Tengrela: Quand le sable «assèche» le lac

Le lac de Tengrela, estimé à plus de 1 500 ha de superficie d’eau, force l’admiration dans la région des Cascades de par sa richesse faunique et halieutique. Peuplé d’hippopotames, de crocodiles, de poissons et d’oiseaux, l’étang est, malheureusement, ensablé et envahi par des espèces de plantes.

Un calme olympien règne, en cette matinée du lundi 7 décembre 2020, sur le lac Tengrela, une étendue d’eau naturelle située à 7 km de la ville de Banfora, dans la région des Cascades. Le soleil déploie à peine ses doux rayons sur la végétation luxuriante des lieux, les sauriens et autres animaux aquatiques. Seules de hautes herbes le long des berges du lac virevoltent sous l’effet du vent
« glacial ». Cuvette d’eau d’une superficie d’environ 1 500 ha, le lac Tengrela présente une faune et un milieu aquatique riches et diversifiés. Un don de Dieu, selon le président de l’Union des guides touristiques des Cascades, Souleymane Tou, pour le village éponyme.
Artiste-musicien, la cinquantaine bien sonnée, ce natif de Tengrela, surnommé Solo Rasta, explique que la découverte du lac remonte au temps des premiers habitants du village de Tengrela. Cette vague serait venue naturellement, poursuit-il, avec des hippopotames, des crocodiles, des serpents, des poissons et des oiseaux de toutes sortes tels que les martins-pêcheurs, les jacanas, les hérons, les canards siffleurs, les pique-bœufs, etc. Sur les bords de la mare, l’on découvre, entre autres, la présence, autour des berges, d’une forêt-galerie constituée de plusieurs types d’arbres tels le teck et l’acacia, une prairie aquatique et des champs de tomate, d’oignon et de chou. C’est une douzaine de familles de pachydermes, soutient le chef de Tengrela, Siaka Koné, qui a scellé une alliance sacrée avec les ancêtres du village. « Le lac est sacré et porte beaucoup de bonheur au village. Nous faisons régulièrement des rites à son bord où nous implorons les génies et nos ancêtres de faire en sorte que le village soit à l’abri d’un malheur », affirme-il. Ce lieu, précise le leader traditionnel, a été au cœur de la résolution de plusieurs difficultés dans les Cascades, notamment la pénurie d’eau.
Lors des grandes sècheresses qui ont secoué le Burkina Faso, le lac de Tengrela et le fleuve Comoé étaient les deux points d’eau qui ont sauvé les populations, confie-t-il. La retenue sert le village, ajoute-t-il, dans l’approvisionnement en eau, à la confection des briques, à l’abreuvage des animaux, à la culture et à la pêche.

Organiser le secteur

Ces multiples atouts ont suscité un engouement au niveau national et international pour le tourisme et l’écotourisme, relève le directeur régional de l’Environnement, de l’Economie verte et du Changement climatique des Cascades, Nabonswendé Ernest Yaméogo. Plusieurs touristes admirateurs d’hippopotames et d’oiseaux sollicitent, souligne le lieutenant-colonel des Eaux et forêts, les services des pécheurs pour des balades guidées en pirogue. La forte affluence des visiteurs a conduit, précise M. Yaméogo, les structures en charge du tourisme à organiser le secteur. Une équipe de gestion du lac est ainsi mise en place et est composée des membres du village, des agents de la mairie et de l’Office national du tourisme burkinabè (ONTB). Guide touristique, Solo Rasta est membre à part entière de cette équipe. L’ONTB a mis de nouvelles pirogues à la disposition des pêcheurs. Les frais de réparation sont, cependant, soutient-il, à leur charge. Quant à l’entretien des berges du lac, il incombe au village et à la mairie. Le guide touristique fait aussi remarquer que l’ONTB a mis au profit du public des tickets de 2 000 F CFA et de 1 000 FCFA, entre autres. Les recettes sont réparties entre la mairie, l’ONTB et le groupe des guides, piroguiers et collecteurs de ressources, relève-t-il. En deux ans de gestion, atteste avec fierté le président de l’Union des guides touristiques de la région des Cascades, le groupe a reçu au total 1 644 000 FCFA. Malheureusement, la joie sera de courte durée, car, dit-il, depuis 2016, c’est la traversée du désert.
En effet, les touristes, en raison du terrorisme puis de la crise sanitaire, se font de plus en plus, rares. En outre, les campements qui servaient de lieu d’hébergement des hôtes, relate Solo Rasta, un brin amer, sont tombés en faillite les uns après les autres. En plus du contexte sécuritaire difficile, le lac se rétrécie progressivement à cause des activités anthropiques, fulmine-t-il. « Ces menaces sont persistantes du fait de l’incivisme des occupants au niveau des berges », confirme le directeur régional de l’Environnement. L’ensablement du lac est dû aux nouvelles pratiques culturales, ajoute Souleymane Tou. Les anciens cultivaient à la daba et avaient, poursuit-il, une technique pour éviter le ruissellement dans les champs. Mais, aujourd’hui, avec les charrues, l’eau emprunte, regrette-t-il, les sillons et déverse le sable dans le lac.

Le marché noir

La police de l’eau a ainsi contraint les exploitants de reculer à une distance de 50 mètres des berges du fleuve Comoé. Cette décision, soutient M. Tou, a obligé les personnes ne disposant plus de terres cultivables à se rabattre sur le lac où les mêmes conditions ne sont pas forcément respectées. Et pire, dénonce-t-il, les exploitants utilisent des herbicides et autres insecticides de qualité douteuse qui ont des effets néfastes sur tout l’écosystème. Yacouba Tou, 33 ans, tire sa pitance quotidienne dans la culture maraîchère depuis une dizaine d’années. Le natif de Tengrela produit de la tomate, du chou, de l’oignon, piment, etc. Ses produits sont écoulés en Côte d’Ivoire. Mais avec la fermeture des frontières à cause de la COVID-19, son chiffre d’affaires connaît une baisse progressive. « La saison passée, je n’ai eu que près de 300 000 F CFA contrairement aux années passées où je brassais plus de 500 000 FCFA », relate-t-il, l’air triste. Yacouba Tou reconnaît que son activité a un impact négatif sur le lac. « Nous sommes conscients du danger. C’est par faute de moyens que nous sommes proches des berges afin de nous procurer facilement de l’eau », explique-t-il. Pour pallier cette difficulté, M. Tou lance, pour ce faire, un cri du cœur auprès de l’Etat et des Organisations non gouvernementales (ONG). « Si des bonnes volontés peuvent nous venir en aide avec du matériel telles les motopompes, nous pourrions nous déplacer à plus de 50 m du lac », assure-t-il. L’autre facteur qui affecte le lac est la présence de plantes envahissantes telles que la jacinthe d’eau. Elle recouvre, en effet, une bonne partie de la retenue d’eau. A cela s’ajoute le braconnage des animaux de la mare. Selon Solo Rasta, des chasseurs s’attaquent nuitamment aux hippopotames et crocodiles. « Ils les abattent, les dépècent et les fument pour les vendre sur le marché noir», dénonce-t-il.

L’élevage des crocodiles

Les directions régionales des ministères en charge de l’eau, des ressources halieutiques et de l’environnement dans les Cascades travaillent en symbiose pour juguler ces menaces, affirme le directeur régional de l’Environnement. « Nous avons mis en place un dispositif de surveillance et de sensibilisation. A cet effet, la police de l’eau mène plusieurs actions sur le lac dans la sensibilisation et la répression des contrevenants », souligne le lieutenant-colonel, Nabonswendé Ernest Yaméogo. Le danger est aussi perçu par les habitants de Tengrela. Si rien n’est fait, prévient le chef Siaka Koné, ce serait un « drame » pour le village. D’où la nécessité, pour lui et ses pairs, de saisir le taureau par les cornes. « Auparavant, les femmes du village cultivaient du riz sur les berges du lac. Avec le constat de l’ensablement, des échanges entre exploitantes et propriétaires terriens ont donné lieu à une entente. Elles ont volontairement cessé de cultiver sur les berges », confie le détenteur de la tradition. A la suite d’autres concertations, poursuit-il, des reboisements ont été faits aux alentours du lac.
Le village envisage aussi construire des digues pour freiner l’ensablement. Cependant, un accompagnement sur le plan national et international se fait toujours attendre.
« Des échanges avec des ONG et des partenaires ont eu lieu pour la gestion du problème d’ensablement. Mais, jusque-là, nous n’avons pas encore eu gain de cause sur ce projet », susurre le chef. En attendant l’aide extérieure, les exploitants du lac continuent de développer des initiatives pour sauvegarder ce patrimoine qui leur est cher. C’est le cas de Souleymane Tou qui s’est lancé dans l’élevage de crocodiles. « Chaque année, lorsqu’ils pondent, nous retournons les petits dans le lac pour accroitre la famille de crocodiles », explique-t-il.

Abdoulaye BALBONE

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Tensions entre hippopotames et exploitants du lac

Le lieutenant-colonel des Eaux et forêts, Nabonswendé Ernest Yaméogo : « Des décrets protègent les hippopotames »
« Au Burkina Faso, les hippopotames sont protégés sur le plan juridique par plusieurs actes notamment, des conventions signées par l’Etat. Au niveau national, des décrets ont été pris pour protéger le pachyderme. C’est une espèce intégralement protégée c’est-à-dire soustraite de toute forme de chasse. Selon M. Yaméogo, la difficulté est que ces herbivores broutent souvent l’herbe dans les champs autour du lac. Cela cause des dommages qui entrainent des conflits entre les hippopotames et les exploitants des berges. Pour cela, nous sensibilisons les populations afin que ces pachydermes puissent s’épanouir ».
A. B

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Le lac n’a jamais connu
un incident majeur

Le chef de Tengrela, Siaka Koné: « Le lac n’a jamais connu d’incident majeur »
« La présence de nombreux animaux dans le lac est un don de Dieu. Depuis sa fréquentation, le site n’a jamais connu un incident majeur et aucun visiteur n’a été agressé par un animal. Les hippopotames deviennent agressifs lorsqu’ils portent leurs petits. En dehors de cela, ce sont des animaux pacifiques. Chaque année, nous faisons des rituels et nous implorons nos ancêtres afin que ce lieu sacré continue d’apporter le bonheur au village et à la région des Cascades ».
A. B

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Du bon « bangui » pour
accueillir les touristes du lac

Fatimata Koné est dans la restauration depuis 5 ans. A l’occasion de la célébration du 60e anniversaire de l’indépendance du Burkina Faso, elle a délocalisé son restaurant sur le site du lac. « Mon idée est de permettre aux visiteurs de bien fêter en leur proposant des mets locaux. L’objectif est surtout de faire la promotion du lac », explique-t-elle. Selon elle, l’objectif est d’attirer d’abord les visiteurs locaux sur le lieu en attendant le retour des touristes étrangers. Dame Koné propose une gamme variée de plats traditionnels accompagnés de brochettes, poissons, poulets, pigeons braisés et du « bangui », une boisson très prisée dans la localité.
A.B

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