Attaques terroristes en Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire a été frappée, le 11 juin dernier, par une attaque terroriste qui a fait une dizaine de morts. Dans cette interview accordée à Sidwaya, le samedi 13 juin 2020, le spécialiste des questions d’extrémisme violent et de gestion des risques, Mahamoudou Sawadogo, fait une analyse de la situation dans ce pays.

Sidwaya (S) : Des hommes armés ont attaqué une base mixte le 11 juin en Côte d’Ivoire. Cette attaque était-elle prévisible ?
Mahamoudou Sawadogo (M.S.) : Il fallait s’y attendre mais c’est le moment de l’attaque qui a surpris tout le monde. Après l’opération conjointe dénommée « Comoé » des armées burkinabè et ivoirienne, on s’attendait à une attaque un peu plus tard et peut-être à l’approche des élections ivoiriennes de novembre 2020. Il fallait s’y attendre, parce que les groupes terroristes ont réussi à installer des bases dans la zone depuis 2017.

S : Qui se cache derrière cette agression selon vous ?
M.S. : Les groupes terroristes qui écument la zone des trois frontières Burkina-Ghana-Côte d’Ivoire sont de la katiba du Macina de l’imam Amadou Koufa et qui fait partie du grand groupe du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans. Depuis 2017, ils ont entrepris de mettre en place des bases-arrière, pour contrecarrer une opération éventuelle du G5 Sahel qui devait avoir lieu dans la partie Nord et la région de la Boucle du Mouhoun du Burkina Faso. Jusque-là, cette opération n’a pas eu lieu, mais les groupes armés ont installé des bases de repli en Côte d’Ivoire, en attendant de les opérationnaliser.

S : Au-delà du repli, que gagnent ces groupes armés en s’installant en Côte d’Ivoire ?
M.S. : Ils gagnent beaucoup. D’abord, le fait d’élargir le front met en difficulté les Forces de défense et de sécurité (FDS) du Burkina Faso et déroute en même temps, celles des pays côtiers qui ne sont pas membres du G5 Sahel. C’est pourquoi, au Sommet de Pau en France en janvier 2020, les pays côtiers ont demandé à faire désormais partie du G5 Sahel ou tout le moins, à y participer parce qu’ils voient que la menace est en train de les atteindre. Sur le plan stratégique, l’installation de ces bases déjoue les stratégies mises en place par les Etats et sur le plan opérationnel, elle leur permet de recruter dans des zones où il est facile pour eux de se cacher à cause de la végétation assez dense et difficile d’accès aux FDS. Cela leur permet également de déstabiliser cette zone Nord de la Côte d’Ivoire, frontalière avec le Burkina Faso au moment opportun. Ce moment opportun, c’est généralement quand un pays est en crise et par conséquent, plus faible. Pourtant, en Côte d’Ivoire, il y a de grands risques qu’avec les élections d’octobre prochain, le pays tende vers une crise.

S : La Côte d’Ivoire vient de sortir d’une guerre civile. Quels sont les facteurs qui peuvent faciliter l’implantation des groupes armés dans ce pays ?
M.S. : On sait bien que le Nord de la Côte d’Ivoire échappe au contrôle du pouvoir central, parce qu’il a toujours été un bastion des rebelles. Les groupes terroristes sont composés de Burkinabè, de Maliens et d’Ivoiriens. Le phénomène est donc en train de devenir de plus en plus endogène. Cette stratégie « d’endogeneïser » le terrorisme dans cette zone leur permet de recruter beaucoup plus facilement, parce que, plus les groupes sont endogènes, mieux ils sont acceptés par les communautés. Ils ont choisi cette zone, parce qu’elle leur permet de s’approvisionner en armes et d’avoir accès aux côtes. Ils envisagent donc d’ouvrir un couloir de transit de drogue, d’armements, de minutions, de cigarette et de cocaïne. A titre d’exemple, la douane burkinabè a récemment saisi une quantité énorme de drogue dans la zone. Il s’agit d’un couloir qui va du Ghana en passant par la Côte d’Ivoire, le Burkina et le Mali. Ce couloir existe depuis longtemps et les groupes armés le fluidifient pour se ravitailler à l’aise comme ce qu’ils ont fait à l’Est du Burkina Faso.

S : Est-ce à dire qu’il y a une complicité entre les narcotrafiquants et les groupes armés ?
M.S. : Le fossé n’est pas grand et même qu’il y a une accointance entre eux parce chacun a intérêt à faire la coalition. Les groupes terroristes ont intérêt à s’accointer avec les narcotrafiquants qui connaissent bien les couloirs et les routes et peuvent donc leur permettre de se ravitailler facilement. De même, les narcotrafiquants ont besoin des terroristes, parce que les attaques leur permettent de s’approvisionner en armes et surtout de déstabiliser la zone ; ce qui va faire reculer les FDS qui feront donc moins de contrôles. Le point commun entre eux est donc le recul et la disparition de l’Etat, du pouvoir central. Ce tandem est du gagnant-gagnant entre ces deux grands groupes.

S : Les images de l’attaque de Kafolo font état d’armes israéliennes, des GALIL, fabriquées en Colombie et abandonnées par les assaillants. Comment de telles armes, très peu utilisées en Afrique, ont pu se retrouver entre leurs mains ?
M.S : Lorsque les groupes terroristes ont commencé à envahir le Burkina, ils ont tracé leur couloir de l’Est en partant de Markoye jusqu’à vers le Nord du Bénin, du Togo et du Ghana. Leur objectif est d’atteindre les côtes où les narco- trafiquants viennent arraisonner les bateaux avec les armes, munitions et surtout la cocaïne et la cigarette. Ce qui va leur permettre de les remonter jusqu’au Sahel. Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve des armes israéliennes et colombiennes en Côte d’Ivoire, parce qu’ils ont réussi à atteindre à peu près les côtes. Il est important que les pays se mettent ensemble dans cette lutte pour qu’elle soit complète sinon on va se retrouver dans un Sahel qui est devenu comme l’Afghanistan.

S : La thèse de la déstabilisation du fait d’hommes est-elle plausible, au regard de la tension politique actuelle en Côte d’Ivoire?
M.S. : Il faut se méfier de la théorie du complot. C’est cette erreur monumentale, que le Burkina Faso a commise au début de la crise terroriste. On entendait certains politiciens dire qu’il s’agissait d’une tentative de déstabilisation de l’ancien pouvoir en place. A la longue, on s’est rendu compte que c’est un certain nombre de maux qui ont entraîné la propension de l’extrémisme violent. Pour la Côte d’Ivoire, c’est depuis 2017 que ces groupes ont commencé à s’installer. Cette période était assez stable et les belligérants actuels vivaient le parfait amour. C’est donc très dangereux de se contenter de parler de déstabilisation. Il faut plutôt chercher les causes profondes qui favorisent l’installation de ces groupes et leur cooptation par les communautés. La plupart du temps, il s’agit de problèmes fonciers, de gouvernance, de justice et de trafic mêlé au grand banditisme. Il est vrai qu’on ne peut pas complètement écarter le problème politique, mais à mon avis, il est vraiment négligeable.

S : Le ministre de la Défense et Premier ministre par intérim de la Côte d’Ivoire, Ahmed Bakayoko, affirmait le jour de l’attaque de Kafolo que la Côte d’Ivoire a les moyens de faire face à la situation. Le lendemain vendredi 12 juin, un autre village (Digoualé) a été attaqué à l’Ouest du pays.  Ne minimise-t-il pas la situation ?
M.S. : A mon sens, c’est normal qu’il le dise, parce que c’est un discours politique. Nous sommes à l’orée de l’élection présidentielle et un aveu d’impuissance et de recul est fatal pour la Côte d’Ivoire. Mais il est clair qu’aucun Etat n’est assez préparé pour faire face à ces groupes terroristes. C’est vrai que la Côte d’Ivoire est organisée avec une armée assez équipée, mais cela m’étonnerait qu’elle ait des stratégies déjà mises en place pour endiguer la menace terrorisme qui est une lutte asymétrique. Je propose à ce pays frère, d’impliquer les autres Etats que sont le Burkina Faso, le Ghana et le Mali dans les opérations, au risque de s’enliser exactement comme notre pays.

S : Est-ce à dire que les opérations conjointes comme celle organisée en mai dernier, entre le Burkina et la Côte d’Ivoire doivent se multiplier ?
M.S. : Ces opérations doivent se multiplier dans le temps et dans l’espace, mais elles doivent être mieux préparées que ce que l’on a vu. Cette opération avait des failles parce qu’elle se déroulait dans une situation géographique qui concerne trois pays. Le Burkina et la Côte d’Ivoire ont fait l’opération en omettant le Ghana et dans une certaine mesure, le Mali ; ce qui a laissé une brèche à ces groupes terroristes de se réfugier au Nord du Ghana. L’attaque du poste mixte s’appelle une attaque complexe. C’est un message que ces groupes ont voulu transmettre aux Etats pour leur dire qu’ils sont techniquement et opérationnellement prêts pour attaquer n’importe quel poste.

S : Le vendredi 11 juin 2020, des ministres des Affaires étrangères et les partenaires du G5 Sahel ont mis en place une Coalition pour le Sahel. Est-ce une coalition de trop ?
M.S. : Nous sommes dans une phase critique de la lutte contre le terrorisme et malheureusement les Etats continuent de mettre en place des coalitions et des stratégies. Déjà pour le Sahel, une vingtaine de stratégies a été mise en place et on vient d’en ajouter avec la Coalition pour le Sahel. Il y a lieu de fédérer l’ensemble des stratégies et se focaliser sur une seule. Il faut également que les pays laissent tomber les barrières parce que les groupes terroristes n’ont pas de barrières. Pour lutter correctement contre les groupes terroristes, il faudra qu’un pays puisse intervenir au-delà de ses frontières. C’est ce qui bloque jusqu’à présent entre les différents pays. On espère que les politiciens vont vraiment laisser tomber les questions de souveraineté et mettre en avant l’intérêt supérieur des peuples qui souffrent de ce mal.

Interview réalisée par
Jean-Marie TOE

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