Report de l’entrée en vigueur de l’ECO en 2025 : « Techniquement rien n’était prêt », Pr Ousséni Illy, enseignant-chercheur

L’enseignant-chercheur à l’Université Thomas-Sankara, Pr Ousséni Illy : « Avec ou sans COVID-19, il n’y aurait pas eu d’ECO CEDEAO en 2020 ».

Quel avenir pour la monnaie commune des pays de la CEDEAO, ECO, après la décision des chefs d’Etat de la sous-région de reporter son opérationnalisation en 2025 ? A quelles conditions, cette nouvelle échéance serait-elle la bonne ? L’enseignant-chercheur en droit monétaire et financier international à l’université Thomas-Sankara, Professeur Ousséni Illy, répond à ces questions et bien d’autres, sans langue de bois, dans cette interview.

Sidwaya (S) : Le 58e sommet ordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de Gouvernements de la CEDEAO, tenu par visioconférence le 23 janvier 2021, a décidé du report de l’entrée en vigueur de l’ECO, la monnaie commune sous-régionale, en 2025, initialement prévue pour 2020. Après 30 ans de gestation, est-ce un report justifié ou un aveu d’échec ?

Pr Ousséni Illy (O.I.) : Il s’agit pour moi d’un aveu d’échec plus qu’un report justifié. Il est vrai que les critères de convergence convenus n’ont pas pu être respectés par l’ensemble des pays et cela s’est aggravé avec la COVID-19, qui a amené les Etats à suspendre de manière concertée la mise en œuvre de ces critères. Toutefois, à mon avis, cela n’est qu’un prétexte pour camoufler un échec constaté notamment, depuis la fin 2019 quand les pays de l’UEMOA et la France ont décidé unilatéralement de rebaptiser le Franc CFA en Eco. On se rappelle qu’à l’époque, les pays anglophones ont protesté et même que le président nigérian avait affirmé que cela pouvait compromettre le projet de la monnaie unique de la CEDEAO. Par ailleurs, je pense que sur le plan pratique, pas grand-chose a été fait pour que la monnaie puisse être opérationnelle en 2020. Par exemple, on ne dispose même pas de statuts de la future banque centrale et les discussions sur la détermination des taux de change n’ont pas vraiment bougé.

S : Selon vous, l’argument de l’impact de la COVID-19 sur les critères de convergence servi par les chefs d’Etat tient-il la route ?

O.I. : Cet argument ne tient pas la route, comme je l’ai dit. Avec ou sans la COVID-19, il n’y aurait eu pas d’ECO CEDEAO en 2020. Comme je l’ai souligné tantôt, techniquement, rien n’était prêt, hormis même la question du respect des critères de convergence, pour lancer l’ECO en 2020. La COVID-19 n’a donc été que le prétexte tout trouvé.

S : Ce report n’est-il pas nécessaire pour permettre d’aplanir les bisbilles entre pays francophones et anglophones, à la suite de l’annonce quasi unilatérale de la mise en place de l’ECO des pays de l’UEMOA en fin 2019 ?

O.I. : Peut-être. Mais quand vous regardez, il sera très difficile d’aplanir ces bisbilles comme vous les appelez. Il y a un nouvel accord entérinant les réformes du Franc CFA annoncées en décembre 2019 à Abidjan et cet accord a déjà été ratifié par la France et a commencé à être ratifié par les pays de l’UEMOA. Alors que dans le même temps, ce sont des reformes qui sont décriées par les pays anglophones. On se demande alors comment la question pourra être résolue. D’aucuns ont dit que les réformes du CFA sont transitoires (c’est ce qu’on a entendu à Abidjan à l’occasion de l’annonce) mais quand vous lisez l’accord, nulle part il est écrit qu’il s’agit d’un accord provisoire.

S : L’échéance de 2025 sera-t-elle la bonne ?

O.I. : On l’espère. Mais ce ne sera pas évident, si les choses continuent de fonctionner de la même manière.

S : A quelles conditions cette nouvelle échéance pour l’entrée en vigueur de l’ECO de la CEDEAO sera t-elle une réalité ?

O.I. : La première et la principale condition est d’ordre politique. Vous savez, contrairement à ce que l’on laisse souvent croire, la mise en place d’une monnaie unique est plus politique qu’économique. Les fameux critères de convergences dont on chante tous les jours ne sont que des conventions et ils ne sont entièrement respectés dans aucune union monétaire, pas même au sein de l’Union européenne. C’est pour cela, que je pense que pour que l’échéance de 2025 puisse être respectée, il faut plus de volonté politique de la part des Etats et surtout que tous jouent franc jeu. On ne peut pas le jour travailler à la mise en place d’une monnaie unique CEDEAO et la nuit aller négocier des accords à Paris qui compromettent cette même monnaie. Par ailleurs, je pense que le Nigéria ne joue pas assez son rôle de leadership dans ce processus, ce qui contribue à le retarder. Il faut donc que le Nigéria s’assume et imprime la marche ; les autres ne feront que suivre dès lors.

S : Comment appréhender l’avenir de la monnaie unique de l’espace CEDEAO ?

O.I. : L’avenir de cette monnaie est compromis en ce moment mais à mon avis, pas de manière irrémédiable. Il y a un allier de taille dans la mise en œuvre de cette monnaie qui est la population. Au-delà de sa pertinence économique, je pense que dans son ensemble, les populations de l’espace CEDEAO sont très favorables à la création de cette monnaie unique et de ce fait, tôt ou tard, elle interviendra.

Interview réalisée par
Mahamadi SEBOGO
Windmad76@gmail.com

 

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