Offrande lyrique : Le sacrifice en politique

La politique peut élever autant qu’elle peut léser. Il s’agit souvent d’une balance dont l’équilibre est pipé. Nombreux sont ceux qui ont sacrifié une partie de leur vie, sinon son entièreté, pour la politique. C’est précisément la question du don de soi qui est posée.

«Que vaut une vie par rapport à l’honneur d’un pays ? ». C’est ainsi que Ménélas, s’impatientant de rejoindre Troie et de récupérer son épouse Hélène aux bras de Pâris, juge l’honneur de la Grèce incomparablement supérieur à la vie de sa nièce. Sa question rhétorique définit l’un des sens du sacrifice qui est tantôt un renoncement délibéré à quelque chose ou à quelqu’un, tantôt une offrande que l’on adresse à un plus grand que soi. Hérité du latin « sacrificare », « sacrum facere », le terme « sacrifier » entend « faire un acte sacré ». Le sacrifice nous est donc familier ; et fort de sa charge symbolique, il est intrinsèquement lié au sacré et emporte avec lui les enjeux du choix et du sens du devoir qui sont au fondement de l’exercice politique. Aussi vertigineux que polyforme, le sacrifice est tant le récit de la ligature d’Isaac que le destin que s’est choisi Antigone en offrant une sépulture à son frère Polynice. Ces récits ont en commun de porter en eux du plus grand que soi, et d’incarner des évènements singuliers dont la portée est collective.

Héritage religieux et mythologique, le sacrifice est indissociable de la politique

Toutes traditions religieuses confondues se retrouvent autour de l’acte sacrificiel, à commencer par les religions abrahamiques dont le patriarche s’est révélé prêt à donner en holocauste son fils, Isaac. Le sacrifice est le choix fait par saint Etienne lapidé à Jérusalem et par tous ceux persécutés dans la Rome de Néron en 64 après Jésus-Christ. Plaçant leur foi au-dessus de leur propre vie, ces premiers évangélisés et évangélistes ont préféré tomber sous les coups des folies païennes plutôt que de renoncer à leur croyance.

Cette question du martyr est pertinente en ce qu’elle « implique une vision romantique de la politique fondée sur le sacrifice personnel et sur l’héroïsation ». C’est au nom de cette héroïsation qu’Achille fait le choix de s’engager dans la guerre de Troie aux côtés des rois de Grèce. Dès lors qu’il a conscience du dilemme qui se pose à lui ; être fauché dans la force de la jeunesse en héros de guerre, ou alors mourir après une longue vie auprès des siens mais en sombrant dans l’anonymat, Achille fait immédiatement le choix de rallier la flotte d’Agamemnon dans le but de triompher à Troie et de faire vivre sa légende, même s’il en connait le coût.

Précisément dans cet épisode de l’Odyssée, la question du sacrifice est consubstantielle à celle du choix. Tout comme Antigone avait le choix, tout sacrifice laisse le choix. C’est ce que dit de manière volontairement provocante Jean-Paul Sartre lorsqu’il affirme, à peine la France libérée : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande » (La République du silence, Jean-Paul Sartre). Le sacrifice est le fruit d’un choix difficile et souvent déséquilibré car « il fait office de réparation mais il implique aussi un acte d’une rare violence, injuste et injustifiable » (La Femme et le Sacrifice, d’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle). Toute la tragédie iphigénienne réside dans son destin inéluctable. Sacrifiée au nom de l’honneur grec, on lui retire la vie au seul motif qu’elle est la fille du roi Agamemnon. Iphigénie se retrouve ainsi malgré elle « engagée dans un rapport de pouvoir inégal face aux hommes et aux dieux sans qu’aucune équité ne puisse être réclamée ».

Des persécutions des premiers chrétiens à Rome, au choix d’Antigone d’aller à l’encontre de la loi, en passant par le sacrifice d’Iphigénie sans lequel la guerre est inenvisageable, tous ces récits tantôt mythologiques, tantôt religieux, sont pleinement politiques.

La politique étant faite de sacrifices, il est nécessaire de puiser dans cet héritage millénaire pour nourrir l’action publique contemporaine

Si certains récits millénaires glorifient des sacrifices au service d’un plus élevé que soi, il ne faut s’y méprendre, la politique sait se montrer sous son meilleur jour comme sous son jour le plus sombre. Les récits dont nous sommes les héritiers, que leur véracité ait été établie ou non, oscillent entre des épisodes où l’intérêt général prime sur les intérêts personnels et où ces derniers priment sur le premier. C’est tantôt l’admirable Hector, fils du roi Priam, qui bien que follement épris d’Andromaque considère le salut de la cité de Troie infiniment supérieur à son épanouissement personnel, et tantôt le roi Edouard VIII d’Angleterre qui menace la stabilité de la Couronne d’Angleterre en renonçant au trône, vieux de huit siècles, pour épouser la femme qu’il aime. Parce que le temps écoulé a tendance à idéaliser et à corrompre les faits, il est faux de penser que seuls les récits antiques sont glorieux et que c’est l’entrée dans le monde contemporain qui a trahi le bien commun sur l’autel des intérêts particuliers. Ce n’est pas lui faire de l’ombre que de dire que la mythologie n’est pas aussi glorieuse que ce que notre héritage nous laisse croire. Les épisodes dans lesquels les intérêts personnels sont placés au-dessus du bien commun sont ni plus ni moins nombreux que ceux cités précédemment. Pour autant, il existe un vrai enjeu – celui de faire en sorte que ces exemples millénaires nous éclairent encore aujourd’hui et guident l’action publique, notamment dans son rapport à la décision. La politique est un espace où la décision est reine. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, il est attendu des gouvernants qu’ils nourrissent puis prennent des décisions.

A l’image de celle qui a « donné sa jeunesse à l’Algérie » en rejoignant ce pays au lendemain de la guerre fratricide qui l’a opposé à la France (Tous les hommes désirent naturellement savoir, Nina Bouraoui), la politique abîme et dérobe la jeunesse de ceux qui se jettent dans ses filets. Le rythme effréné qu’elle impose marque les visages de traces indélébiles : « Barack Obama à la fin de son second mandat accusait son âge, il avait perdu en huit ans la jeunesse qui l’avait fait élire » (L’ange et la bête – Mémoires provisoires, Bruno Le Maire). Il y a quelque chose de vertigineux, à observer que la chose publique, dévore.

A l’instar de Paris qui vaut bien une messe, la politique vaut également des sacrifices parce qu’encore une fois elle est, par nature, au service de ce qui nous dépasse. Pour autant, il est nécessaire d’en connaître le prix : « On donne sa vie à la politique, on nargue la mort. Mais on la nargue pour plus élevé que soi : la nation, des convictions, ou tout simplement des gens » (L’ange et la bête – Mémoires provisoires, Bruno Le Maire). Et c’est probablement précisément là tout le sens positif du sacrifice en politique.

Mamadou Banakourou TRAORE

 

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