Mémorial Thomas Sankara : « La statue n’est pas une photo, mais une œuvre d’art », Luc Damiba

Luc Damiba : « Il s’agit de retracer l’histoire et transmettre une flamme à travers ce mémorial »

Luc Damiba est le secrétaire général du Comité international mémorial Thomas Sankara. Après le dévoilement de la statue, le dimanche 17 mai 2020, il revient entre autres dans cette interview, sur les conditions de sa correction, la mobilisation des fonds et le projet de construction du mémorial.

Sidwaya (S.) : Dans quelles conditions la statue de Thomas Sankara a été corrigée ?
Luc Damiba (L.D.) : Après le 2 mars 2019, il y avait des réserves sur la statue que le comité, le ministère en charge de la culture et tous les sympathisants de Sankara, ont émis auprès de l’artiste. Ils ont relevé que cette statue ne ressemblait pas du tout à Thomas Sankara. Donc, nous avons été obligés de déboulonner la statue et de la ramener à l’atelier.

On a dit à l’artiste de faire tout pour que les traits de ressemblance apparaissent de près ou de loin. Nous avons voulu que la statue faite par des artisans ou sculpteurs burkinabè. Au total, 57 artistes et sculpteurs burkinabè ont travaillé sur cette œuvre et nous avons eu ce résultat. Pour nous, ils remplissent le cahier des charges et nous sommes satisfaits.

S. : Le monument est toujours contesté, car ne ressemblant pas trait pour trait au portrait du père de la révolution. Comment cela peut-il s’expliquer ?

L. D. : Non ! Je crois qu’on n’aura pas Sankara à 100%. Certains diront que même si on réveille Sankara et on le place là-bas, ce ne sera pas lui. Ils ne vont pas toujours croire. Eux, ce sont des extrémistes. Quel que soit le résultat qu’on va donner, ils voudront voir une photo. Hors, ce n’est pas une photo. C’est une œuvre d’art. Il ne faudrait pas que les gens oublient. Sans excuser l’artiste, la réalité de nos conditions climatiques et de nos technologies de construction de statues ne sont pas les mêmes qu’ailleurs. Le Burkina ne peut pas sortir une statue en 3D à présent.

Pour faire un buste, c’est facile parce qu’il a une taille réduite. Une statue de cinq mètres, ce n’est pas très facile. Je ne suis pas technicien mais, ayant coordonné la correction pendant au moins un an, j’ai pu apprendre que dans ce travail artistique, il y a une question de perspective et elle est très déterminante.

Nos artistes n’ont pas les technologies pour faire de grandes figures. Quand vous regardez les grandes figures, c’est généralement en Corée, en Chine, en Russie et dans d’autres pays européens. Si vous demandez à nos artistes locaux de faire du Sankara dans le buste, on aura de grands succès. Mais si vous leur demandez de le faire en grandeur nature, nous ne pourrons pas avoir la perfection.

D’autres ont dit qu’on n’a pas la perfection mais on a les 60 voire 90%. Nous avons dit au niveau du comité qu’il faut que nous fassions le deuil qu’on ne peut pas avoir du Sankara à 100%. Sankara lui-même n’était pas parfait. Il ne voudrait pas qu’on le représente sous forme imagée. Quelque part, des gens vous disent que Sankara résiste à ce qu’on le représente sous forme d’image. Donc, vous ne pouvez pas l’avoir réellement comme vous voulez. Nous avons fait ce deuil, pas pour dire qu’on ne pas mieux faire.

La question est qu’on passe le temps à dire aux gens que cette statue est provisoire parce que nous voulons l’avoir pour occuper l’espace. Parce que les visiteurs internationaux vont vouloir aller voir la statue de Sankara. Ceux qui continuent à dire que ce n’est pas lui, on ne leur en veut pas. Ils veulent avoir leur idole ou leur héros dans la plus grande perfection. Le mémorial Sankara, ce n’est même pas la statue qu’on voit. Ça va au-delà de la statue. C’est tout une infrastructure modulaire qui sera produite là-bas. Il y aura une tour de 87 mètres. Elle sera parmi les plus hautes de l’Afrique.

Le monument de la Renaissance au Sénégal fait 30 mètres. Il faut comprendre que le projet est ambitieux. Nous-mêmes avons dit que ce n’est pas Sankara. Nous avons émis des réserves. Maintenant qu’on a pu corriger, nous sommes satisfaits. Nous pouvons aller de l’avant parce que le projet va prendre de l’envergure.

S. : Pourquoi n’avez-vous pas simplement utilisé la production en 3D?

L. D. : Les moyens financiers ne sont pas encore au rendez-vous. L’histoire de la statue est très longue. C’est un marché public passé par le ministère de la Culture. Il était prévu pour la ville de Ouagadougou. Avec les travaux qui sont en cours, la ville n’avait pas un espace pour la statue. Etant donné que le mémorial est en train de s’installer donc, le ministère a octroyé une statue de 150 millions F CFA qui était déjà prête avant même que le projet ne voie le jour.

C’est-à-dire que la statue est antérieure au mémorial Thomas Sankara. Donc, nous avons placé la statue pour voir la réaction de la population. On peut dire que les 3D viendront dans les prochaines années. Ce n’est pas impossible. Mais les moyens financiers, les conditions actuelles d’acquisition de la statue ne nous permettaient pas de faire du 3D. Nous sommes fiers de cette statue.

S. : Le public peut-il aller visiter librement l’œuvre sur le site du Conseil de l’Entente ?

L.D: Les gens peuvent aller visiter quand ils veulent de jour comme de nuit. Nous sommes en train de faire des aménagements pour augmenter la luminosité. Nous sommes en train de prendre également des dispositions pour que le Conseil de l’Entente soit démystifié parce que c’est un site qui est chargé d’histoires, de bonnes comme de mauvaises. Le bon côté, c’est là où le Conseil national de révolution (CNR) se réunissait.

C’est là où il y avait une vitalité créative, où les ténors de la Révolution se retrouvaient pour produire et réfléchir pour le pays. Le mauvais côté, après le drame du 15 octobre 1987, c’était un lieu de torture. Il faut que le visiteur puisse sentir Sankara dans ces lieux. Ce serait une manière pour nous d’exorciser les lieux.

S. : La statue n’est qu’une partie du mémorial. Que se reste-t-il du projet ?

L.D: Si nous prenons en compte ce que nous avons récolté et les promesses, le tout s’élève à 4 milliards 300 millions de F CFA. Au regard de l’ambition que nous avons pour le projet, nous ne comptons pas seulement sur l’Etat pour le réaliser. Nous comptons aussi sur les citoyens, les sponsors privés, les sociétés et les amis du Burkina à l’étranger. Thomas Sankara a beaucoup de sympathisants à l’étranger qui veulent soutenir le projet.

L’ancien président du Ghana, Jerry John Rawlings, est le responsable moral du Comité Mémorial Thomas Sankara. Le comité n’est pas uniquement dirigé par des Burkinabè, il a une dimension internationale. L’Etat a donné le terrain et la statue.

Il va mettre en place également une unité administrative et prendre en charge les salaires. Nous sommes pressés de poursuivre les travaux. Le projet a commencé en 2016 et avance lentement et sûrement. Nous sommes impatients que cette structure émerge du sol afin que tout visiteur du Burkina puisse la visiter.

S. : La famille de l’illustre disparu a-t-elle maintenant adhéré au projet ?

L. D. : Les choses ont maintenant évolué avec la famille. Il y a eu des discussions difficiles à un moment donné, mais aujourd’hui, nous regardons tous dans la même direction. Une partie des représentants de la famille était présente à la cérémonie de dévoilement de la statue. Et ils sont satisfaits du travail qui a été fait.

Nous avons eu une approche participative dans la correction de la statue, non seulement avec la famille Sankara mais aussi celles des douze compagnons d’infortune du défunt président.

S. : A quand peut-on s’attendre à la fin de ce chantier ?

L. D. : Nous visons au maximum trois à quatre ans pour achever le chantier. Avec ce que nous avons déjà mobilisé, nous allons procéder à une construction modulaire du mémorial. Il y aura une première infrastructure immédiate. Dans le projet, il est prévu un parc Thomas Sankara dont la réalisation ne coûte pas très chère.

Nous avons prévu par exemple la construction d’une bibliothèque et nous avons lancé une campagne de collecte des livres. Les gens sont en train de nous faire parvenir des ouvrages de partout à travers le monde. Ce sera une bibliothèque à la fois physique et virtuelle qui sera disponible sur les téléphones. Une fois que ce module est achevé, nous passerons à un autre. Nous avons un grand module du mémorial qui concerne la ceinture verte de Ouagadougou.

Cette ceinture verte est un projet qui date de plus de 40 ans, mais on n’a jamais vu quelque chose y relatif à part le parc Bangre Weogo qui en fait partie. Les autres parties sont soit occupées anarchiquement par les populations, soit reboisées. Comme Thomas Sankara avait une vision agroécologique, nous avons décidé de contribuer à reverdir la ceinture verte de Ouagadougou avec plusieurs formes de projets.

Nous avons décidé de répartir les 2000 hectares de la ceinture verte entre les 13 régions du pays. Si la capitale Ouagadougou est verte et respirable, elle va profiter à tous les Burkinabè. Chaque région va reverdir cet espace et participer à son entretien. On va donner des espaces agro-écologiques à des femmes pour qu’elles puissent faire du jardinage. De ce fait il faut de l’eau. Nous prévoyons aussi des pistes cyclables pour le sport et la promenade. L’architecte Kéré est en train réfléchir à tout cela.

Propos recueillis par
Karim BADOLO

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