Contraceptifs dans les infirmeries scolaires et universitaires

Les grossesses non désirées en milieux scolaire et universitaire ont le vent en poupe au Burkina Faso. Parmi les solutions envisagées par certains responsables d’établissements et des agents de santé pour amoindrir le phénomène, figure en bonne place, l’introduction des contraceptifs dans les infirmeries scolaires. Constat dans quelques grands établissements de la capitale et de la région du Centre-Est.

Doit-on introduire ou non, les contraceptifs dans les infirmeries scolaires et universitaires du Burkina Faso? La question mérite d’être posée de nos jours, au regard de la recrudescence des Grossesses non désirées (GND) en milieux scolaire et universitaire. Si, certains parents d’élèves et le personnel de l’éducation s’opposent, d’autres estiment que ces méthodes contraceptives pourraient être une des solutions. « L’ABBEF avait voulu que les contraceptifs soient introduits au sein des infirmeries, mais l’Association des parents d’élèves (APE) s’est opposée », avoue, avec un brin de regret, Marguerite Bougma, infirmière au Lycée Philippe- Zinda-Kaboré (LPZK) de Ouagadougou.
Le proviseur dudit établissement, Alexis Kyélem, est lui aussi ‘’vent debout’’ contre cette initiative. Il désapprouve donc l’idée de l’ABBEF, estimant que les contraceptifs ne sauraient être des moyens efficaces de lutte contre les GND. Bien au contraire, il considère cela comme une invite aux enfants de se livrer précocement à une vie de débauche. Le président de l’APE du Lycée Nelson-Mandela (LNM), Abdoulaye Sawadogo, prône quant à lui, l’abstinence aussi bien chez la jeune fille que chez le garçon. Pour lui, l’on ne doit pas balayer du revers de la main, les valeurs qui cimentaient autrefois, la vie de la communauté. « Une fille qui utilise les contraceptifs au cours de ses relations sexuelles avant le mariage, perd toute sa dignité sur le plan moral, alors que la femme africaine est et demeure une référence dans la société», justifie-t-il. Embouchant la même trompette, le proviseur du lycée Naba-Zoungrana de Tenkodogo dans la région du Centre-Est, Fulgance Compaoré, déconseille l’utilisation des contraceptifs aux élèves. Il dit n’avoir pas confiance en ces produits et juge que le VIH/SIDA et les IST sont en partie dûs à leur utilisation. A son avis, la seule méthode efficace qui vaille la peine au sein d’une infirmerie scolaire, c’est l’abstinence ou l’option des méthodes naturelles. Au sein de son établissement, bien que des cas de GND existent, il a formellement interdit aux animateurs de parler de pilules ou de préservatifs à ses élèves, surtout pas à ceux de la classe de 6e. « Un agent d’une structure s’est présenté une fois pour une sensibilisation, mais nous ne nous sommes pas parvenus à nous entendre sur le contenu des messages et il est reparti. Depuis ce jour, il n’est plus revenu», se souvient-il. Charlotte Sourwèma, étudiante en banque et microfinances, rétorque que de nos jours, une fille qui opte pour l’abstinence, risque de perdre son ‘’petit ami’’. Mais l’étudiante Latifatou Ouédraogo, en 3e année d’anglais à l’Université Joseph-Ki-Zerbo et Adama Zongo, de la 1ere D du LNM, pensent que les contraceptifs sont destinés uniquement aux femmes mariées. Qu’il y ait des contraceptifs ou non au sein des infirmeries universitaires, Mlle Ouédraogo soutient que les étudiants sont assez responsables pour éviter les GND. « J’ai opté pour l’abstinence et je ne tomberai jamais enceinte ‘’accidentellement’’», se convainc-t-elle, tout sourire. L’infirmier de l’Université libre du Burkina (ULB), Tidiane Kiemdé, révèle que les cas de GND sont aussi une réalité à l’ULB, bien que des contraceptifs soient disponibles au sein de l’infirmerie. « Après consultation, lorsqu’un étudiant revient vers nous et souhaite nous voir à huit clos, nous comprenons déjà qu’il est intéressé par un contraceptif. C’est un mot codé que nous déchiffrons facilement », souligne t-il. Mariam Tiemtoré, étudiante en 3e année d’histoire et d’archéologie à l’Université Joseph-Ki-Zerbo, ne se voile pas la face. Nous l’avons rencontrée, le vendredi 5 juin 2020, au centre médical universitaire. Elle est venue pour le renouvellement de ses pilules qu’elle utilise, il y a deux mois. Assèta Yiou, en 1ere année d’économie de la même université et qui utilise aussi les pilules, n’a pas l’air gaie. Couchée sur un banc, devant la porte de l’infirmerie, le visage triste, elle éternue, se mouche et attend d’être reçue par l’agent de santé. Après consultation, elle retrouve le sourire et nous confie ceci :
« Je suis soulagée, j’avais peur que ce ne soit une grossesse, car j’ai fait un retard d’une semaine. Mais la sage-femme m’a rassurée que tout retard n’est pas liée à une grossesse. Elle m’a donné un bulletin d’examen et m’a dit de revenir dès que j’aurai les résultats ». La sage-femme dudit centre, Sonia Sawadogo, souligne que le centre dispose d’une gamme de méthodes modernes et il ne désemplit pas d’étudiants, qui les sollicitent et demandent aussi des conseils sur leur sexualité.

Des méthodes en ‘’cachette’’

Michel Koala

Au lycée Nelson-Mandela, l’infirmerie ne dispose d’aucun produit contraceptif. Et pourtant, lors des consultations, des élèves expriment de temps en temps le besoin. Michel Koala, agent de santé de cette infirmerie, affirme qu’il est souvent obligé de les orienter vers l’ABBEF ou les Centres d’écoute pour jeunes (CEJ). « Nous avons un plan d’actions par rapport à l’introduction de ces méthodes au sein des infirmeries. Mais, nous rencontrons beaucoup d’obstacles pour son élaboration », martèle-t-il, tout en exhibant un document volumineux intitulé : « Les prestations sur le planning familial ».
A l’infirmerie du lycée Zinda, Marguerite Bougma dit être confrontée aux mêmes réalités. Selon ses dires, des élèves viennent la voir pour la contraception, mais hélas, les produits sont introuvables. Face à ces blocages, ils ont eu l’idée de doubler leurs parents en adoptant ces contraceptifs en ‘’cachette’’. Et, c’est au cours des séances de sensibilisation, raconte l’infirmière Bougma, que les filles en profitent utiliser ces produits. Preuve à l’appui, elle explique qu’une élève de la 3e a eu recours à une injection contraceptive avant de la retirer à l’ABBEF, à la suite d’une dénonciation de sa petite sœur de la classe de 6e. Tahibatou Dianda, élève en classe de 1ere D au lycée Mandela, pense qu’au regard de l’ampleur du phénomène, la venue de ces contraceptifs serait une aubaine. « En ce 21e siècle, le sexe ne devrait plus être un tabou. Il y a des élèves qui tiennent des portables dits de dernière génération. Avec les TIC, ils ont tout sur Internet. Que peut-on encore leur cacher, si ce n’est les aider à approfondir leurs connaissances en matière de sexualité», suggère-t-elle. Pour sa part, Ibrahim Maïga, délégué aux activités socioculturelles au sein du même établissement, soutient que certains de ses camarades se jouent aux connaisseurs. Et pourtant, se désole-t-il, ils ne savent pas tout. L’infirmière du LPZK, Marguerite Bougma avoue qu’elle est écœurée, de constater que beaucoup de filles soient victimes de GND et souvent de Maladies sexuellement transmissibles (MST). De son point de vue, l’introduction des contraceptifs au sein des infirmeries serait une des solutions idéales. « Si toutefois cette initiative venait de l’Etat, elle aurait prospéré », affirme t-elle.

Des chiffres alarmants

La courbe des GND ne fléchit pas. L’animateur social au Centre d’écoute pour jeunes de Ouagadougou, Simon Yaméogo, interpelle le monde éducatif sur la nécessité d’accepter l’introduction des contraceptifs dans les infirmeries scolaires. Ils contribueront selon lui, à réduire les risques sexuels. Au cours de l’année 2020, plusieurs cas de grossesses ont été enregistrés aux lycées Nelson- Mandela et Zinda. Selon la direction des statistiques sectorielles, la région du Centre a enregistré entre 2017 et 2018, 618 cas. Au cours de la même période, la Direction régionale de l’enseignement post-primaire et secondaire de la région du Centre-Est, a comptabilisé 189 cas, dont 78 dans le Kourittenga. En 2016-2017, cette région était à 220 cas de grossesses, avec 102 à Koupèla. « Le Kourittenga est toujours en tête de peloton avec des chiffres élevés. Il y a un vrai relâchement dans l’éducation des filles dans cette province», s’alarme Moumouni Kéré, chef de service population et citoyenneté. Marie Kouanda, 22 ans, de la classe de Tle A4 au lycée Kouritta de Koupèla, dit avoir planifié avec son copain, pour avoir un enfant après son succès au Baccalauréat. Malheureusement, sans aucune protection elle est tombée enceinte avant son examen. « Je ne participe jamais aux sensibilisations et je ne fréquente pas non plus l’ABBEF qui n’est pas loin de l’établissement », reconnaît-elle. Comme un aveu d’impuissance, elle se confie au bon Dieu. « Je regrette, mais pour me réconforter, je me dis que c’est la volonté de Dieu, puisqu’il n’est pas donné à toutes les femmes de procréer », se console-t-elle. La responsable du Centre d’écoute pour jeunes de Kourittenga, Laeticia Zagré, s’attaque ouvertement aux préjugés qui éloignent les élèves du centre. A l’écouter, les filles qui fréquentent le centre pour quel que motif que ce soit, sont taxées de pratiquer la contraception. Pour faire face à cette situation, des représentants jeunes de l’association, ont été placés au sein de certains établissements de la province. A eux de mener la sensibilisation, afin que les mentalités changent. Gaëlle Balima, 15 ans, fait la 5e au lycée Rialé de Tenkodogo. Une fille intelligente de l’avis de l’attaché d’éducation à la section vie scolaire, Judith Ouédraogo. A la surprise générale, celle qui brillait en classe par ses bonnes notes s’est insidieusement adonnée à la consommation des stupéfiants, puis finalement enceintée. Le hic, précise Mme Ouédraogo, c’est que la victime ne connaît même pas l’auteur de la grossesse.

Orienter le contenu en fonction de l’âge

Les séances de sensibilisation ne rencontrent pas souvent l’assentiment des responsables des établissements scolaires. Entre les animateurs et les proviseurs, ce n’est pas toujours le parfait ‘’amour’’. Le contenu des messages en est la principale pomme de discorde. Les proviseurs les accusent, de ne pas tenir compte de leur public-cible dans l’élaboration des messages. Ils s’insurgent également contre le fait que les agents des services ‘’vie sociale’’ ne sont pas impliqués dans les activités, alors qu’il n’y a que ces derniers qui connaissent mieux les besoins des élèves. Le proviseur du lycée Kouritta de Koupéla, Somaïla Sawadogo, atteste qu’au cours de l’année, une trentaine d’ONG et d’associations défilent dans son établissement et proposent presque les mêmes thèmes. Malgré tout,
confie-t-il, les GND ont la peau dure. Pour preuve, il affirme que 30 cas ont été enregistrés cette année dans son établissement contre 60 en 2019. « Une sensibilisation de grande envergure doit tenir compte des critères et du niveau de l’élève, pour que le message puisse passer. Des enfants de 6e et 5e ont souvent honte d’entendre certains mots et ils cachent parfois leur visage au cours des démonstrations. Les curieux qui veulent expérimenter s’adonnent à des actes sexuels et comme il n’y a pas de suivi de la part des animateurs, deux ou trois mois après leur départ, de nombreuses filles tombent enceintes », regrette M. Sawadogo. Son collègue, du lycée Rialé de Tenkodogo, Issa Kéré, ajoute que l’idéal aurait voulu que les responsables des établissements soient rassurés du contenu, avant que l’activité ne soit menée. « Nous avons voulu réinstaurer l’éducation civique et morale, comme une matière à part entière et par ce canal, nous avons foi qu’elle allait être beaucoup plus productive. A défaut, une infirmerie dotée des méthodes contraceptives pourrait réduire le phénomène », soutient-il. La nécessité de filtrer les messages s’impose. Toute demande de sensibilisation au sein des établissements scolaires est étudiée au niveau de la Direction générale de l’éducation formelle générale (DGEFG), avant que l’autorisation ne soit accordée.

Mamadou Diarra

La direction envisage selon son premier responsable, Mamadou Diarra, un service de validation de l’ensemble des contenus des messages. « Nous sommes chargés d’insérer ces activités dans le déroulement normal de l’année, mais nous n’avons aucune compétence pour juger le contenu. C’est au ministère en charge de l’éducation, en collaboration avec celui de la Santé, de mettre un dispositif pour filtrer ces contenus », propose-t-il. En dehors de toutes ces sensibilisations dont les contenus ne sont toujours pas fiables et qui perturbent parfois les activités pédagogiques, M. Diarra déduit qu’une infirmerie, bien équipée de méthodes contraceptives, pourrait mieux orienter les élèves. En attendant, les GND se comptabilisent par milliers chaque année dans les écoles et cela, sous le regard impuissant des acteurs de l’éducation.

Afsétou SAWADOGO

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