollars au travers d’un don du peuple américain au peuple burkinabè. Comment en sommes-nous arrivés là ? Une équipe conjointe des Etats-Unis et du Burkina Faso a examiné quels investissements qui permettraient au mieux de libérer les pouvoirs productifs du peuple burkinabè afin de créer un avenir meilleur. Nous avons décidé ensemble que cette population travailleuse qui souffre des coûts énergétiques les plus élevés de la région, bénéficierait au mieux d’un don d’investissement des Etats-Unis pour augmenter l’offre et l’efficacité dans le secteur de l’énergie. Je comprends que si l’on combine ces investissements avec une plus grande transparence et au commerce de l’énergie dans toute l’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso pourrait augmenter le revenu national de plusieurs points de pourcentage. Pensez donc à un avenir avec des bas coûts et un plus grand accès à la puissance transformative de l’énergie fiable. Cela est considérable.

Permettez-moi de vous donner un exemple de raisons pour lesquelles les réformes politiques sont cruciales pour le compact MCC. Lorsque je me suis rendu à Dî au début de mon mandat, j’ai pu constater les réalisations fabuleuses d’un projet du MCC sur la gestion de l’eau qui a entraîné une augmentation substantielle des rendements agricoles, y compris l’ajout de plus de 2 000 hectares de terres cultivées irriguées. Une responsable nous a indiqué que grâce à l’insistance des Etats-Unis à soutenir les politiques en faveur des coopératives minoritaires et dirigées par des femmes, plus de 30 structures de ce type ont obtenu un régime foncier sûr pour bénéficier de ce projet, ce qui a permis à des centaines d’enfants, en particulier des filles de fréquenter l’école dont beaucoup d’entre eux au travers des programmes scolaires BRIGHT toujours financés par le peuple américain par le biais du MCC. C’est le genre d’investissements au Burkina Faso en provenance des Etats-Unis qui sont tellement cohérents avec le proverbe burkinabè qui dit que « si quelqu’un lave votre dos, vous, cependant avez le devoir de laver vous-même votre visage ».

S : Le Burkina Faso fait face au terrorisme depuis quelques années. Quel a été l’appui de votre pays au Burkina Faso dans le cadre de la lutte contre ce phénomène ?

A.Y. : En tant que partenaire indéfectible du Burkina Faso, alors que cette population et ce gouvernement résilients font face à de profonds défis sécuritaires, je me réjouis particulièrement que, pendant mon séjour ici, nous ayons pu tripler le montant de l’aide américaine à la sécurité par rapport au total de l’aide du même type accordée au cours des 12 années précédentes. Ce partenariat au travers de l’aide se poursuivra l’année prochaine, et pourrait même être plus important que l’assistance de cette année 2020. Toute notre aide est conçue pour former et aider le Burkina Faso à assumer ses responsabilités souveraines de sécuriser l’Etat et le peuple contre un ennemi destructeur. Toute notre aide repose sur le point de vue que les forces de sécurité étatiques doivent mener toutes leurs actions dans le respect de la primauté du droit, de la protection des droits de la personne, et de la responsabilité, même lorsqu’elles sont confrontées aux actes répréhensibles des terroristes qui ciblent les femmes, les enfants, et les valeurs communes de la communauté qui sont au cœur de nos démocraties.

Nous avons fait des investissements particuliers pour aider le Burkina Faso à travailler avec vos partenaires de la région du G5 Sahel à travers deux éditions du plus grand exercice des forces spéciales de sécurité en Afrique, Flintlock 2017 et 2018. Des milliers de participants, y compris des partenaires internationaux venant de 30 pays ont partagé leur expertise sur des sujets tels que la lutte contre les engins explosifs improvisés et la médecine de combat. Nous devons faire plus. Mais alors que nous fêtons le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, je pense à la façon dont dirigeants et peuples ont lutté pendant ces jours les plus sombres de leur histoire pour en sortir victorieux. J’ai foi au peuple burkinabè.

S : Lors de votre audience avec le président du Faso, le 30 avril dernier, vous avez soutenu que les Etats-Unis vont continuer à dynamiser leurs relations avec le Burkina Faso. Comment cela va-t-il se faire ?

A.Y. : Mon passage au Burkina Faso et nos relations dynamiques s’articulent autour de trois grands principes. Premièrement, vous aider à enraciner votre démocratie pour laquelle votre peuple s’est courageusement sacrifié. Deuxièmement, vous aider à faire face à l’extrémisme en s’efforçant de consolider un Etat tolérant, multifonctionnel et pacifique. Troisièmement, nous avons l’objectif d’investir dans un avenir meilleur pour tous les Burkinabè à travers un développement équitable à long terme et les choses qui rendent cela possible comme l’amélioration des soins de santé. Comme vous le savez, les Etats-Unis sont votre plus grand donateur dans le secteur de la santé où, notamment ensemble, le Burkina Faso, les Américains et d’autres partenaires ont réduit de plus de moitié la mortalité des enfants de moins de cinq ans au cours de la dernière décennie. Il reste beaucoup à faire et je vous encourage à accueillir mon successeur alors que nous restons à vos côtés dans la lutte contre le COVID-19 au travers d’institutions comme le CORUS, que j’ai eu l’honneur d’inaugurer. Nous sommes toujours avec vous dans notre engagement continu pour le développement, l’aide humanitaire et l’aide à la sécurité pour soutenir notre partenariat. Tout comme j’ai succédé à Sidpawalemdé, qui a personnifié notre partenariat au cours de certains de vos jours les plus sombres, je serai moi aussi suivi par un diplomate américain qui agira selon nos valeurs communes : bonne gouvernance, état de droit, un développement équitable alors que nous travaillons ensemble pour faire du monde un endroit meilleur.

Parfois, regarder en arrière peut nous aider à voir l’avenir. Au cours des 20 dernières années, les Etats-Unis ont investi plus de 1,4 milliard de dollars (849 milliards FCFA) dans le développement du Burkina Faso, dont 222 millions de dollars (134 milliards FCFA) dans l’assistance sanitaire. Que de grands accomplissements que les nôtres grâce à ces investissements qui ont permis de prévenir et de traiter le paludisme, d’accroître l’accès à l’eau et à des aliments nutritifs, de prévenir les maladies, de lutter contre le VIH/SIDA et d’autres maladies tropicales négligées.
Nombreux sont les Burkinabè qui vivent aujourd’hui grâce à ce généreux partenariat entre nos deux peuples. C’est l’héritage de l’amitié de l’Amérique avec le Burkina Faso et l’étoile brillante qui nous guide à travers la nuit sombre des difficultés actuelles afin de créer une aube nouvelle pour l’avenir.

S : Avec quels souvenirs vous quittez le Burkina Faso ?

A.Y. : Parmi mes plus beaux souvenirs du Burkina Faso, mentionnons la réactivité du Burkinabè, en particulier des jeunes, et leur esprit généreux lorsque nous avons lancé nos campagnes « le civisme, c’est moi », les slogans « Je m’engage » et « engagés ensemble ». Ce partenariat a inspiré des milliers d’heures de services communautaires et a ravivé le sens de ce qui est si spécial d’être un ressortissant du pays des Hommes intègres chez les jeunes burkinabè en encourageant et en reconnaissant les Burkinabè qui se lèvent pour relever les défis dans leurs communautés. Bien sûr, nous ne sommes pas toujours à la hauteur de nos aspirations, mais nous continuons et nous nous efforçons d’être meilleurs.

Au début de mon séjour ici, j’ai pu me rendre aux quatre coins du Burkina Faso à travers des visites aux sommets de Sindou, dans les villes de Pama, des ruines de Lorépéni, les dunes de Dori, Léo et Ouahigouya, Pô, Kaya, Fada N’Gourma, Kantchari et plus encore dans un village à l’extérieur de Gayéri où j’ai eu la chance de voir de mes propres yeux comment notre partenariat crée des avenirs meilleurs. J’ai rencontré un agriculteur qui, quatre ans plus tôt, avait tout perdu, avait quitté sa maison et avait été accueilli dans le village relativement pauvre. Ils avaient peu, mais ils ont dit : « Vous pouvez cultiver cette terre. C’est une terre extrêmement rocheuse et pauvre, presque comme la lune, mais vous pouvez vous installer ici ». Avec l’USAID nous avons aidé cet agriculteur et d’autres à améliorer la gestion de l’eau, des engrais naturels et des semences. En quelques années, cet agriculteur avait des rendements 3 à 4 fois plus élevés que ceux qui n’utilisaient pas les techniques partagées par les Etats-Unis. Ça avait tellement bien marché que pour marquer ma visite, il m’a offert un taureau. J’étais dans ma voiture et je me suis dit que je ne pouvais pas ramener un taureau à la maison.

Je ne pouvais pas non plus refuser un cadeau si généreux. Un dilemme. J’ai donc décidé d’accepter mon taureau dans ce village près de Gayéri, mais en faisant la requête à ce fermier d’être mon partenaire, pour garder mon taureau pour les dix prochaines années, de sorte que je puisse retourner au Burkina Faso dans une décennie, et ainsi récolter les fruits de ce partenariat. C’est cela mon espoir avant de dire au revoir au pays des Hommes intègres.

Interview réalisée par Honoré KIRAKOYA

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