Offrande lyrique : Indépendance et interdépendance, pressions et solidarités

Comment affirmer notre indépendance tout en conservant avec l’ancienne puissance colonisatrice, des liens politiques, économiques, financiers, militaires, culturels et diplomatiques les moins asymétriques possibles ? Comment éviter que l’indépendance obtenue ne se résume pas à un affichage et que les solidarités ne soient que la continuité de pratiques passées destinées à nous auto-entretenir dans un état peu propice à l’émancipation ? Notre offrande d’aujourd’hui, si vous daignez l’accepter malgré notre insuffisance, que notre zèle s’efforcera de corriger, se pose la question aussi provocante que nécessaire : « sommes-nous réellement indépendants ? »

«Indépendance cha-cha to zuwi ye! Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi. Oh Table ronde cha-cha ba gagner oh ! Oh Lipanda cha cha tozuwi ye! » . Bien des indépendances africaines ont été célébrées sur l’air de cette rumba congolaise. Conscient que « je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » (clin d’œil à Aznavour), il paraît pertinent d’interroger les liens qui nous unissent aux anciennes puissances colonisatrices.

De fait, les Africains ayant connu la période coloniale ont vocation à être de moins en moins nombreux. Je fais moi-même partie de ces Africains qui ne connaissent cette période que par les récits qu’on a bien voulu leur transmettre. Si aujourd’hui on veut voir des rapports hiérarchiques dans les relations que nous entretenons avec ceux à qui on a obéi, on peut aisément en voir. Tout comme il est possible d’y voir de l’amitié et de la solidarité désintéressée. In fine tout dépend du regard que l’on souhaite avoir sur des relations historiquement déséquilibrées et asymétriques, car hiérarchisées.

FIÈREMENT INDÉPENDANTS DANS UN MONDE INTERDÉPENDANT

Bien que les récits d’indépendance soient singuliers à chacun de nos pays, les indépendances pour lesquelles les pères- fondateurs africains se sont battus, visaient en premier lieu notre souveraineté et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce rêve d’indépendance embarque avec lui l’idée d’une interdépendance qui appelle à une dépendance réciproque. Ainsi, le disque semble rayé puisque même en étant indépendants, nous serions toujours dépendants. Au lendemain de chacune de nos indépendances, il était fou de penser que les relations asymétriques entre des Etats qui de facto pouvaient désormais se parler d’égal à égal allaient radicalement changer.

Chacun de nos Etats savait qu’il avait besoin de l’Etat colonial dont il venait de se libérer, comme ce dernier savait qu’il avait besoin de son ancienne colonie. Aujourd’hui comme hier, l’épineuse question est moins celle de l’absence de relations que celle qui consiste à trouver un point d’équilibre entre celles-ci. Chaque jour, nous piochons dans ce que le monde a à nous offrir, en étant rarement conscients de la façon dont ces connexions se sont constituées et interagissent.

Quel que soit le côté de la Méditerranée où nous nous situons, nous avons des « pudeurs de gazelle » avec les relations dont nous sommes en droit d’attendre. Systématiquement, chacune des actions occidentales sur le sol africain est regardée par certains avec trop de méfiance et par d’autres, avec trop de confiance. Ces excès vont dans le sens d’une réelle nécessité de trouver un équilibre qui ne pourra être trouvé si nous ne remettons pas de la complexité dans un monde qui cherche à tout simplifier. Pourra-t-on un jour sortir de la vision manichéenne qui ruine tout espoir d’apaisement ?

Si nous devons garder cet œil critique vis-à-vis de l’action occidentale en Afrique, comprenons également que des intérêts communs nous rassemblent.
Il ne s’agit nullement de renier et de rompre les liens avec les puissances qui nous ont colonisés. Conscients que nous partageons avec ces pays, pas seulement une histoire parfois douloureuse mais également une langue, des figures et des intérêts, nous devons faire perdurer ce fil.

Les Etats-Unis se sont construits en se libérant du joug britannique. Cela ne les empêche nullement aujourd’hui d’entretenir des liens resserrés avec le Royaume-Uni. Le problème qui est posé à tout peuple qui s’émancipe d’un pouvoir, c’est la teneur du lien qu’elle souhaite conserver avec ce dernier. Le déni ne semble pas la meilleure solution. La première chose consiste à regarder notre passé en face et de l’assumer. A cet égard, inspirons-nous de figures qui sont parvenues à dépasser non sans douleur leurs blessures personnelles.

Simone Veil, rescapée d’Auschwitz, à qui la tyrannie nazie a arraché son père, sa mère et son frère, a eu le courage, non pour elle mais pour les générations qui lui ont succédées, de retourner dès la fin de la Seconde guerre mondiale en Allemagne et d’œuvrer tout au long de sa vie publique en faveur d’une Europe pacifiée.
L’indépendance ne veut pas dire « dépendants de rien ». Ceux qui y croient sont d’ores et déjà ou seront nécessairement déçus des projets dans lesquels nos pays se sont embarqués.

Envisageons plutôt une définition de l’indépendance cousue main. Il s’agirait d’une conscience singulière qui nous permettrait de nous considérer suffisamment souverains pour décider des grands choix de société que nous voulons, tout en travaillant main dans la main avec les Etats voisins et alliés, ont-ils été nos dominateurs.
Cette conscience aiguë fait avant tout appel à notre humilité. L’expression
« l’union fait la force » hissée au rang de devise par la Belgique prend tout son sens. Etre indépendant, c’est également être conscient de ses forces et de ses faiblesses sans quoi rien n’est possible.

LES SOLIDARITÉS DONT NOUS BÉNÉFICIONS : OUTIL DE NOTRE SERVITUDE ?

Entre pressions et solidarités, la frontière peut s’avérer ténue. Pour ne prendre qu’un exemple, le franc CFA est-il l’outil d’une solidarité ou d’une pression exercée sur les peuples qui utilisent cette monnaie ? Méfions-nous des discours manichéens qui nous enferment et nous autoentretiennent dans un environnement qui nous rend dépendants.
Au regard de notre continent, dans son ensemble perfusé d’aides au nom de la solidarité internationale, il peut être intéressant de s’y arrêter un instant.

Quels mécanismes se cachent derrière ses aides qui sont pour la plupart placées sous le signe de la solidarité des peuples et de l’assistance pour le développement ?
Une aide, qu’elle soit offerte de bonne foi ou non, conditionne. A ce sujet, les critiques envers l’aide au développement ne sont pas nouvelles. Un don est rarement pleinement gratuit. Déplaçons un moment la focale hors du continent africain : lorsque les Américains ont décidé le plan Marshall dédié à reconstruire l’Europe en ruines au sortir de la Seconde guerre mondiale, ils avaient également en tête de contenir la propagation du communisme. Les solidarités, d’où qu’elles viennent, doivent être interrogées. Sont-elles désintéressées ? Cherchent-elles réellement le bien-être des individus à qui elles s’adressent ?

Face à ces constats, l’objectif n’est nullement de refuser toute aide car celle-ci serait par nature intéressée. Que nous soyons un Etat qui pèse sur la scène internationale ou non, nous savons tous que nous sommes interdépendants. Le pays qui semble le plus éloigné de l’environnement d’interdépendance est sûrement la Corée du Nord dont aucun se réclame de ce modèle. L’objectif est de savoir trouver la ligne de crête et de s’en écarter le moins possible.

Ce qui distingue peut-être un « bon » dirigeant, d’un « mauvais », ce n’est pas tant sa capacité à maintenir une croissance soutenue et à attirer des investisseurs dans son pays, que son acuité à œuvrer en faveur de l’intérêt général de son pays. Pour cela, il lui faut assurer la pleine indépendance de son pays, assumer l’héritage d’un jeune pays qui a connu dans sa chair le prix de l’indépendance, maintenir le cap face aux pressions exercées de toute part et savoir naviguer dans un monde interdépendant.

Mamadou Banakourou TRAORE

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