Offrande lyrique /L’ETAT : FAIRE PLUS AVEC MOINS ?

Si l’intervention raisonnée de l’Etat est une condition sine qua non au développement, en revanche, il n’est pas inutile de se demander si l’Etat incarne la solution pour un développement performant. L’Etat ne pourrait-il donc pas envisager de recentrer son action, non pour se désengager que pour agir mieux ? Autrement dit faut-il moins d’Etat pour un meilleur développement ?

L’orthodoxie budgétaire irrigue le débat public depuis des décennies. Visant notamment à répondre à des exigences économiques et financières, cette tendance à l’Etat modeste soulève l’enjeu d’une action publique efficace. Cela vaut aussi pour l’Afrique où les regards extérieurs voient souvent des Etats perfusés d’aides mais dont le développement est encore poussif. Si la question d’un Etat plus modeste mais toujours plus efficace concerne tous les Etats sans distinction, en Afrique il s’agit de savoir si l’Etat peut agir davantage en faveur de l’emploi, du bienêtre, de la sécurité, de la justice, de la croissance avec moins de ressources économiques, financières et humaines. Face aux discours qui dénoncent des Etats qui prélèvent toujours plus et qui agissent moins, quel sens pouvons-nous donner à l’expression

« faire plus avec moins » ? Puisque « le premier principe d’un gouvernement c’est l’efficacité » (José Cabanis), l’Etat ne peut faire l’économie de la question de l’efficacité de son action et ce au même titre qu’une entreprise. Il est sain que les questions qui traversent la sphère entrepreunariale irriguent également la sphère étatique puisqu’en démocratie, l’Etat tient sa force de celle que veulent bien lui donner les citoyens. Interroger l’allocation de nos ressources pour garantir les services de base est un préalable à tout développement (Nicolas Simel Ndiaye). Conscients de la faiblesse des Etats africains (Jean-François Bayart) et forts de notre croissance démographique, il nous faut réfléchir à des solutions pour améliorer l’action publique, répondre aux attentes légitimes et renforcer l’impact des initiatives publiques sur l’amélioration des bien-être individuels et collectifs.

L’ENGAGEMENT DE L’ETAT COMME PRÉALABLE AU DÉVELOPPEMENT

Avant d’envisager de faire plus, il faut d’abord faire. Quelles que soient les trajectoires choisies par les Etats quels qu’ils soient, ils ont pour dénominateur commun d’avoir élargi à des degrés différents leur champ d’action au fil de leur longue construction. Même dans les Etats se réclamant du libéralisme de Benjamin Constant ou d’Alexis de Tocqueville, l’action publique régule a minima les comportements individuels et collectifs. Dans les années 80 lorsque les pays en voie de développement, à commencer par le Mexique, n’étaient plus en mesure d’honorer leurs dettes, les institutions internationales leur ont imposé des politiques d’ajustement structurelles qui visaient à un désengagement de l’Etat.

On en retient aujourd’hui que la minimisation du rôle de l’Etat et sa libéralisation sont envisageables là où sa construction est déjà assise et solide. Dans le cas de l’Afrique subsaharienne, on s’accorde aujourd’hui à dire que l’obstacle au développement du continent est de nature politique. En revanche, les conditions préalables à ce développement ne font pas consensus puisque certains considèrent que l’installation d’institutions fortes et représentatives précède tout commencement de développement quand d’autres pensent exactement l’inverse (Kevin Cox, Rohit Negi).

AFFIRMER L’ETAT PAR DES MOYENS RAISONNÉS

Si l’Etat ne peut faire seul, on ne peut faire sans l’Etat. C’est tout le sens des préconisations formulées en 2009 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) qui plaidait pour une « nouvelle trajectoire du développement ». Celle-ci ferait jouer à l’Etat un rôle majeur en l’efforçant de mettre son administration et ses ressources politiques au service de l’essor économique. A la fin de l’année dernière, la CNUCED a de nouveau appelé au renforcement des Etats africains et de leurs « capacités de négociations, de planification et d’organisation » (Jeune Afrique).

Si certaines fonctions sont régaliennes (sécurité nationale, défense, relations internationales…) et ne sauraient être déléguées à la sphère privée (Max Weber), il peut être pertinent de réfléchir à un Etat moins gourmand recentré sur des priorités ciblées et publiquement affichées, à des services rationalisés et partagés et à une équipe gouvernementale resserrée et dotée de ministres aux portefeuilles élargis qui auraient une obligation de résultats. S’il ne s’agit nullement de calquer le modèle de l’entreprise sur celui de l’Etat, la culture et les pratiques entrepreneuriales peuvent inspirer des pratiques renouvelées au cœur de la machine étatique.

L’ETAT EST-IL LA SOLUTION POUR UN MEILLEUR DÉVELOPPEMENT ?

L’intervention de l’Etat reste une question épineuse partout où il n’est pas aisé de le définir en ce qu’il est difficile de le distinguer du reste de la société et partout où la confiance des administrés envers leur administration est fragile. Dire cela ne veut pas pour autant donner du crédit au Président Ronald Reagan qui considérait que « l’Etat n’est pas la solution mais le problème ». En revanche, il n’est pas inutile de se demander si l’Etat incarne la solution pour un développement performant. Faire le choix d’un fort interventionnisme peut aboutir à ce que l’Etat soit perçu comme : « une pieuvre qui suce le sang de la nation et une corne d’abondance à laquelle on peut tout demander » (Jacques Lesourne).

La contrepartie d’un Etat interventionniste c’est une contribution financière de chacun et de tous. Or, est-ce envisageable là où la capacité à contribuer à l’effort collectif et là où la capacité à lever l’impôt et à le redistribuer sont limitées ? Si un tel interventionnisme doit d’abord être validé par le peuple souverain, il doit aussi être réfléchi et financé notamment en élargissant l’assiette fiscale, en perfectionnant la levée des impôts et en redirigeant les dotations internationales au développement vers l’investissement public.

VERS UN RECENTRAGE POUR « MIEUX D’ETAT »

C’est moins en dégraissant son administration qu’en ciblant
ses priorités que l’action publique pourra gagner en efficacité. Cela signifie orienter ses ressources vers les chantiers les plus prioritaires. Au regard des dynamiques démographiques africaines, la création d’emplois incarne une préoccupation essentielle sinon la plus urgente. Il s’agit avant tout de créer la richesse avant de la redistribuer. Plus globalement, on est en droit d’attendre de l’Etat qu’il régule, en favorisant le développement du secteur privé, et qu’il incarne l’autorité régalienne, en assurant ce qui fonde sa légitimité, c’est-à-dire la sécurité des individus et de leurs biens, en mettant en place une fiscalité au service de la croissance et en garantissant l’Etat de droit et l’indépendance de la justice (Nicolas Simel Ndiaye). Encore une fois, l’Etat ne peut agir seul.

Nos pays doivent pouvoir compter sur le secteur privé et leurs forces associatives, caritatives, confessionnelles, religieuses car la puissance de leur action sociale n’est plus à prouver. Somme toute, l’Etat est indispensable en ce qu’il régule la sphère économique et assure ses fonctions régaliennes qu’il ne saurait déléguer. Dans le mouvement contemporain de globalisation, il serait faux de dire que l’Etat reste tout-puissant. Il traverse des turbulences, encore plus là où son assise est fragile, puisque la confiance qu’on lui accorde se détériore et puisque son hégémonie est concurrencée par l’influence grandissante d’acteurs non-étatiques aux intérêts d’autres ordres. Ainsi, dans ce contexte, il s’agit moins d’aller vers moins ou plus d’Etat que d’aller vers « mieux d’Etat ».

Mamadou Banakourou TRAORE

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