Attaque de Bilbalgo : Le chemin de croix des rescapés

L’ex-otage des terroristes S.B. dit avoir frôlé la mort de justesse.

L’attaque meurtrière du convoi humanitaire survenue, le samedi 30 mai 2020, dans le village de Bilbalgo, situé à 18 km de Barsalogho, région du Centre-Nord, a fait officiellement quatorze décès, 48 blessés et de nombreux matériels emportés. 72 heures après leur sortie du Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Barsalogho, certains rescapés blessés, témoignent.

Il est 13 heures 16 minutes, ce samedi 30 mai 2020, au camp d’accueil des Personnes déplacées internes (PDI) de Foubé. Un convoi humanitaire met le cap sur Barsalogho. Des éléments du 11e escadron de la gendarmerie mobile de Kaya prennent la tête du peloton.

Les consignes sécuritaires sont claires: au moins 50 mètres entre les véhicules et chaque chauffeur est tenu d’emprunter les traces des pneus du véhicule qu’il suit. Après plus de deux heures de parcours, le convoi entre dans le village de Bilbalgo, situé à 18 km de Barsalogho, en plein cœur de la bande forestière, d’une superficie de 40 002 hectares.

La peur se lit sur les visages. En entamant le pont du bas-fond dudit village, trois binômes terroristes motorisés surgissent. Ils observent le convoi avant de disparaître dans la nature. L’alerte est donnée. Tous les passagers se plaquent au sol. Les Forces de défense et de sécurité (FDS) affûtent leurs armes.

Après quelques échanges de tirs, l’ennemi est contraint de se replier pour se repositionner à un km, juste après le pont. Le convoi reprend son chemin. Les esprits s’échauffent. Il n’y a qu’une seule solution : implorer Dieu. A la sortie du pont, une quarantaine de terroristes lourdement armés attaquent simultanément le convoi. Les balles partent dans tous les sens.

40 terroristes

«La première attaque a débuté plus précisément à 15h 21mn et a duré une trentaine de minutes. C’est lorsque nous avons franchi le bas-fond que les terroristes ont ouvert le feu. Ils étaient lourdement armés parce que chacun possédait au moins deux fusils. Certains étaient enturbannés tandis que d’autres avaient juste attaché des bandeaux sur leurs têtes. Ils n’excédaient pas 40 personnes», témoigne M. S., commerçant de Foubé, un rescapé blessé au pied.

Après plus d’une heure trente minutes de combat intense, le bilan est lourd du côté amis. Sur place, l’on enregistre 13 pertes en vies humaines dont sept gendarmes, six civils et une cinquantaine de blessés. Six autres gendarmes et des civils sont portés disparus. L’on apprend selon des sources concordantes qu’un corps sans vie a été retrouvé dans la forêt et un gendarme survivant a pu rejoindre une unité amie.

Selon d’autres sources, ‘’les forces du mal’’ ont emporté 12 tricycles, 49 motos, 10 véhicules dont trois pick-ups, des téléphones portables, des numéraires et de la volaille. «Un car de transport en commun et une berne-remorque incendiée sont abandonnés sur les lieux. Tous les effets des passagers ont été brûlés», ajoute M. S.

Manque de renfort

La rescapée L. S. bénéficie toujours d’une prise en charge médicale
au CMAB.

Selon des témoignages recueillis auprès des rescapés, les combats ont pris fin aux environs de 17 heures et les terroristes auraient passé toute la nuit jusqu’à 2 heures du matin sur les lieux de l’attaque avant de se diriger vers la commune de Pensa. «Nos soldats se sont farouchement défendus. Mais ils étaient en nombre insuffisant par rapport à l’ennemi. Certains ont même combattu jusqu’à ce que leurs armes se sont bloquées», raconte M. S.
«Lorsque les combats étaient intenses, j’ai réussi à me cacher sous le pont et appeler à Barsalogho informer de l’attaque.

Malheureusement, il n’y a pas eu de renfort. C’est déplorable», se remémore-t-il, les larmes aux yeux. Certains rescapés ont bravé la soif et la faim, à la merci des embûches de la forêt pour se réfugier à Barsalogho, tard dans la nuit. «Il y avait une fillette de douze ans qui nous a suivis. Elle a failli mourir de soif. Nous étions obligés de la désaltérer avec l’eau des feuilles des arbres jusqu’à rejoindre Barsalogho», regrette-t-il. M.S. s’interroge toujours sur les raisons qui poussent ces hommes à commettre de telles exactions. «Ils disent qu’ils combattent pour la religion.

Alors que toute religion bannit la violence. Ils déclarent aussi qu’ils ne tuent pas les populations civiles. Mais, nous savons tous qu’après nos FDS, personne ne sera épargné», marmonne-t-il. Et de poursuivre : «Nous ne sommes mêlés ni de près ni de loin à cette situation. Nous ne voulons que la paix, rien que la paix», implore-t-il, d’une voix tremblotante. L.S., une autre rescapée, a eu la vie sauve grâce à ses jambes. Partie à Foubé participer aux obsèques de son frère direct, elle est revenue à Barsalogho avec des blessures au genou droit et aux deux bras.

Collier au cou, foulard bien noué à la tête et visage sillonné de balafres, L.S. nous retrace son calvaire. «Lorsque les tirs ont commencé, les FDS nous ont ordonnés de se coucher au sol. Mais comme les balles planaient sur nos têtes, nous avons décidé de prendre la fuite. Je suis tombée à plusieurs reprises. C’est pourquoi, j’ai eu un choc au genou et des blessures aux bras», se lamente-t-elle. Assise à peine au sol, L. S. peine à se lever. «Tout mon corps me fait mal», affirme-t-elle. Même si elle soutient avoir bénéficié d’une prise en charge sanitaire au Centre médical avec antenne chirurgicale de Barsalogho (CMAB), la multipare souffre toujours de troubles psychologiques.

Présenter des excuses

Elle ne supporte pas le moindre bruit. «Depuis que j’ai suivi cette horrible scène, je n’arrive plus à dormir. Si je tente de fermer l’œil, je revois l’image des terroristes et le crépitement de leurs armes. Nous avons subi toutes sortes de maltraitance. Tous ceux qui ont souffert plus que nous sont décédés», se remémore-t-elle. Elle est suivie par une psychologue du CMAB. L.S. et ses compagnons ont été secourus par les FDS. «Elles nous ont donné de l’eau à boire avant de nous conduire au CMAB pour des soins.

Nous sommes arrivés au petit matin», raconte-t-elle. Parmi ces rescapés, certains ont été fait prisonniers avant d’être libérés. C’est le cas de S.B., PDI de Barsalogho, venu de Guienbila. Il était parti à Foubé à la recherche de son bétail. «Lorsque les tirs ont cessé, j’ai décidé de retourner sur les lieux récupérer ma moto, au prix de ma vie. Arrivés (on était deux personnes), les terroristes nous ont suppliés de ne pas fuir. Car, ils ne s’en prennent qu’aux FDS. Je leur ai sollicité mon engin pour emmener ma femme malade au centre de santé. Ils m’ont confié que tous les engins avaient été déjà envoyés dans leur base.

Ils m’ont suggéré d’attendre leur patron. Lorsqu’ils voulaient partir, ils nous ont dit de monter dans un tricycle pour aller récupérer ma moto», explique-t-il. Une fois à la base, les malfrats présentent leurs excuses avant de lui promettre de lui rendre sa moto. «Ils étaient assis autour de nous. Leur nombre était inestimable. Ils nous ont rassurés que si le patron arrive, ils vont nous remettre la moto.

Ils se communiquaient en langue locale. Ils nous ont donné du riz gras que j’ai refusé. Mon camarade a goûté. Si la mort arrive, ça ne sert à rien de manger. Par la suite, ils nous ont donné des biscuits. J’ai refusé une deuxième fois», témoigne S. B. C’est aux environs de 22 heures que le leader terroriste fait son apparition. Promesse tenue. Il lui remet la moto avant de les reconduire sur sa propre moto jusqu’à l’axe Barsalogho-Foubé.

Blessures psychologiques

C’est au cimetière de Barsalogho que l’infirmier de la Croix-Rouge, Hamidou Zidnaaba et ses compagnons ont été inhumés.

«Ils disent qu’ils veulent la pratique de la religion musulmane et qu’ils combattent au nom de l’Islam. Ils nous font savoir qu’au moment des tirs, un enfant est passé devant eux et le patron a ordonné d’arrêter les tirs sinon ils allaient tirer sur tous les passagers», confie-t-il. S. B. et son compagnon arrivent à Barsalogho autour de 23 heures et le lendemain, mon camarade a continué à Kaya. La blessure psychologique de S.B. est profonde. «A l’heure où je vous parle, je ne crois pas que je suis toujours vivant.

J’ai eu une grande peur parce qu’au moment où je m’adressais aux terroristes, je pouvais me considérer comme un fou. Si tu sais qu’ils tuent des gens et que tu te retrouves dans leur milieu, tu ne fais qu’implorer Dieu pour sortir de leurs griffes», révèle-t-il. Notre interlocuteur dit n’avoir bénéficié encore d’aucune prise en charge psychologique et psychosociale, alors qu’il vit dans l’anxiété.

«Si je me couche, je revois l’image des massacres et j’entends les cris des blessés et de ceux qui ont succombé», se lamente-t-il. S.S. est le chauffeur de tricycle réquisitionné par les terroristes pour transporter les malades au CMAB. Commerçant de Foubé, il ne cesse de faire des va-et-vient entre la préfecture de Barsalogho et son domicile, afin d’espérer retrouver une copie de son extrait de naissance pour se procurer une nouvelle Carte nationale d’identité burkinabè (CNIB).

«J’ai tout perdu au cours de l’attaque y compris le tricycle que j’ai acheté au mois de février à 925 mille francs», raconte-t-il. Il nous tourne une séquence de cette attaque. «Au moment où les tirs s’intensifiaient, nous nous sommes refugiés dans un buisson. Nous étions deux personnes. Lorsque les tirs ont cessé, deux autres personnes sont venues nous proposer d’aller à la recherche de nos engins.

J’ai suggéré que nous restions jusqu’à la tombée de la nuit, car ils peuvent arrêter les tirs pour nous piéger. Mais finalement, nous avons décidé d’y aller. C’est là que nous avons été aperçus. Nous nous sommes cachés dans un autre buisson. Ils sont venus nous dénicher. Un terroriste a proposé de nous abattre et l’autre a dit de vérifier d’abord si nous ne possédons pas des armes de nous épargner», détaille-t-il.

Transporter des malades

Après avoir récupéré leurs téléphones et portefeuilles, S. S. et ses trois compagnons ont été reconduits aux lieux de l’attaque, les armes pointées sur leurs dos. Devant les véhicules, deux femmes sont gravement atteintes par balles allongées au sol. Tandis que dans le car, une autre femme ne cesse de couler de larmes devant sa défunte coépouse. «C’est ainsi qu’ils nous ont ordonné de conduire toutes les femmes blessées au CMA de Barsalogho avec le car endommagé. Et nous leur avons répliqué que nous ne connaissons pas conduire un véhicule mais plus tôt un tricycle. C’est ainsi que je leur ai sollicité mon engin pour transporter les malades.

Ils m’ont dit de choisir entre la mort et mon tricycle. J’ai vite présenté mes excuses. Alors, ils sont allés nous envoyer le plus vieux des tricycles. Nous avons pris les deux femmes blessées, la défunte et sa coépouse, installée dans le car, qui refusait de partir sans le corps sans vie. En cours de route, nous avons embarqué d’autres personnes jusqu’au CMA de Barsalogho. C’est le lendemain que le propriétaire dudit tricycle est venu chercher son engin», retrace S.S. Lui aussi, déambulant dans la rue, n’a bénéficié d’aucune prise en charge psychologique et psychosociale. Actuellement, la paix et la sécurité sont les maitres-mots de tous nos intervenants.

Selon le chef de Service de l’action sociale de Barsalogho (SASB), Saïdou Willi, 173 rescapés de l’attaque dont 97 enfants et 76 adultes ont été accueillis au Lycée départemental de Barsalogho (LDB) dans la nuit du 30 mai 2020. «Nous leur avons donné de la nourriture et des nattes pour dormir. Ils ont passé deux nuits au lycée avant d’être libérés et chacun a continué sa route», déclare-t-il. Aux dires de M. Willi, la majorité des rescapés ont subi un traumatisme avancé, vu le nombre de terroristes et l’ampleur de l’attaque.

Le maire de Barsalogho, Abdoulaye Pafarnam, propose la mise en place des détachements militaires sur les axes reliant Barsalogho.

A l’entendre, certains rescapés doivent être suivis jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur santé. Quant à la prise en charge médicale des blessés, le médecin-chef du CMA de Barsalogho n’a pas souhaité se prononcer sans l’accord de sa hiérarchie. Joint au téléphone, le directeur régional de la santé du Centre-Nord, Irénée Ouangrawa, nous exige une autorisation émanant de son ministère de tutelle avant toute intervention. Néanmoins, Saïdou Willi rassure que tous les blessés de l’attaque ont bénéficié gratuitement d’une prise en charge médicale. Les corps sans vie des six civils, qui ont succombé, ont été inhumés au cimetière de Barsalogho alors que ceux des gendarmes ont été transférés à Ouagadougou.

Cultiver la tolérance

Adama Ouédraogo est l’un des fils du défunt chauffeur ambulancier du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Foubé, Salif Ouédraogo, alias Kéita. Orpailleur sur les sites aurifères de Gaoua, il a rendu un dernier hommage à son géniteur, le jeudi 4 juin dernier. «Ce qui est arrivé aux autres nous est arrivé aujourd’hui. Il faut s’en remettre à Dieu car tout ce qu’il fait est bon», déclare Adama Ouédraogo, sous une forte émotion, le visage inondé de larmes. Il invite chaque Burkinabè à privilégier l’intérêt général, afin de cultiver la paix et la tolérance.

Depuis les tueries de Yirgou, en janvier 2019, l’insécurité dans la commune de Barsalogho prend de l’ampleur avec pour corolaire un déplacement massif des populations de 35 villages, estimées à plus de 120 mille personnes, selon le bourgmestre Abdoulaye Pafarnam. Ces derniers temps, certaines familles avaient regagné leurs villages du fait de l’accalmie durant le mois de mai, période de jeûne. Malheureusement, l’attaque de Bilbalgo, survenue le 30 mai dernier, sur l’axe Foubé-Barsalogho, a entraîné une psychose chez ces familles éplorées.

«On ne s’imaginait pas que notre zone pouvait encore essuyer une attaque d’envergure. Tout le monde a été marqué par cette barbarie», désespère M. Pafarnam. Selon lui, le risque d’insécurité est grand dans sa commune, en ce sens que les axes Barsalogho-Pensa, Barsalogho-Dablo et Barsalogho-Foubé sont à la merci des groupes armés terroristes. Dans cette commune de 77 villages, le service fonctionne à minima. Toutes les écoles et CSPS sont fermés et les fonctionnaires ont trouvé refuge à Kaya.

«Nous assurons un service minimum, notamment le paiement des salaires, l’état civil et la gestion. Il est très difficile de parler de projet de développement parce que tous les marchés lancés en 2019 ont été résiliés parce qu’aucun prestataire ne veut prendre aucun risque du fait de l’insécurité», déclare-t-il. Pour redonner confiance aux partenaires humanitaires et aux populations de regagner leurs villages, Abdoulaye Pafarnam fait des propositions. «Il s’agit de la mise en place des détachements militaires à Niendéga, Guienbila et Nagraogo, afin d’ouvrir ces axes coupés», suggère-t-il.

Emil Abdoul Razak SEGDA
Segda9emil@gmail.com

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