Offrande Lyrique : Peut-on faire confiance aux politiques ?

La pandémie du Covid-19 a remis au goût du jour l’une de nombreuses questions qui traversent la pensée politique : « Peut-on faire confiance aux politiques ? ». En cette période singulière, les citoyens ont montré qu’ils attendaient des décisions claires et des mesures de protection de leurs responsables politiques. Cette tendance s’apparente à un « retour de l’Etat » (Rouban). Pour autant, les gestions gouvernementales de la crise s’accompagnent peu ou prou, en fonction des Etats, d’un climat de méfiance. L’enjeu vise à se demander si les dirigeants politiques auxquels nous avons consenti à déléguer nos pouvoirs peuvent jouer convenablement leurs rôles sans notre confiance. Si la confiance progressive accordée aux responsables politiques a permis le progrès et l’acquisition de nouveaux droits, le climat de défiance ambiant vis-à-vis du personnel politique menace le contrat de confiance qui est ainsi appelé à être consolidé et éclairé.

SI LA CONFIANCE ACCORDÉE PROGRESSIVEMENT AUX RESPONSABLES POLITIQUES A PERMIS LE PROGRÈS ET L’ACQUISITION DE NOUVEAUX DROITS, ELLE DOIT ETRE DURABLEMENT RENFORCÉE

En accordant leur confiance et en déléguant leurs pouvoirs aux responsables politiques, les citoyens ont permis le progrès et l’acquisition de nouveaux droits

La démocratie repose sur un fait contractuel puisque les citoyens consentent, de la même façon qu’ils consentent à renoncer à certaines de leurs libertés et à se gouverner par leurs propres moyens (Hobbes), à la fois à confier aux responsables politiques qu’ils se sont choisis la défense de leurs intérêts et à obéir à cette autorité politique.

En contrepartie, le pouvoir politique s’engage quant à lui à défendre les citoyens dont il tient sa légitimité. Ce contrat est donc dès sa conception « un contrat de confiance entre les citoyens et le pouvoir, entre la société et l’Etat » (Rousseau). C’est cet idéal de confiance qui a émergé au siècle des Lumières et qui a abouti à la construction non moins poussive de régimes démocratiques.

Au XVIIIème siècle, Kant, d’Alembert ou encore Diderot rompent avec la doctrine ambiante en instillant l’idée que la confiance accordée aux politiques viendra de la justice et du droit et non de l’arbitraire défendu par les prélats et les privilégiés de l’époque.

Ils plaident ainsi pour que la société évolue et tende à ne plus être régulée par des principes religieux et moraux. C’est ce même refus de l’arbitraire qui justifie plus tôt l’avènement en Angleterre de l’Habeas corpus (1679) qui annonce une avancée majeure, celle de « ne pas être emprisonné sans jugement ».

La persistance des inégalités et la crainte des mutations ont favorisé la défiance vis-à-vis des politiques

Si la question de la participation du peuple à la chose publique a longtemps fait débat et a été acquise de longue lutte, aujourd’hui force est de constater que les élus de nos démocraties sont devenus des professionnels de la politique.

En France, la consanguinité entre les grands serviteurs de l’Etat et les responsables politiques a alimenté la rupture du lien de confiance entre les politiques et les citoyens. C’est moins la présence continue de certaines figures dans le paysage politique depuis des années que leur impuissance à changer le cours des choses qui est dénoncée.

Ils sont d’autant plus pointés du doigt qu’ils sont considérés comme des « privilégiés déconnectés » qui ne semblent plus tenus à une obligation de résultats.

Pire, la phrase du président Mitterrand: « contre le chômage, on a tout essayé » montre que le personnel politique semble à bout de souffle face aux défis pour lesquels il a été amené au pouvoir. Face aux inégalités exacerbées par la pandémie du Covid-19 et face aux mutations de tous ordres, la défiance envers le personnel politique est au plus haut.

Les citoyens ont le sentiment que ceux qui les gouvernent ne remplissent plus leur part du contrat social qui est devenu moins un « contrat de confiance qu’un contrat de défiance ».

Pire que la défiance, nos sociétés doivent aussi s’inquiéter de la montée de l’ère du soupçon (Nathalie Sarraute). A l’image de la méfiance de Marx vis-à-vis des pouvoirs publics qu’il considère à la botte de la classe dominante, la crise sanitaire a donné de la voix à ceux qui pensent que les gouvernements « nous cachent des choses » ou à ceux qui donnent du crédit aux théories du complot.

La classe politique n’en sort pas grandie lorsque des individus, parfois parmi les plus éclairés, alimentent cette ère du soupçon. Une totale confiance en la parole politique est pour autant souhaitable car dans l’espoir fou d’une vie meilleure, certains peuples s’en sont remis à des pouvoirs qui les ont conduits à leur perte (Arendt).

LE CLIMAT DE DÉFIANCE AMBIANT VIS-À-VIS DU PERSONNEL POLITIQUE MENACE LE CONTRAT DE CONFIANCE QUI EST APPELÉ À ÊTRE CONSOLIDÉ ET ÉCLAIRÉ

Le climat de défiance ambiant vis-à-vis du personnel politique constitue une menace pour le contrat de confiance

Une société qui n’a pas confiance dans ses responsables politiques, ni dans ses élites est une société malade. La demande de plus en plus pressante de transparence, bien que légitime, ne doit pas aboutir à une exigence de tout rendre public qui n’est paradoxalement pas saine pour la vie publique.

Tout comme il faut rester vigilant vis-à-vis des discours qui prennent au pied de la lettre l’assertion : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». A cet égard, la série politique Baron noir est éclairante en ce qu’elle met en scène Christophe Mercier, professeur de biologie, dégagiste rejetant la démocratie représentative, dont l’audience sur YouTube lui permet de se hisser au second tour de l’élection présidentielle française.

Bien que pour une foule de raisons la démocratie représentative n’incarne pas le meilleur des systèmes, elle demeure aujourd’hui le moins pire (Churchill). Alors que nous évoluons dans un monde infiniment complexe et changeant, nous ne pouvons nous passer de l’expertise des responsables politiques et des élites. Pour autant, cela ne les dispense pas de faire leur introspection et de s’adapter aux mutations de leur temps.

Face à un contrat de confiance fragilisé, il est nécessaire de travailler à une confiance consolidée et éclairée

Dans la perte de confiance entre gouvernés et gouvernants, les responsabilités sont partagées. Il revient aux responsables politiques d’œuvrer pour reconquérir la confiance des citoyens sans pour autant tomber dans l’obsession de la transparence ou dans le populisme.

Si l’action politique semble aujourd’hui diluée dans un ensemble vaste d’acteurs, l’exigence des citoyens est toujours plus focalisée sur le plus haut sommet de l’Etat. Le premier pas consiste donc à mener un travail de pédagogie sur l’action politique et ses résultats.

Dans l’ère actuelle de la simplification à outrance, il est de la responsabilité des acteurs politiques de montrer que l’exercice politique est plus complexe qu’il ne le paraît car nous évoluons collectivement dans un monde globalisé et interdépendant qui appelle à la conciliation d’intérêts parfois inconciliables.

Chez nous au Burkina Faso, l’insurrection a engendré des nouveaux élus pour beaucoup issus de la société civile et n’ayant jamais exercé auparavant de mandat politique. Si la classe politique s’en est trouvée renouvelée, cette propulsion de novices aux affaires législatives et administratives a montré la difficulté de l’exercice politique et l’impréparation de certains élus.

Pour autant, le récent mouvement qui tend à allier davantage le monde politique à la société civile doit être encouragé. Cela participe d’ailleurs à façonner une participation citoyenne renouvelée, qui doit vivre en dehors des échéances électorales, et à redonner de la proximité à l’heure de la course effrénée au virtuel.

Enfin, la confiance ne pourra être renouvelée si l’espace politique et ses responsables ne laissent pas une place au doute. Ce chantier de longue haleine est pourtant bien nécessaire pour éclairer l’espace public. Autant le doute est malsain lorsqu’il prospère sur les faiblesses d’une société fragile, autant il est sain dès lors qu’il permet à une société de s’interroger, d’aller de l’avant et de laisser de la place à l’Autre. « La vie tient entre la stabilité et le mouvement, entre le cristal et la fumée » (Atlan). Tel un organisme vivant, l’espace politique doit trouver son équilibre entre la stabilité et le mouvement en faisant une place au doute.

Mamadou Banakourou TRAORE

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