Reconduction du Premier ministre : «On risque d’avoir un remaniement plutôt qu’un nouveau gouvernement », Pr Ousseni Illy, enseignant-chercheur

Le Premier ministre, Christophe Joseph Marie Dabiré a été reconduit, le mardi 5 janvier 2021, par le président du Faso. Dans cette interview, le Pr Ousseni Illy, enseignant-chercheur à l’Unité de formation et de recherche en Sciences juridiques et politiques (URF/SJP) de l’Université Thomas- Sankara, analyse cette reconduction.

Sidwaya (S) : Le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré a décidé de reconduire Christophe Joseph Marie Dabiré au poste de Premier ministre. Etes-vous surpris par ce choix ?
Ousseni Ylly (O. I.) : Il y a quand même une surprise, puisque le Premier ministre Dabiré avait été appelé à l’époque comme une sorte de pompier parce que son prédécesseur, Paul Kaba Thiéba, avait des difficultés. On pensait donc qu’il était là pour calmer la situation et après les élections, il allait se retirer. Après les élections, on pensait naturellement qu’on allait avoir un nouveau Premier ministre et la surprise se confirme, d’autant plus que le président du Faso a mis un temps pour le reconduire. Il a présenté sa démission le 28 décembre et c’est neuf jours après qu’il a été reconduit. Vu le temps mis par le président, on se disait que ce n’était pas pour reconduire une personne. Donc si on considère ces deux éléments, on peut parler de surprise. Mais cette surprise a été levée avec le temps, puisque que deux ou trois jours avant sa nomination, son nom faisait partie des noms qui fuitaient comme probable prochain Premier ministre.

S : Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette reconduction ?
O. I. : Le président du Faso est le seul qui peut donner les raisons de sa reconduction mais si on veut analyser, on se rend compte que le chef de l’Etat a placé comme l’un des points importants de son mandat, la réconciliation nationale. Je pense que cela a été un élément qui a dû peser parce que le Premier ministre Dabiré est un personnage d’un certain âge, animé d’une certaine sagesse et d’une certaine expérience. C’est aussi, un personnage politique moins clivant, puisqu’il avait quitté la scène politique pendant un bon bout de temps. Cela lui a permis d’avoir une certaine distance avec la classe politique même si bien sûr, après sa nomination, il a clairement affirmé qu’il est du MPP. C’est quelqu’un qui peut faire un pont entre la classe politique actuelle et celle exclue à la suite de l’insurrection populaire. De ce point de vue, la réconciliation est un élément fondamental.
D’ailleurs sur ce point, le président du Faso doit faire attention parce qu’il n’a pas été élu pour faire de la réconciliation. La réconciliation est un élément important, c’est vrai, mais il y a des chantiers gigantesques qui l’attendent : les questions de sécurité, d’emploi, de gouvernance, etc. Toutes ces questions sont importantes et d’ailleurs plus importantes que le sujet de la réconciliation et peut-être que le Premier ministre actuel, du point de vue du président du Faso, peut l’aider à atteindre ces objectifs.

S : Pourquoi cette reconduction a-t-elle traîné selon-vous ?
O. I. : Vu le temps que le président du Faso a mis pour le reconduire, on pourrait penser qu’il y a eu une sorte de mésentente à l’intérieur du parti, puisque contrairement au président Blaise Compaoré qui avait les coudées franches pour décider, on a l’impression qu’avec ce régime, il y a une sorte de cogestion du pouvoir. Si bien que le président du Faso, en proposant d’autres noms, a dû rencontrer des réticences de la part de ses camarades politiques, d’où finalement la reconduction du Premier ministre qui a déjà fait ses preuves.

S : D’aucuns parlent déjà d’un Premier ministre de transition ou par défaut. Est-ce aussi votre avis ?
O. I. : un Premier ministre n’a pas un mandat déterminé comme le président du Faso ou celui de l’Assemblée nationale. C’est donc en fonction de ses résultats et de la situation sur le terrain que le président pourra le garder pour un ou deux ans. Je ne dirai pas forcément que c’est un Premier ministre par défaut ou de transition, puisque l’homme a des qualités et il les a prouvées. Certainement sa reconduction s’est faite au regard de ces éléments, parce que le président du Faso et ses camarades politiques pensent qu’il fait partie de ces hommes qui peuvent les aider à atteindre leurs objectifs. Il pourrait donc ne pas rester jusqu’à la fin du mandat du président du Faso, compte tenu de plusieurs éléments, y compris son âge (73 ans). Mais l’âge n’est pas déterminant s’il se porte bien. On ne peut pas dire qu’il va faire un ou deux ans. Pour moi, tout dépend de ses résultats.

S : Quelles sont vos attentes vis-à-vis de son prochain gouvernement ?
O. I. : Les attentes sont connues. Il s’agit de relever tous les défis qui se présentent à notre Nation aujourd’hui. J’évoquais la question de l’insécurité qui, malgré l’apparente accalmie, reste un défi majeur auquel le gouvernement et le président du Faso devront s’attaquer le plus tôt possible. L’autre question importante, c’est celle de l’emploi. Nous sommes dans un pays marqué par un chômage endémique de la jeunesse et qui constitue une vraie bombe à retardement. De ce point de vue, la question de l’emploi doit être une des préoccupations du gouvernement, tout comme celle de la gouvernance.
Sur toutes ces préoccupations, le président du Faso est attendu, parce que pour moi, le gouvernement est un outil que le chef de l’Etat utilise pour atteindre ses objectifs. C’est à lui de choisir les hommes qui peuvent l’aider, mais in fine c’est lui qui rend compte aux Burkinabè, puisque c’est lui qui est élu au suffrage universel et non le Premier ministre. Nous ne sommes pas dans une situation de cohabitation. C’est donc au chef de l’Etat de tout mettre en œuvre pour que les ministres qui seront
choisis puissent l’aider à atteindre ses objectifs.

S : Avec la reconduction du Premier ministre, doit-on s’attendre à un remaniement ministériel ou à un nouveau gouvernement ?
O. I. : On attend de voir, mais comme le Premier ministre a été reconduit, on peut s’attendre à une sorte de remaniement, puisqu’il a déjà travaillé avec des gens qu’il a certainement appréciés ou pas. Il est évident qu’au-delà des considérations politiques, les ministres avec qui il a eu de bons rapports de travail peuvent être reconduits. On risque fort d’avoir un remaniement plutôt qu’un nouveau gouvernement, à commencer par le Premier ministre qui est ancien et qui risque de prendre des éléments de l’ancien gouvernement.

Interview réalisée par
Jean-Marie TOE

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