Offrande Lyrique: Contre-pouvoirs oui, anti-pouvoirs non

Après la période de conformisme tiède qui a suivi les indépendances des états Africains, on a vu dans les années 2000 s’affirmer dans de nombreux pays des mouvements prônant une critique radicale du système, aussi bien au nord que au sud du continent. Cette nouvelle subjectivité contestataire jugée souvent stérile, incapable de passer à une étape plus politique a fini pourtant à avoir raison de plus d’un régime. Notre offrande de ce jeudi, si vous daignez l’accepter malgré notre insuffisance, se propose de se pencher sur la nécessité de renouveler l’articulation entre pouvoirs et contre-pouvoirs pour que ces derniers ne deviennent pas des « anti-pouvoirs ».

Traduit de l’anglais « counterbalance », le terme « contre-pouvoir » est un héritage du libéralisme anglais qui s’est construit contre l’absolutisme. Dans l’Angleterre du XV IIIème siècle, le droit des individus à déléguer leurs pouvoirs à des représentants siégeant au Parlement et distinct du pouvoir royal, constituait un outil contre le pouvoir. Depuis, le sens de contrepouvoir a évolué. Du singulier, il est passé au pluriel.

Plus nombreux qu’auparavant, les contre-pouvoirs ont évolué avec les sociétés. Aujourd’hui, ils se sont élargis et englobent les acteurs non-étatiques que sont la société civile, les médias, le pouvoir judiciaire, les entreprises ou encore les lobbyistes. Leur montée en puissance pose la question de leur articulation avec les pouvoirs régulièrement en place. Si les contre-pouvoirs sont à l’origine des leviers pour lutter contre le despotisme et pour la protection des libertés fondamentales, ils ne doivent pas pour autant devenir des
anti-pouvoirs.

LES CONTRE-POUVOIRS, UN HÉRITAGE BRITANNIQUE

Avant même de parler de contre-pouvoirs, il semble pertinent alors que nous sommes plongés dans
« l’ère du soupçon » pour reprendre les mots de Nathalie Sarraute, de réaffirmer la nécessaire séparation des pouvoirs qui est un principe fondamental en démocratie. Des contre-pouvoirs solides ne peuvent être si seulement si les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont pleinement indépendants.

Absents ou alors reléguées à la marge des régimes absolutistes, totalitaristes et autoritaires, la presse, la société civile et la justice se sont construites à l’ombre des obscurantismes. Dans ces régimes où les trois pouvoirs se confondent car souvent dans les mains des mêmes intérêts, aucun autre pouvoir n’est toléré. Guidés par leur propre survie, ces régimes comparables au Ventre législatif de Daumier, sont généralement préoccupés par leurs seuls intérêts. En l’espace de plusieurs siècles les contre-pouvoirs sont passés de la clandestinité à la reconnaissance dans l’espace public. John Locke considérait ces contre-pouvoirs, à l’état embryonnaire, comme un
« droit de résistance ».

Selon lui « non seulement les représentés gardent le droit permanent de juger ceux qui les représentent, mais en outre, si les représentants venaient à ne plus se faire entendre ou à trahir leur rôle, alors les libertés fondamentales comme la liberté d’expression cesseraient d’être de pures limites du pouvoir pour devenir des forces contre-agissantes » (Le gros mot de contre-pouvoir, Géraldine Muhlmann). Afin de faire face à l’absence de limites du pouvoir absolutiste, Montesquieu a théorisé l’idée selon laquelle : « il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (De l’esprit des lois, Montesquieu).

NÉCESSITÉ ET APPORTS DES CONTRE-POUVOIRS

Face à l’arbitraire et à un mélange des genres peu acceptable, Montesquieu a appelé à un équilibre des pouvoirs car selon lui « tout pouvoir a tendance à en abuser, c’est pourquoi il faut institutionnellement lui mettre en face des contre-pouvoirs » (De l’esprit des lois, Montesquieu). C’est cette même idée qui a irrigué les travaux des constituants américains qui ont établi un régime présidentiel caractérisé par une séparation des pouvoirs répondant à la théorie des « checks and balances » qui se traduit par des moyens de contrôles entre institutions dépositaires de pouvoirs.

La question a été plus délicate en ce qui concerne des pouvoirs qui n’incarnent pas véritablement une institution, telle qu’une chambre des représentants ou une cour de justice. Toutefois, personne ne peut remettre en cause le poids de la presse, considérée comme le « quatrième pouvoir », ou encore celui des entreprises dans la conduite du monde. Rappellons la puissance de la presse qui, par exemple en Corée du Sud, a révélé le scandale de la société SK Telecom dont les pratiques de sur-facturation étaient hors la loi. Alors que les juges coréens n’ont pas joué leur rôle, la société civile représentée par l’association « People’s solidarity for participative democracy » et le Financial Times se sont emparés du scandale.

A L’HEURE DE « L’ÈRE DU SOUPÇON » (NATHALIE SARRAUTE), LES CONTRE-POUVOIRS ONT LA FÂCHEUSE TENDANCE À DEVENIR DES « ANTI-POUVOIRS »

Dernièrement, l’ère du numérique et de la transparence à tout prix ont donné une place jamais acquise à la société civile, aux médias ou encore aux entreprises. Nous disposons individuellement et collectivement de moyens de plus en plus puissants pour agir sur le cours des choses… pour le meilleur et pour le pire. Les révolutions arabes initiées en 2011 ont montré le pouvoir des réseaux sociaux dans la mobilisation populaire et dans la déstabilisation des pouvoirs.

De même, chez nous mouvement « Trop, c’est trop », a montré la capacité de la société civile à incarner un contre-pouvoir « exerçant une forte influence sur le monde politique, l’obligeant à tenir compte des volontés des individus » (La démocratie en Afrique, Babacar Gueye). Dans un autre registre, l’onde de choc #MeToo qui a éclaté après les scandales hoollywoodiens a montré, s’il le fallait encore, la capacité des réseaux sociaux à mobiliser et à devenir de véritables tribunaux populaires.

Ces nouvelles donnes, bien qu’utiles, ne doivent pas éclipser le droit qui doit rester la boussole de tout Etat de droit. Que penser de la justice rendue sur des réseaux parfois peu sociaux ? Tocqueville alertait en son temps sur l’individualisme qui met à mal la société. En voyant de nos jours l’estrade que donnent les réseaux sociaux à tout un chacun, Tocqueville se retournerait probablement dans sa tombe. Les contre-pouvoirs ne doivent pas devenir des anti-pouvoirs. En aucun cas, ils ne sauraient remplacer les pouvoirs régulièrement et souverainement mis en place.

DE LA BONNE ARTICULATION ENTRE POUVOIRS ET CONTRE-POUVOIRS

In fine la question qui nous rassemble est celle de la bonne coordination entre les pouvoirs et les contrepouvoirs. Une des réponses à cette problématique réside dans la confiance. Le degré de défiance vis-à-vis des décideurs publics dans nos sociétés est de plus en plus grand. Pour contrer cette tendance, faisons appel à la « sagesse des foules » (Le grand méchant marché, Augustin Landier et David Thesmard). Dans la veine d’Alexis de Tocqueville et d’Emile Durkheim qui plaident pour un engagement plus fort des corps intermédiaires qui sont des « institutions de l’intéraction » (Pierre Rosanvallon), la « sagesse des foules » vise à impliquer l’expertise de la société civile dans la mise en place des politiques publiques. Ces axes sont des premières réponses pour une confiance renouvelée.

La bonne articulation entre pouvoirs et contre-pouvoirs ne pourra se faire que si l’on considère que chacun a sa partition à jouer dans la mélodie du monde. Nos destinées sont tant dans les mains des acteurs étatiques que des acteurs non-étatiques. Enfin, cette bonne articulation sera facilitée si nos contre-pouvoirs s’efforcent d’être vigilants et exigeants. Ils doivent interroger les décisions des pouvoirs publics, non pour affaiblir la légitimité des pouvoirs régulièrement mis en place, mais pour réveiller la confiance qu’on leur accorde. Il s’agit moins enfin aux contre-pouvoirs d’être par dogmatisme contre le pouvoir en place, que de travailler en bonne intelligence avec lui.

Mamadou Banakourou TRAORE

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