Offrande Lyrique: Qu’est-ce que la démocratie ?

L’idée démocratique devenue un idéal est aujourd’hui en déclin et traverse des turbulences que Guy Hermet nomme « hiver » (L’hiver de la démocratie). La démocratie qui a été érigée en « horizon indépassable » va de soi dans bien des pays dont le nôtre, qui a élevé le caractère démocratique au rang de norme constitutionnelle : « le Burkina Faso est un Etat démocratique, unitaire et laïc » (Article 31 de la Constitution du Burkina Faso). Pour autant, la démocratie est-elle seulement un régime politique parmi d’autres ?

Incarne-t-elle encore la promesse d’émancipation qu’elle prône ? Si la démocratie se veut gage d’égalité et de liberté, elle reste un régime imparfait que les citoyens doivent bousculer. Voici, pour vous, notre offrande de ce jeudi. Si vous daignez l’accepter sans tenir compte de notre insuffisance. « On est en démocratie, non ? ». Cette interrogation de l’écrivain britannique Jonathan Coe quoique volontairement insolente nous invite à penser contre nous-mêmes et à envisager de définir, si cela est possible, la démocratie.

Du grec « demos » et « kratos » et selon l’adage désormais galvaudé d’Abraham Lincoln, la démocratie est un régime dans lequel le peuple détient le pouvoir qu’il accepte généralement de déléguer aux représentants qu’il s’est choisi. Héritage de la Grèce antique, la démocratie incarne une promesse d’égalité qui s’articule autour de principes fondateurs : l’égalité devant la loi (« isonomia »), de parole (« isegoria ») et de pouvoirs (« isokrateia »). C’est ce même espoir fou d’égalité couplé à celui de liberté qui a justifié en partie la vague de démocratisation qui a notamment déferlé sur une partie du monde.

LA DEMOCRATIE, GAGE DE LENDEMAINS MEILLEURS

La démocratie, mamelle du progrès et de l’égalité ?

Avant d’être érigée en modèle intouchable et placée du côté de ce que certains appellent le « bien », la démocratie a été l’objet de nombreuses critiques depuis sa création. Ces critiques ont justifié l’exclusion de ceux qui ne pouvaient faire partie du corps politique, parce que pas suffisamment éduqués et pas suffisamment fortunés. Si à ses prémices, le corps citoyen a été réduit comme peau de chagrin, le projet démocratique est avant tout une réponse politique aux songes de liberté et d’égalité. Contrairement à ce que l’on peut penser, le cantonnement du pouvoir dans les mains de quelques-uns a davantage été la norme que l’exception dans l’histoire démocratique.

Aussi, l’histoire a mille fois montré que lorsque le peuple détient en ses mains la capacité de décider pour lui-même, il n’œuvre pas nécessairement en faveur d’une marche en avant. Bien des Etats se disent « démocratiques » alors que leurs pratiques semblent à mille lieues du dessein démocratique. A cet égard, la « dictature du prolétariat » souhaitée par Karl Marx et mise en place en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) ne semble pas être allée dans le sens de la démocratie.

Erigée comme fin et non comme moyen, en témoigne le regard de Francis Fukuyama qui entend « l’avènement universel de la démocratie comme la fin de l’histoire », la démocratie semble ainsi indissociable de l’espoir de progrès. Alors pourquoi aujourd’hui, les démocraties modernes sont de plus en plus décriées ? Sommes-nous rétifs au progrès ? Pourquoi des voix se lèvent en faveur de l’instauration de régimes non-démocratiques ? Avons-nous fini par croire que la marche vers des lendemains meilleurs se ferait de manière automatique et sans effort ? La mécanique du progrès et de l’émancipation est-elle grippée ?

Et si l’avènement de la démocratie n’était pas encore là ?

Selon Jacques Derrida la démocratie est une promesse d’un avenir meilleur peut-être inatteignable: « l’historicité, la perfectibilité infinie, le lien originaire à une promesse font de toute démocratie une chose à venir ». En considérant que la démocratie n’est pas car elle serait quelque chose en devenir, pourquoi croyons-nous encore dans cette idée que nous ne pouvons palper entièrement ?

Si nous ne réagissons pas à l’image de Saint Thomas qui ne croit que ce qu’il voit, c’est parce que bien qu’il existe une absence de démocratie dans nos espaces politiques, ces derniers sont suffisamment démocratiques pour qu’ils soient considérés comme tels. Par essence, la démocratie est infinie puisqu’une sphère politique peut toujours être plus démocratique. J’en veux pour exemple les progrès qu’il y a eus depuis l’Athènes antique qui excluait les femmes, les esclaves et les métèques de l’espace civique et politique.

En revanche, ne croyons pas que la démocratie soit mécaniquement vectrice de progrès. Aristophane nous alerte en ce que la démocratie peut s’avérer décevante. En l’espèce, la guerre intestine entre les cités d’Athènes et de Sparte traduit selon lui la faillite de la jeune démocratie athénienne. Le regard plus contemporain d’Anne Baudart résume l’ambivalence de la démocratie qui semble : « ni totalement achevée, ni totalement manquée, elle se tient dans cet entre-deux spécifique de l’humain : le faillible, le toujours meilleur, auquel il faut sans relâche œuvrer ».

LA DEMOCRATIE, REGIME IMPARFAIT QU’IL FAUT SANS CESSE RENOVER

Interroger et bousculer la démocratie, qui est bien plus qu’un simple état politique, ne la fragilise pas, bien au contraire, cela la solidifie

Si la démocratie contient en elle sa propre fin puisque les moyens de l’Etat de droit permettent de rompre avec la démocratie, il ne faut pas surestimer la fragilité de ce concept. La démocratie n’est pas fragile au point de ne pouvoir être remise en cause. C’est au contraire le débat constructif qui la bonifie, qui la rend meilleure et qui en fait un vecteur d’émancipation.

Songeons un instant aux vives critiques d’Edmund Burke qui entendait la démocratie comme catalyseur du triomphe de la dictature de la minorité, ou encore à Platon qui voyait la démocratie comme un « régime de la bêtise humaine basé sur la convoitise ». Ces critiques n’ont-elles pas paradoxalement permis à la démocratie de se modeler et de se débarrasser de ses démons peut-être à juste titre pointés du doigt ? En cela, la démocratie ne doit pas être sourde aux critiques et savoir en tenir compte afin de tendre vers ce régime toujours meilleur. Considérons, à l’instar de Winston Churchill, que « la démocratie est le moins pire des régimes ». De fait, il s’agit d’un régime parmi d’autres non-exempts de critiques. Cette idée vieille de plus de deux mille ans trouvera sa fin au moment même où nous cesserons de la perfectionner en l’interrogeant, en la bousculant, en la confrontant et en la mettant face à ses contradictions.

Qu’est-ce que peut être la démocratie ?

Finalement, la question est peut-être moins: « qu’est-ce que la démocratie? » que « qu’est-ce-que peut encore être la démocratie? ». Une fois que nous avons déconstruit l’idée selon laquelle la démocratie est l’alpha et l’oméga de toute chose politique, nous aurons conscience qu’elle n’est pas un acquis et qu’elle peut céder aux sirènes de la démagogie et du populisme. Sa remise en cause doit de deux choses l’une permettre son affirmation. L’autre, nous permettre en tant que citoyens de la réinventer et de faire en sorte qu’elle ne cesse de rester fidèle à ce qu’il l’a fondée, à savoir être gage d’égalité et de liberté. Ce sont moins ses faiblesses que notre constante volonté de corriger cette imperfection intrinsèque qui la font vivre.

Face à cette tâche, il y a deux attitudes possibles. La première consiste à jeter l’éponge car par définition la pleine démocratie est dans l’absolu inatteignable. La seconde vise à se retrousser les manches et à ne cesser de penser cet héritage qui nous dépasse et de se projeter dans un futur plus ou moins lointain pour continuer de dessiner les contours de ce concept qui se veut universel. Cette mission est d’autant plus noble que peu sont ceux qui ont cru dans cette promesse. Même les plus sages d’entre nous, Socrate, Platon, ou encore Hannah Arendt ont vu dans cette idée la graine de la tyrannie. La démocratie ne doit cesser d’être un idéal d’émancipation en se déclinant de manière singulière dans chacun des espaces qui veulent bien la dresser en étendard.

Mamadou Banakourou TRAORE

 

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